Oranger (Candolle, 1882)
Noms acceptés : Citrus aurantium L. (orange amère), Citrus sinensis (L.) Osbeck (orange douce)
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Oranger. — Citrus Aurantium, Linné (excl. var. γ). Citrus Aurantium Risso.
Les Orangers se distinguent des Pompelmouses (C. decumana) par l'absence complète de poils sur les jeunes pousses et sur les feuilles, par un fruit moins gros, toujours de forme sphérique, par la peau de ce fruit moins épaisse ; et des Cédratiers (C. medica) par les fleurs entièrement blanches, le fruit jamais allongé, sans mamelon au sommet, à peau peu ou point bosselée, médiocrement adhérente avec la partie juteuse.
Ni Risso dans son excellent traité du Citrus, ni les auteurs modernes, comme Brandis et sir Joseph Hooker, n'ont pu indiquer un autre caractère que la saveur pour distinguer l'Oranger à fruits plus ou moins amers, soit Bigaradier, de l'Oranger proprement dit, à fruit doux. Cette différence me paraissait si peu de chose, au point de vue botanique, lorsque j'ai étudié la question d'origine en 1855, que j'inclinais à considérer, avec Risso, les deux sortes d'Orangers comme de simples variétés. Les auteurs actuels anglo-indiens font de même. Ils ajoutent une troisième variété, qu'ils nomment Bergamia, pour la Bergamote, dont la fleur est plus petite et le fruit sphérique ou pyriforme, plus petit que l'orange commune, aromatique et légèrement acide.
Cette dernière forme n'a pas été trouvée sauvage et me paraît plutôt un produit de la culture.
On demande souvent si les oranges douces donnent quand on les sème des oranges douces, et les bigarades des oranges amères. C'est assez indifférent au point de vue de la distinction en espèces ou variétés, car nous savons que, dans les deux règnes, tous les caractères sont plus ou moins héréditaires, que certaines
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variétés le sont si habituellement qu'il faut les nommer des races et que la distinction en espèces doit, par conséquent, se baser sur d'autres considérations, comme l'absence de formes intermédiaires ou le défaut de fécondation croisée donnant des produits eux-mêmes féconds. La question ne manque cependant pas d'intérêt dans le cas actuel, et je répondrai que les expériences ont donné des résultats parfois contradictoires.
Gallesio, excellent observateur, s'exprime de la manière suivante : « J'ai semé pendant une longue suite d'années des pépins d'orange douce, tantôt pris sur des arbres francs, tantôt sur des orangers greffés sur bigaradier ou sur limonier. J'ai toujours eu des arbres à fruits doux. Ce résultat est constaté depuis plus de soixante ans par tous les jardiniers du Finalais. Il n'y a pas un exemple d'un bigaradier sorti de semis d'orange douce, ni d'un oranger à fruits doux sorti de la semence de bigaradier..... En 1709, la gelée ayant fait périr les orangers de Finale, on avait pris l'habitude d'élever des orangers à fruits doux de semences ; il n'y eut pas une seule de ces plantes qui ne portât des fruits à jus doux 1. »
Mac-Fadyen dit, au contraire, dans sa flore de la Jamaïque : « C'est un fait établi, familier à tous ceux qui ont vécu quelque temps dans cette île, que la graine des oranges douces donne très souvent des arbres à fruits amers (bitter), ce dont des exemples bien prouvés sont arrivés à ma connaissance personnelle. Je n'ai pas ouï dire cependant que des graines d'orange amère aient jamais donné des fruits doux Ainsi, continue judicieusement l'auteur, l'oranger amer était le type primitif 2. » Il prétend que dans les sols calcaires l'oranger doux se conserve de graines, tandis que dans les autres sols, à la Jamaïque, il donne des fruits plus ou moins acides (sour) ou amers (bitter). Duchassaing dit qu'à la Guadeloupe les graines d'oranges douces donnent souvent des fruits amers 3, tandis que, d'après le Dr Ernst, à Caracas, elles donnent quelquefois des fruits acides, mais non amers 4. Brandis raconte qu'à Khasia, dans l'Inde, autant qu'il a pu le vérifier, les vergers très étendus d'orangers doux viennent de graines. Ces diversités montrent le degré variable de l'hérédité et confirment l'opinion qu'il faut voir dans les deux sortes d'orangers deux variétés, non deux espèces.
Je suis obligé cependant de les énumérer l'une après l'autre, pour expliquer leur origine et l'extension de leur culture à diverses époques.
1° Bigaradier, Arancio forte des Italiens, Pomeranze des Allemands. — Citrus vulgaris, Risso— C. Aurantium var. Bigaradia, Brandis et Hooker.
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1. Gallesio, Traité du Citrus, p. 32, 67, 335, 357.
2. Mac-Fadyen, Flora of Jamaica, p. 129 et 130.
3. Cité dans Grisebach, Veget. Karaiben, p. 34.
4. Ernst, dans Seeman, Journ. of bot., 1867, p. 272.
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Il était inconnu aux Grecs et aux Romains, de même que l'oranger doux. Comme ils avaient eu des relations avec l'Inde et Ceylan, Gallesio présume que ces arbres n'étaient pas cultivés de leur temps dans la partie occidentale de l'Inde. Il a étudié, sous ce point de vue, les anciens voyageurs et géographes, tels que Diodore de Sicile, Néarque, Arianus, et n'a trouvé chez eux aucune mention des orangers. Cependant le sanscrit avait un nom pour l'orange, Nagarunga, Nagrunga 1. C'est même de là qu'est venu le mot Orange, car les Hindous en ont fait Narungee (prononcez Naroudji) d'après Royle, Nerunga d'après Piddington, les Arabes Narunj, d'après Gallesio, les Italiens Naranzi, Arangi, et dans le moyen âge on a dit en latin Arancium, Arangium, puis Aurantium 2. Mais le nom sanscrit s'appliquait-il à l'orange amère ou à l'orange douce ? Le philologue Adolphe Pictet m'a donné jadis un renseignement curieux sur ce point. Il avait cherché dans les ouvrages sanscrits les noms significatifs donnés à l'orange ou à l'oranger et en avait trouvé 17, qui tous font allusion à la couleur, l'odeur, la qualité acide (danta catha, nuisible aux dents), le lieu de croissance, etc., jamais à une saveur douce ou agréable. Cette multitude de noms analogues à des épilhètes montre un fruit anciennement connu, mais d'une saveur bien différente de l'orange douce. D'ailleurs les Arabes, qui ont transporté les orangers vers l'Occident, ont connu d'abord l'orange amère, lui ont appliqué le nom Narunj 3, et leurs médecins, dès le xe siècle, ont prescrit le suc amer du Bigaradier 4. Les recherches approfondies de Gallesio montrent que l'espèce s'était répandue depuis les Romains du côté du golfe Persique, et à la fin du ixe siècle en Arabie, par l'Oman, Bassora, Irak et la Syrie, selon le témoignage de l'auteur arabe Massoudi. Les croisés virent le Bigaradier en Palestine. On le cultivait en Sicile dès l'année 1002, probablement à la suite des incursions des Arabes. Ce sont eux qui l'ont introduit en Espagne, et vraisemblablement aussi dans l'Afrique orientale. Les Portugais le trouvèrent établi sur cette côte lorsqu'ils doublèrent le Cap, en 1498 5.
Rien ne peut faire présumer que l'orange amère ou douce existât en Afrique avant le moyen âge, car la fable du jardin des Hespérides peut concerner une Aurantiacée quelconque, et chacun peut la placer où il veut, l'imagination des anciens étant d'une fertilité singulière.
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1. Roxburgh, Fl. ind., ed. 1832, v. 2, p. 392 ; Piddington, Index.
2. Gallesio, p. 122.
3. Dans les langues modernes de l'Inde, le nom sanscrit a été appliqué à l'orange douce, selon le témoignage de Brandis, par une de ces transpositions qui sont fréquentes dans le langage populaire.
4. Gallesio, p. 122, 247, 248.
5. Gallesio, p. 240. M. Goeze, Beitrag zur Kenntniss der Orangengewachse, 80, 1874, p. 13, cite d'anciens voyageurs portugais pour le même fait.
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Les premiers botanistes anglo-indiens tels que Roxburgh, Royle, Griffith, Wight, n'avaient pas rencontré le Bigaradier sauvage ; mais toutes les probabilités indiquaient la région orientale de l'Inde comme sa patrie primitive. Le Dr Wallich a mentionné la localité de Sillet 1, sans affirmer la spontanéité. Après lui, sir Joseph Hooker 2 a vu l'oranger amer bien certainement spontané dans plusieurs districts au midi de l'Himalaya , de Garwal et Sikkim à Khasia. Son fruit était sphérique ou un peu déprimé, de deux pouces de diamètre, très coloré, non mangeable, d'une saveur (si je me souviens bien, dit l'auteur) dégoûtante (mawkish) et amère. Le Citrus fusca, de Loureiro 3, semblable, d'après lui, à la planche 23 de Rumphius, et spontané en Cochinchine et en Chine, pourrait bien être le Bigaradier, dont l'habitation s'étendrait vers l'est.
2° Oranger à fruit doux. Arancio dolce des Italiens, Apfelsine des Allemands — Citrus Aurantium sinense, Gallesio.
Selon Royle 4, il existe des oranges douces, sauvages, à Sillet et dans les Nilghiries, mais l'assertion n'est pas accompagnée de détails qui permettent de lui donner de l'importance. D'après le même auteur, l'expédition de Turner avait cueilli des oranges sauvages « délicieuses » à Buxedwar, localité au nord-est de Rungpoor, dans le Bengale. D'un autre côté, les botanistes Brandis et sir Joseph Hooker ne mentionnent pas l'oranger doux comme spontané dans l'Inde anglaise. Ils le disent seulement cultivé. Kurz n'en parle pas du tout dans sa flore forestière du pays Burman anglais. Plus à l'est, en Cochinchine, Loureiro 5 a décrit un C. Aurantium à pulpe moitié acide moitié douce (acido-dulcis), qui parait être l'oranger à fruits doux et qui « habite à l'état cultivé et non cultivé en Cochinchine et en Chine ». Je rappelle que les auteurs chinois considèrent les orangers, en général, comme des arbres de leur pays ; mais on manque d'informations précises sur chaque espèce ou variété, au point de vue de l'indigénat.
D'après l'ensemble de ces documents, l'oranger à fruit doux paraît originaire de la Chine méridionale et de la Cochinchine, avec une extension douteuse et accidentelle, par un effet des semis, dans la région de l'Inde.
Cherchons dans quels pays sa culture a commencé et comment elle s'est propagée. Il en résultera peut-être plus de lumière sur l'origine et sur la distinction des Orangers proprement dits d'avec les Bigaradiers.
Un fruit aussi gros et aussi agréable au goût que l'orange
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1. Wallich, List, n° 6384. .
2. Hooker, Fl. of brit. India, 1, p. 515.
3. Loureiro, Fl. cochinch., p. 571.
4. Royle, Illustr. of Himalaya, p. 160. Il cite Turner, Voyage au Thibet, p. 20 et 387.
5. Loureiro, Fl. cochinch. p. 569.
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douce n'a guère pu exister dans une région sans que l'homme ait essayé de le cultiver. Les semis en sont faciles et donnent presque toujours la même qualité recherchée. Les anciens voyageurs ou historiens ne peuvent pas non plus avoir négligé l'importation d'un arbre fruitier aussi remarquable. Sur ce point historique, les études faites par Gallesio, dans les anciens ouvrages, ont donné des résultats extrêmement intéressants.
Il prouve d'abord que les orangers apportés de l'Inde, par les Arabes, en Palestine, en Egypte, dans le midi de l'Europe et sur la côte orientale de l'Afrique, n'étaient pas l'oranger à fruit doux. Jusqu'au xve siècle, les ouvrages arabes et les chroniques ne parlent que d'oranges amères ou aigres. Cependant, lorsque les Portugais arrivèrent dans les îles de l'Asie méridionale, ils trouvèrent des orangers à fruits doux, et ce ne fut pas pour eux, à ce qu'il semble, une nouveauté. Le Florentin qui accompagnait Vasco de Gama et qui a publié la relation du voyage dit : « Sonvi melarancie assai, ma tutte dolci » (Il y a beaucoup d'oranges, mais toutes douces). Ni ce voyageur ni ceux qui suivirent ne témoignèrent de la surprise en goûtant un fruit aussi agréable. Gallesio en infère que les Portugais n'ont pas été les premiers à rapporter les oranges douces de l'Inde, où ils arrivèrent en 1498, ni de Chine, où ils parvinrent en 1518. D'ailleurs une foule d'écrivains du commencement du xvie siècle parlent de l'orange douce comme d'un fruit déjà cultivé en Italie et en Espagne. Il y a plusieurs témoignages pour les années 1523 et 1525. Gallesio s'arrête à l'idée que l'orange douce a été introduite en Europe vers le commencement du xve siècle 1 ; mais Targioni cite, d'après Valeriani, un statut de Fermo, du xive siècle, dans lequel il est question de cédrats, oranges douces, etc. 2, et les renseignements recueillis récemment sur l'introduction en Espagne et dans le Portugal par M. Goeze 3, d'après d'anciens auteurs, concordent avec cette même date. Il me paraît donc probable que les oranges reçues plus tard, de Chine, par les Portugais, étaient seulement meilleures que celles connues auparavant en Europe, et que les noms vulgaires d'oranges de Portugal et de Lisbonne sont dus à cette circonstance.
Si l'orange douce avait été cultivée très anciennement dans l'Inde, elle aurait eu un nom spécial en sanscrit, les Grecs en auraient eu connaissance dès l'expédition d'Alexandre, et les Hébreux l'auraient reçue de bonne heure par la Mésopotamie. On aurait certainement recherché, cultivé et propagé ce fruit dans l'empire romain, de préférence au Limonier, au Cédratier et au
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1. Gallesio, p. 321.
2. La date de ce Statuto est donnée par Targioni à la page 205 des Cenni storici comme étant l'année 1379, et à la page 213 comme 1309. L'errata ne dit rien sur cette différence.
3. Goeze, Ein Beitrag zur Kenntniss der Orangengewächse, Hambourg, 1874, p. 26.
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Bigaradier. Son existence dans l'Inde doit donc être moins ancienne.
Dans l'archipel Indien, l'oranger doux était considéré comme venant de Chine 1. Il se trouvait peu répandu dans les îles de la mer Pacifique à l'époque du voyage de Cook 2.
Nous revenons ainsi, par toutes les voies, à l'idée que la variété douce de l'oranger est sortie de Chine et de Cochinchine, et qu'elle s'est répandue dans l'Inde peut-être vers le commencement de l'ère chrétienne. A la suite des cultures, elle a pu se naturaliser dans beaucoup de localités de l'Inde et dans tous les pays tropicaux, mais nous avons vu que les semis ne donnent pas toujours l'oranger à fruit doux. Ce défaut d'hérédité, dans certains cas, est à l'appui d'une dérivation du Bigaradier en Oranger doux, qui serait survenue, à une époque lointaine, en Chine ou en Cochinchine , et aurait été propagée soigneusement à cause de sa valeur horticole.
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1. Rumphius, Amboin., 2, c. 42.
2. Forster, Plantæ esculentæ, p. 35.