Kumara (Potager d'un curieux, 1899)
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Nom accepté : Ipomoea batatas
Plante très voisine de la Patate commune, Ipomœa Batatas Lamk., dont elle n'est qu'une simple variété ; cultivée depuis les temps les plus reculés par les Maoris de la Nouvelle-Zélande.
En 1884, MM. Vilmorin-Andrieux et Cie ont reçu de M. J. Hooker des tubercules de Kumara, récoltés à Kew.
Ces tubercules sont malheureusement arrivés dans un tel état de décomposition qu'il n'était pas possible de les planter. Cet accident est très regrettable ; le climat de la Nouvelle-Zélande étant à peu près celui de la France centrale, le Kumara eût été pour nous une Patate de pleine terre.
On compte vingt à trente variétés de cette Ipomée.
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(1) Notes presque entièrement extraites d'un rapport publié par M. Schomburgk, directeur du Jardin botanique d'Adélaïde Australie du Sud).
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Ses tubercules diffèrent entre eux comme ceux de nos Pommes de terre ; quelques-uns ont la peau rouge, d'autres pourpre, d'autres blanche. Quelques-uns sont lisses et cylindriques, d'autres sont profondément sillonnés ou régulièrement cannelés ; d'autres sont courts et épais, obtus à leur extrémité ; mais aucun mélange n'a jamais lieu entre ces variétés. Toutes reproduisent exactement les sortes plantées. Le seul signe de dégénérescence, ayant pour cause le sol ou la sécheresse, est dans le volume du tubercule.
Toutes les variétés sont anciennes et ont été perpétuées par la parfaite conservation des tubercules.
Dans les mémoires de l'Institut de la Nouvelle-Zélande, M. W. Colenso fait un très intéressant rapport sur ce légume favori des Maoris :
- « Ils en font usage, dit-il, depuis les temps préhistoriques, comme le démontrent de nombreuses légendes.
- Lorsque les saisons et le sol sont favorables, son rendement est considérable. Il a cependant un ennemi puissant, de l'ordre des insectes, en forme de grosse larve, qui dévore les feuilles des jeunes plantes longtemps avant que les racines ou les tubercules aient atteint leur développement.
- Chaque plante est visitée par les femmes âgées, à l'aide d'un plantoir ou d'un instrument pointu, afin de choisir et d'arracher quelques-uns des plus beaux tubercules nouveaux de la saison. La terre est ameublie autour des plantes, puis reçoit encore un butlage qui ne diffère pas de celui que l'on donne avec la houe aux Pommes de terre, mais qui est exécuté avec beaucoup plus de soin.
- Les jeunes tubercules de ce premier arrachage sont grattés et à demi séchés au soleil sur des nattes
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- propres et protégés soigneusement contre la rosée. Lorsqu'ils sont secs, ils sont ou mangés ou conservés dans des paniers comme une sorte de sucrerie ou de tubercule confit. Ils sont tenus en grande estime par les Maoris el mangés par eux crus, ou trempés et broyés dans un peu d'eau chaude.
- A l'arrachage général, qui se fait tard en automne, mais toujours avant la gelée, de grandes précautions sont prises pour recueillir les racines. Elles sont soigneusement assorties selon leur volume. Tontes celles qui sont meurtries, cassées ou légèrement blessées sont mises à part pour être promptement consommées. Le reste est ramassé dans de grands paniers plats, toujours neufs et placés en temps utile dans des magasins convenables, avec grand soin de ne le faire qu'un jour de soleil, lorsqu'ils sont parfaitement secs, et de les préserver de toute moisissure. »
M. Colenso dit, en outre : « Selon moi, une des choses les plus remarquables qui soient propres à cet utile tubercule est encore à noter : comment les premières variétés ont-elles été obtenues ? »
A ce sujet, il n'a rien pu apprendre qui le satisfit dés Maoris eux-mêmes, si ce n'est que toutes les variétés leur venaient de leurs ancêtres. Il s'est efforcé de savoir si les vieux Maoris avaient jamais vu le Kumara en fleur. «Non, ils n'ont jamais rien connu de semblable » et ils n'ont jamais rentré leurs récoltes avant que les feuilles des plantes fussent desséchées.
M. Colenso a souvent aussi voulu savoir si quelque sorte ou variété nouvelle avait été récemment obtenue par les Maoris ou par leurs ascendants immédiats ; à quoi ils ont également répondu : « Non. »
- « N'est-il pas possible, dit M. Colenso, que, dans des temps reculés, la plante ait fleuri et que les anciens
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- cultivateurs, volontairement ou accidentellement, aient obtenu des racines sur graines semées ? N'est-il pas possible aussi que la plante, après une culture artificielle, persévérante, assidue, tendant à obtenir des variétés hâtives, et poursuivie pendant des siècles, en soit arrivée définitivement à ne pas fleurir, comme il est arrivé en Angleterre pour des variétés de Pommes de terre, après une culture répétée? Les variétés les plus hâtives ne donnent ni fleurs ni graines. »
M. le professeur Kirk, de Wellington (Nouvelle-Zélande), a envoyé par deux fois des tubercules de Kumara à M. Schomburgk et a joint à ses envois les renseignements les plus intéressants :
- « Les Maoris, écrit-il, cultivent environ vingt variétés, qui toutes leur ont été apportées, dit-on, par le mystique « Hawaiki ».
- Celle qui a le goût le plus délicat est une petite sorte à chair rose. La culture en est presque abandonnée, mais elle mériterait d'être cultivée comme une friandise. Je ne l'ai pas vue depuis douze ou treize ans, mais je tâcherai de vous l'envoyer au printemps prochain avec d'autres variétés. Je compte visiter le nord, et là je pourrai prendre des arrangements à ce sujet.
- J'ai écrit, dit encore M. Kirk, à un de mes amis maoris, pour lui demander des renseignements sur la végétation, la culture et la cuisson du Kumara, et je vous les enverrai lorsque sa réponse me sera parvenue. Pour le moment, je me bornerai à dire que le Kumara se plante sur de petits monticules disposés en quinconce, à 18 pouces environ d'écart. Le sol doit être plutôt léger que compact et riche. Lorsque la pièce de terre est plantée, elle est rigoureusement interdite aux femmes.
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- La récolte est faite, à la maturité, en grande cérémonie. »
C'est cuit au four, à la manière des Maoris, qu'il est le meilleur.
La saison pour la plantation, commence avec le mois d'octobre et continue jusqu'en décembre. La terre est labourée à la charrue ou à la bêche, et l'on en forme de petits monticules après en avoir finement brisé les mottes. Les buttes ont 8 à 10 pouces de hauteur, un tubercule est planté dans chacune et à peine couvert de terre. La plantation n'exige plus ensuite d'autres soins qu'un sarclage attentif. L'arrachage a lieu en mars et avril, la récolte venant à maturité vers le milieu de mars.
Pour la conservation des tubercules, la méthode en usage est le rua maori. Le rua est une fosse peu profonde, creusée dans une place aisément drainée et dans un sol d'une consistance suffisante, la terre de déblai étant employée à exhausser les côtés et à couvrir les tubercules pour former le toit. Les côtés du rua sont bâtis sans employer d'eau, la terre étant simplement battue avec la main. Un poteau est placé à chaque bout de la fosse, et ces poteaux portent un arêtier d'où sont étendues jusqu'au mur des fascines et des pièces de bois serrées les unes contre les autres et le tout est couvert de terre.
Les tubercules sont aussi conservés dans des fosses peu profondes avec une bonne couche de branchages au fond et une bonne couverture de même nature au sommet, avant que la terre soit jetée dessus.
S'ils sont longtemps exposés à l'air, ils sont perdus. On les enlève avec des bâtons à pointe aiguë, d'un pied de long environ, travail qui doit être fait avec soin pour éviter de les blesser, ceux qui sont endommagés
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périssant bientôt. Si les tubercules sont laissés dans la terre, ils pourrissent rapidement pendant les pluies de l'hiver. Les Maoris les cuisent de préférence dans leurs fours, quoique souvent ils les fassent bouillir comme des Pommes de terre. Quelques sortes de Kumara sont assez aqueuses. Celles-ci ne sont pas bonnes bouillies, ce mode de cuisson les rendant encore plus aqueuses. Toutes sont encore meilleures étant cuites au four ou grillées.
On remarquera que M. Colenso, parlant d'un premier arrachage, dit qu'il est fait par des femmes âgées, tandis que M. le professeur Kirk dit que l'entrée des plantations de Kumara est absolument iuterdite aux femmes; mais il n'y a pas là de contradiction. Il s'agit évidemment d'une croyance partagée par beaucoup de nos jardiniers, qui attribuent, à certains moments, à la présence des femmes une influence pernicieuse, notamment sur les Melons et sur les Champignons.
En 1884, le Kumara n'était pas encore absolument acclimaté dans l'Australie du Sud ; mais sa culture paraissait devoir réussir et M. Schomburgk espérait faire, en 1885, une distribution de tubercules.
La plante avait été récemment introduite dans les Indes orientales. Elle y avait donné des récoltes de premier ordre. M. Duthie, directeur des Jardins botaniques de Saharanpur, disait, dans son dernier rapport : « Je considère le Kumara comme une très précieuse addition à nos variétés de légumes. »
Dans son ouvrage intitulé : Origine des plantes cultivées, M. Alph. de Candolle, recherchant le pays natal de la Patate, expose que des considérations de valeur à peu près égale permettraient d'attribuer, soit à l'Amérique, soit aux Indes orientales, la paternité de la plante.
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Or, le Kumara, qui n'est certainement qu'une variété de la Patate, ne se trouve ni en Amérique, où l'on ne paraît pas le posséder encore, ni aux Indes orientales qui l'ont récemment reçu de la Nouvelle-Zélande, et, d'après cette hypothèse, ce type primitif de la Patate aurait dû être porté de l'Amérique ou de l'Inde en Océanie, où il se serait modifié, de manière à constituer une race distincte. Cette introduction devrait d'ailleurs remonter à une époque fort reculée, puisque la plante semble exister chez les Maoris depuis les temps préhistoriques.
Au surplus, voici ce que dit M. Alph. de Candolle : « La plante cultivée à Taïti, dans les îles voisines et à la Nouvelle-Zélande sous les noms de : Umarra, Gumarra et Gumalla, décrit par Forster sous le nom de Convolvulus chrysorrhizus, est la Batate d'après sir Joseph Hooker. Seeman fait observer que ces noms ressemblent au nom Quichuen de la Batate, en Amérique, qui est, dit-il, Cumar. » Nous ignorions jusqu'ici que le Kumara fût cultivé à Taïti et dans les îles voisines. Ce serait, croyons-nous, une acquisition utile.