Lewisia (Potager d'un curieux, 1899)
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Nom accepté : Lewisia rediviva
Notre attention a été appelée sur cette plante par un rapport du commissaire de l'agriculture (1), où il est dit : Les Indiens de Californie donnent au Lewisia le nom de « Spatulum ». Sa racine est compacte et fusiforme, de couleur sombre extérieurement, blanche et farineuse intérieurement. Elle fournit abondamment un aliment concentré, dont une seule once suffit pour un repas. La plante mérite d'être cultivée. »
Nous dirons plus tard ce que nous pensons de la valeur nutritive extraordinaire attribuée par le rapport au Lewisia et affirmée successivement par plusieurs botanistes, qui paraissent avoir répété, sans autre examen, ce qu'avaient dit leurs prédécesseurs ; mais là n'est pas seulement le mérite de la plante : elle est aussi très ornementale, et, par ses fleurs printanières, roses et relativement fort grandes, est tout à fait digne de prendre place dans nos jardins.
Ce n'est pas tout encore : sa vitalité est tout à fait surprenante et fait d'elle une véritable curiosité végétale.
Nous allons présenter les renseignements que nous
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(1) Report of the Commissionner of Agriculture for the year 1870. Food products of the North American Indians, Washington ; Printing office, 1871.
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avons recueillis sur son habitat, sur ses propriétés alimentaires, sur sa vitalité et sur sa culture, jusqu'ici bien peu connue, comme plante décorative.
« On trouve la plante au sommet du mont Diablo, regardant au nord la Colombie, à l'est Montana, Utah et Arizona (1). »
« On la trouve partout dans l'Orégon, près des montagnes, dans les prairies arides, le long des rivières (2), entre autres les rivières Lewis et Têteplate (3), ainsi que sur les bords du Clark's river (4). »
« Les natifs en font un grand usage comme aliment. Dépouillée de son écorce, la partie blanche intérieure de la racine est bouillie dans l'eau et présente alors une substance semblable au Salep ou à l'Arrow-root bouilli. La racine sèche se convertit presque en amidon par la macération dans l'eau froide (5).
« Elle constitue un aliment favori parmi les aborigènes. L'écorce enlevée, une poignée de racines, bouillie avec de la viande, forme une quantité considérable de mucilage nutritif. D'après Douglas, grâce à leur qualité puissamment nutritive, les racines du Lewisia sont une admirable ressource pour les campements au cours de
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(1) Geological survey of California, Botany, vol. Ier, p. 78.
(2) Torrey et Gray, Flora of North America, vol. Ier, p. 677.
(3) Nuttall, Journal of the Academy of natural Sciences of Philadelphia.
(4) Hooker, Botanical miscellany, vol. Ier, p. 344.
(5) Torrey et Gray, loc. cit.
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longs voyages, deux ou trois onces par jour suffisant à un homme, même lorsqu'il a à supporter une longue fatigue (1). »
« Les racines du Lewisia ont une telle énergie vitale que le spécimen de l'herbier de Lewis, comme Pursh le constate, présentant quelques signes de végétation, fut planté dans un jardin de Philadelphie où il vécut penr dant un an ; et les spécimens de Douglas, dans les mêmes conditions, végétèrent-quelque temps dans le jardin de la Société d'Horticulture de Londres (2). »
« En juin 1826, Douglas avait récolté des spécimens en fleur, mais ils étaient tombés du bateau dans l'eau en descendant un rapide ; en mars 1827, ceux qui se reprirent à vivre, après avoir été comprimés dans l'herbier, furent plantés comme il a été dit plus haut (3). »
« Nous avons eu des spécimens desséchés, conservés deux ans, ou plus, qui donnaient encore de fraîches récoltes de feuilles.
« Le spécimen sur lequel notre figure a été prise à Kew, récolté dans la Colombie anglaise, pour être conservé dans l'herbier, par M. Lyall, R. N. de l'expédition de délimitation, avait été plongé dans l'eau bouillante à cause de sa vitalité obstinée, bien connue.
Plus d'un an et demi après, cependant, il présentait des signes de vie et produisait ses belles fleurs dans
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(1) Nuttall, loc. cit.
(2) Torrey et Gray, loc. cit.
(3) Drummond.
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toute leur perfection, au mois de mai, dans les Jardins royaux de Kew (1). »
« Lewisia rediviva (Spatulum). Plante très remarquable et très belle, pour rocaille, ressemblant au Pourpier.
« Elle est très naine, n'ayant qu'un pouce environ de hauteur, et présente deux petites touffes de feuilles étroites, du centre desquelles s'élèvent les tiges à fleur.
« Les fleurs sont grandes relativement aux dimensions de la plante, mesurant de 1 pouce à 2 pouces 1/2 de diamètre, et variant du rose foncé au blanc. Les racines sont succulentes et ont la propriété de conserver, dans les conditions les plus défavorables, leur principe vital.
« Il lui arrive quelquefois de ne pas développer ses feuilles annuelles, et il s'ensuit que souvent on la croit morte et d'un traitement difficile, quoique ce ne soit pas le cas.
« Lorsqu'on la cultive en pot, elle doit être plantée dans des pierres cassées et ses racines doivent plonger dans un loam (2) léger, sablonneux, avec de la tourbe.
« Après la floraison, la plante se recroqueville et présente comme un amas de bouts de ficelles desséchés et tordus ; mais telle est la nature de la plante et de là vient son nom (3). »
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(1) Botanical Magazine, pl. 5395. Notre dessin est tiré de la figure coloriée, publiée dans cet ouvrage.
(2) Le loam des Anglais est une terre franche d'excellente qualité. Le même nom s'applique aux « composts » ayant pour base la terre franche.
(3) Robinson, The English flower garden, Londres, 1883.
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Notre obligeant et savant correspondant, M. Havard, chirurgien de l'armée des Etats-Unis nous écrivait le 14 juin 1888 : « Je vous ai envoyé par la poste un petit
Fig. 42. — Lewisia rediviva.
paquet de racines de Lewisia rediviva (Portulacées), l'une des plantes indigènes les plus recherchées des Indiens de l'Orégon. J'ai reçu ces racines de l'un de mes correspondants et il est assez probable que,
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si vous le désirez, je pourrai vous en envoyer un autre paquet.
« La plante était en pleine floraison au moment de l'arrachage, ce qui explique probablement la maigreur de ses racines. Elles doivent être beaucoup plus charnues au printemps, à la poussée des premières feuilles, époque à laquelle elles sont arrachées par les Indiens.
C'est une plante très vivace, comme son nom l'indique, et, par conséquent, j'espère qu'en dépit des circonstances défavorables, les racines retiendront leur vitalité jusqu'à ce que vous puissiez les mettre en terre. »
Nous avons planté ces racines à la réception, et, dès l'automne, bien qu'absolument privées d'eau, elles laissaient voir des feuilles naissantes. Elles nous ont donné des fleurs au mois de mai.
Autre lettre de M. Havard, en date du 1er septembre dernier : « Je vais répondre autant qu'il me sera possible à vos questions touchant le Lewisia rediviva. Les Indiens ne cultivent pas cette plante ; ils l'arrachent dans les terres incultes au printemps (avril), aussitôt que la première rosette de feuilles leur permet de la reconnaître, par conséquent avant sa floraison. Ils mangent cette racine séchée ou cuite au four, ce four consistant tout simplement en un trou en terre, revêtu de pierres. Le résultat, après enlèvement de l'écorce, est ce que vous voyez dans le petit paquet ci-inclus, reçu du Washington territory. Ces racines cuites vous donneront la réponse à votre question touchant leur grosseur maxima. De tous les échantillons reçus, je n'en ai pas vu de plus grosses. Les Indiens les mangent telles quelles, ou en font une farine qu'ils consomment, soit comme pain, soit en soupe.
« Personne ne s'est jamais avisé de semer des graines de Lewisia. Quoique plante vivace, il est plus que pro-
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bable que des racines de grosseur moyenne seraient produites la première année. Reste à savoir si l'amidon, qui constitue la partie principale de ces racines, serait accumulé en quantité suffisante pour les rendre excellentes.
« La plante a-t-elle des souches divisibles ? Je crois que les nombreuses branches de la souche mère pourraient être séparées sans que leur vitalité en souffre.
« Les blancs de l'Orégon et du Washington territory n'en sont pas friands ; ce n'est pas un article ordinaire de leur cuisine.
« En résumé, ces racines sont nourrissantes, mais leur saveur farineuse n'a rien qui les recommande d'une manière spéciale, et elles semblent beaucoup trop petites pour qu'on les cultive avec profit, à moins que la culture ne puisse les modifier, ce qui est tout à fait possible.
« Si le Lewisia est un désappointement comme plnnte potagère, il mérite d'être cultivé comme plante d'ornement. Je compte en recevoir un paquet avant longtemps, de manière que je pourrai vous en envoyer encore quelques racines et probablement aussi des graines. »
Nous avons reçu ce paquet ; il contenait des graines qui ont été semées immédiatement.
Désirant nous assurer des propriétés alimentaires du Lewisia, nous avons employé à cette fin les racines cuites que nous avons reçues, et nous les avons remises à M. Arnaud, chimiste au Muséum (1), qui s'est offert très obligeamment à les examiner.
Nous ne mettions pas assez de racines à sa disposition pour qu'il pût en faire une analyse quantitative, mais assez cependant pour qu'il ait pu nous donner celle
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(1) Successeur de Chevreul comme professeur à la chaire de chimie norganique.
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réponse : « La racine de Lewisia rediviva ne contient pas de matière azotée et, par conséquent, pas de matières albuminomes, ni d'alcaloïdes dont la présence puisse expliquer la valeur nutritive qu'on lui attribue. On ne peut donc la considérer que comme une matière amylacée, nnalogue à beaucoup d'autres racines ou tubercules.
Comme nous venons de le dire, M. Arnaud ne disposait pas d'une asséz grande quantité de racines pour en faire une analyse complète; mais nous en avons reçu depuis, de M. Havard, l'analyse suivante, publiée par M. H. Trimble, professeur au Collège de Pharmacie de Philadelphie :
Matière grasse, résine et cire | 4.98 |
Gomme de mucilage | 14.80 |
Albuminoïdes | 3.58 |
Amidon | 8.57 |
Eau | 12.17 |
Cendres | 2.53 |
Fibre ligneuse et matières indéterminées | 53.37 |
TOTAL | 100.00 |
et le chimiste américain accompagne son analyse de l'observation suivante, approuvée par M. Arnaud : « La quantité d'amidon trouvée peut sembler faible lorsque l'on considère l'usage qui est fait de la racine du Lewisia, mais la grande quantité de gomme et de mucilage supplée à ce qui manque. »
Nous pouvons donc croire sans nous charger de résoudre la question, que les Indiens se sentent réellement nourris par le « spatulum » et que la puissance alimentaire qu'ils lui attribuent n'est pas imaginaire.
Nous terminerons en recommandant la culture du Lewisia, que rend facile son extraordinaire vitalité, soit
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dans le but d'obtenir de plus grosses racines que n'en présente la plante sauvage, soit pour ajouter une très jolie fleur aux richesses actuelles de nos jardins.