Moutarde (Cazin 1868)

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Mousse
Cazin, Traité des plantes médicinales, 1868
Muguet


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Moutarde noire

Nom accepté : Brassica nigra


MOUTARDE NOIRE. Sinapis nigra. L.

Sinapi rapifolio. C. Bauh. — Sinapi sativum prius. Dod. — Sinapi primum. Matth. — Sinapi vulgare. J. Bauh., Ger. — Sinapi. Pharm.

CRUCIFÈRES. — BRASSICÉES. Fam. nat. — TÉTRADYNAMIE SILIQUEUSE. L.


La moutarde est une plante connue depuis longtemps, qu'on rencontre partout dans les terrains incultes, arides, pierreux, aux environs des maisons et des chemins, dans les champs cultivés, etc. On la cultive pour l'usage culinaire.

Description. — Racine un peu épaisse, blanchâtre, presque droite. — Tiges dressées, rameuses, cylindriques, glauques et glabres, hautes de 75 centimètres à 1 mètre. — Feuilles grandes, sessiles, glabres, un peu épaisses, les supérieures lancéolées, aiguës, alternes. — Fleurs jaunes, cruciformes, petites, pédonculées, en longues grappes terminales (juillet-août). — Calice à quatre folioles caduques. — Corolle à quatre pétales en croix. — Six étamines tétradynames. — Un style. — Un stigmate de forme globuleuse. — Fruits : siliques glabres, tétragones, alternes, dressées et appliquées coutre la tige. — Semences brunes, globuleuses, comprimées.

Parties usitées. — La semence.

[Culture. — En terre douce, légère, un peu fraîche, bien ameublie et légèrement fumée ; on la sème clair et à la volée au printemps ; on bine et on sarcle.]

Toute la graine de moutarde que l'on trouve dans le commerce provient de la culture. Cette culture est très-facile et très-productive. On la sème vers la fin de mars et on la récolte vers la fin d'août.

Récolte. — Cette semence vient de Strasbourg et de la Picardie. La meilleure est celle qui est piquante, chaude et amère au goût, pesante, grosse et rouge. La graine de la moutarde sauvage, sanve, sénevé ou sandre, qui est noire, lisse, plus petite, y est souvent mêlée. La farine de moutarde doit être pure et fraîchement moulue. On la falsifie, surtout chez les épiciers, soit avec de la farine de graine de lin, soit avec du son, de la sciure de bois, etc. On reconnaît facilement la véritable farine de moutarde au développement instantané de l'huile volatile, lorsqu'on la délaie dans un peu d'eau à 30 ou 40 degrés (les yeux exposés immédiatement au-dessus de la farine reçoivent une impression telle qu'il n'est pas permis d'en douter) ; on la distinguera aussi à sa couleur jaune verdàtre, mêlée de points rouges noirâtres, et à son toucher beaucoup moins onctueux que celui de la farine de graine de lin. (Si on y mélangeait des farines de froment avariées, l'iode, par sa réaction caractéristique, indiquerait cette falsification.)

Propriétés physiques et chimiques ; usages économiques. — La semence de moutarde est d'une odeur assez forte quand on l'écrase, et d'une saveur âcre et piquante. En poudre, elle est jaune, grasse, à odeur volatile fugace. Elle est composée de : huile fixe douce, albumine végétale, myrosine, myronate de potasse, sucre, matière gommeuse, matière colorante, matière grasse, nacrée, sinapisine, matière verte particulière, quelques sels.

(La sinapisine de Simon est en cristaux blancs, brillants, micacés, volatils, soluble dans l'alcool, l'éther, les huiles, insoluble dans les acides et les alcalis.

La myrosine est une substance analogue à l'albumine végétale ou à l'émulsine des amandes amères. On l'obtient en épuisant la moutarde par l'eau, évaporant à une basse température et précipitant par l'alcool.

On s'étonnera peut-être que parmi tous ces corps nous n'ayons pas encore cité le principe âcre et volatil par lequel la moutarde est si remarquable. En réalité, il n'existe pas tout formé dans les graines.)

La présence de l'eau est indispensable à la formation de cette huile volatile. Il s'établit une réaction entre les éléments de l'eau et quelques-uns des principes de la graine, dont le résultat principal est la production de l'huile volatile de moutarde. (C'est la myrosine qui produit cette essence en réagissant, en présence de l'eau froide ou tiède, sur l'acide myronique du myronate de potasse, lequel contient tous les éléments de l'huile volatile.) La température de l'eau a une influence marquée sur cette produc-


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tion. Elle ne se forme pas dans l'eau bouillante. Passé 60 degrés, la quantité d'huile diminue et elle cesse même de se faire à 75 degrés. — L'alcool, les acides et les alcalis mettent obstacle à sa production : c'est pourquoi il faut éviter de faire des sinapismes avec du vinaigre[1], et avoir soin de délayer la moutarde d'un pédiluve avec de l'eau froide quelque temps avant d'y ajouter l'eau chaude. — On a proposé d'exprimer la moutarde pour en retirer l'huile grasse, afin de la rendre plus active.

(L'essence de moutarde peut être considérée comme un sulfocyanure de sulfure d'allvl, en effet :

C2 Az S (Sulfocyanogène) + C6 H5 + S (Allyl. Soufre) = C8 H5 S2 Az (Essence de moutarde)

Traitée par le potassium, l'essence de moutarde perd 1 équivalent de sulfocyanogène, et elle est transformée en sulfure d'allyl ou essence d'ail.

C8 H5 S2 Az (Essence de moutarde) + K = C2 Az SK (Sulfocynaure de potassium) + C4 H5 S (Sulfure d'allyl ou essence d'ail)

Combinée avec l'ammoniaque, l'essence de moutarde forme une base organique nommée thiosinnamine.

Cette thiosinnamine, traitée par l'oxyde de plomb, produit la sinnamine = C8 H7 Az2 O ; enfin, l'essence de moutarde, désulfurée par l'oxyde de plomb hydraté, produit du sulfure de plomb et une troisième base, la sinapoline = C14 H12 Az2 S2.]

L'huile grasse de moutarde, qui constitue environ les 23 centièmes de la graine, est d'une couleur ambrée et d'une saveur très-douce. L'action de l'air sur cette huile n'est pas aussi énergique que sur celle d'olive. Julia de Fontenelle en a conservé pendant deux ans dans un flacon qui n'était rempli qu'aux deux tiers, sans se rancir. Par les plus grands froids de 1808, dit cet auteur, l'huile de moutarde ne s'est point figée, mais seulement épaissie et décolorée, ce qui la rend précieuse pour l'horlogerie. Elle est soluble dans 4 parties d'éther et 1,000 d'alcool. Unie à la soude caustique, elle donne un savon ferme et d'une couleur jaunâtre.

La farine de moutarde délayée dans une petite quantité d'eau froide ou chaude, a la propriété de détruire l'odeur du musc, du camphre et des gommes-résines fétides, comme le fait la pâte d'amandes amères, qui atteint parfaitement le but. Des bouteilles qui avaient servi à l'essence de térébenthine, de menthe, de lavande, à la créosote, à la teinture d'assa-foetida, etc., ont été rendues propres et sans odeur, en y introduisant de la farine de moutarde sur laquelle on versait une petite quantité d'eau froide ou tiède, en agitant fortement la bouteille pendant quelques instants et en lavant à grande eau.

On connaît le condiment vulgairement connu sous le nom de moutarde, que l'on sert sur nos tables comme assaisonnement. Ce condiment peut être utile aux personnes faibles et lymphatiques, à celles qui vivent d'aliments grossiers et réfractaires à l'action de l'estomac ; mais il est nuisible aux hommes robustes, sanguins, pléthoriques, aux jeunes gens jouissant d'une bonne santé, aux tempéraments secs et nerveux.

[La bonne moutarde de table est faite avec la fleur de moutarde noire, du vinaigre, du curcuma, du gingembre, du girofle, de la cannelle, de l'ail, de l'estragon ou d'autres aromates.]

Les feuilles vertes de moutarde sont un excellent fourrage pour les bestiaux et surtout pour les vaches.


PRÉPARATIONS PHARMACEUTIQUES ET DOSES.


A L'INTÉRIEUR. - Semence concassée ou en poudre, 8 à 15 gr., en potion ou dans 300 gr. de lait.
Graines entières, un peu ramollies dans l'eau, 15 à 20 gr.
Vin ou bière (15 à 30 gr. pour 1 kilogramme

du véhicule), 30 à 100 gr., suivant l'effet qu'on veut produire.
Huile fixe douce, 30 à 60 gr.
Huile volatile, 5 à 20 centigr., en potion.
A L'EXTÉRIEUR. - Poudre, soit seule, soit mêlée à la farine de graine de lin, avec suffisante

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  1. Les anciens savaient que le vinaigre diminue l'activité de la moutarde. Aëtius dit : Sed et hoc noscendum est : si in aceto maceretur sinapi, inefficacius redditur, acetnm enim sinapis vim discutit.


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quantité d'eau, 30 à 200 gr., pour pédiluve, manuluve, lavements, etc.
Pommade (poudre avec axonge, huile, etc.), en frictions, topique.
Huile fixe, en liniment.
Eau distillée, en frictions.
(Eau distillée alcoolique, en applications.)
Huile volatile, dans l'alcool comme rubéfiant et vésicant, 1 partie sur 10 ou 20 d'alcool à 66° C.
Sinapisme liquide à la glycérine (Grimault) : glycérine, 12 gr. ; amidon, 10 gr. ; essence de moutarde, 10 gouttes.

On vend en Angleterre, sous le nom de sinapine tissue, un papier vésicant, probable-

ment imbibé d'une solution d'huile volatile dans un véhicule qui en empêche l'évaporation. Il suffit de tremper le papier dans l'eau tiède et de l'appliquer sur le point à rubéfier. L'effet est le même que celui du sinapisme.

Pommade rubéfiante (Van den Corput) : axonge, 30 gr. ; essence de moutarde 2 gr.
Mélange rubéfiant pour mettre dans un bain à 30 degrés de très-courte durée (Réveil) :

Adultes Enfants
Essence de moutarde 10 gr. 4 gr.
Alcool à 85 degrés 200 — 100 -
Lessive des savonniers 2 gouttes 1 goutte
Emulsionnez et ajontez :
Eau 250 litres 100 litres


La semence de moutarde noire est excitante, antiscorbutique. A petite dose, elle relève le ton et l'action des viscères, et convient contre l'anorexie par atonie, l'hypochondrie, la chlorose, la cachexie ; à dose plus élevée, elle excite tous les organes, l'estomac, le poumon, les reins, et peut être utile dans les engorgements atoniques, les hydropisies, certains catarrhes chroniques, la paralysie et surtout les affections scorbutiques. A haute dose, elle est vomitive. En graine, prise entière, elle a été vantée dans quelques affections dyspepsiques avec constipation, les fièvres intermittentes, etc. Pulvérisée et appliquée sur la peau, elle produit la rubéfaction et la vésication ; on l'emploie ainsi journellement comme un puissant révulsif.

La thérapeutique rurale trouve dans la moutarde un de ses médicaments les plus actifs. La graine de cette plante peut remplacer tous les autres antiscorbutiques. Je l'ai employée seule, dans un cas de scorbut très-grave, chez un enfant de quatorze ans, que de M. Bavre, maire du village de Parenty, me présenta au printemps de 1842. Cet enfant, appartenant à une famille indigente, avait des hémorrhagies nasales continuelles et très-abondantes, les gencives engorgées et saignantes, le corps couvert de taches de purpura, d'ecchymoses, la face jaune et bouffie, le pouls faible et les pieds œdématiés. Désirant satisfaire à l'indication la plus pressante, celle de modérer les hémorrhagies, je fis administrer à ce malade une forte décoction d'écorce de chêne par demi-tasses fréquemment répétées. L'écoulement du sang diminua de moitié environ dans l'espace de cinq jours ; mais il fallait attaquer le scorbut. Je préparai, à cet effet, la bière sinapisée, que je fis prendre à la dose de quatre à cinq onces par jour. L'amélioration se manifesta dès les premiers jours. Les taches scorbutiques s'effacèrent graduellement, les hémorrhagies s'éloignèrent et cessèrent enfin, et, au bout de quarante à cinquante jours de l'usage du médicament, l'enfant fut complètement rétabli.

Ray rapporte que, pendant le siège de La Rochelle, la moutarde, pulvérisée et mêlée dans du vin blanc, sauva la vie à un grand nombre de malheureux atteints de scorbut. Cet auteur dit avoir vu des ulcères infects de la bouche, et autres symptômes de cette affection, disparaître par ce seul moyen employé tant à l'intérieur qu'en gargarisme.

Callisen[1] a traité la fièvre putride avec un succès aussi prompt qu'inespéré, au moyen de la moutarde en poudre administrée d'heure en heure à la dose d'un gros (4 gr.), aussitôt qu'il se manifestait de la débilité et de l'abattement. Ainsi, la gastro-entérite de Broussais, traitée en France par les sangsues et les antiphlogistiques avec plus ou moins d'avantages, guérissait en Danemark par l'usage de la moutarde à grande dose.

Savy, de Lodève[2], employa la moutarde avec succès dans une épidémie de fièvre putride maligne qui avait beaucoup de rapport avec celle dans

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  1. Acta reg. Soc. med. Hafniencis, t. I, p. 364.
  2. Annales cliniques de Montpellier, mai 1816, t. XL.


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laquelle le médecin danois en avait retiré un effet avantageux. C'était après les vomitifs, lorsque l'adynamie, s'alliant avec l'ataxie, menaçait les jours du malade, que Savy la mettait en usage. La dose ordinaire était une demi-once (18 gr.), pulvérisée en décoction sur une pinte et demie d'eau (150 gr.). On en prenait une demi-tasse à café de demi-heure en demi-heure.

Sur le grand nombre de malades chez lesquels il a employé ce traitement, quatre fois seulement son attente a été trompée ; encore, chez l'un de ces malades, qui mourut le dix-huitième jour, une phthisie parvenue à son second degré paraît-elle avoir eu beaucoup de part à cette terminaison.

Dans une épidémie de fièvre mucoso-putride-vermineuse qui régna chez les habitants des marais de Coulogne, près de Calais, durant l'automne de 1822, j'ai employé avec le plus grand succès la décoction de moutarde faite à vase clos. A l'aide de cette médication, des vers lombricoïdes nombreux étaient expulsés, la langue, couverte d'un enduit muqueux et noirâtre, se nettoyait, le pouls se développait, la diarrhée diminuait peu à peu et les forces se rétablissaient promptement. J'ai pu par ce moyen, aussi économique que simple, traiter les indigents atteints de l'épidémie.

L'usage de la moutarde contre les fièvres intermittentes était connu des anciens, ainsi qu'on peut le voir dans Dioscoride. Bergius administrait la graine entière de cette plante à la dose de quatre à cinq cuillerées par jour, pendant l'apyrexie. Cullen la prescrivait aussi de cette manière dans les fièvres, les angines graves, le rhumatisme chronique. Boerhaave donnait aussi la semence entière de moutarde dans les mêmes fièvres quartes et quotidiennes automnales, et administrait aussi l'huile douce de cette semence à la dose de deux onces (64 gram.), comme purgative. Julia-Fontenelle[1] a administré cette huile comme anthelminthique, et elle lui a paru remplacer très-bien l'huile de ricin à la même dose que cette dernière. Je l'ai employée avec le même avantage. C'est une bonne acquisition pour la médecine des pauvres.

J'ai eu l'occasion d'employer la semence de moutarde entière dans deux cas de fièvres automnales intermittentes chez des sujets lymphatiques et exempts d'irritation gastro-intestinale. L'un avait une fièvre quarte et l'autre une fièvre double-tierce. Tous les deux avaient eu la fièvre tierce le printemps précédent. Je leur fis prendre, dans l'apyrexie, une cuillerée à café de semence de moutarde entière d'heure en heure, ainsi que l'indique Gilibert. Les accès allèrent en diminuant chez celui qui était atteint de fièvre double-tierce, et cessèrent complètement le cinquième jour. Celui qui avait la fièvre quarte éprouva une diminution notable dans l'intensité des paroxysmes ; mais, malgré la continuation de l'usage de la moutarde, il ne put guérir. J'eus recours alors au vin concentré d'absinthe et d'écorce de saule, avec addition de 18 gr. de cendre de genêt par litre de bon vin blanc. Après huit jours de l'emploi de ce vin, que le malade prenait à la dose de 120 gr. chaque jour, dans l'apyrexie, la fièvre disparut, l'appétit et les forces se rétablirent. Je fis continuer pendant quinze jours le vin de saule et d'absinthe sans y joindre la cendre de genêt.

Plusieurs auteurs ont vanté la moutarde dans l'hydropisie. On cite même des faits qui tendent à faire croire qu'elle a fait disparaître l'ascite. Marie de Saint-Ursin[2] conseille, à l'exemple de Mead, contre l'hydropisie, une cuillerée à bouche de moutarde non broyée, le matin à jeun et le soir, et par-dessus, un verre de décoction de sommités de genêt vert. (Voyez l'art. GENÊT A BALAI, p. 429). Van Rhyn[3] a mis en usage avec succès contre

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  1. Journal de chimie médicale, 1825, t. I, p. 130.
  2. Manuel populaire de santé, p. 400.
  3. Bouchardat, Annuaire de thérapeutique, 1850.


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l'œdème, l'ascite ou l'anasarque, consécutifs aux fièvres intermittentes, la moutarde noire concassée, à la dose de 50 gr., bouillie une minute dans un litre de petit-lait, et passée, à prendre par verres dans la journée. Cette décoction ne trouble pas les voies digestives ; elle agit seulement avec une grande énergie sur la sécrétion urinaire, et dissipe en peu de jours les collections et les infiltrations séreuses les plus prononcées. Ces résultats ne peuvent être obtenus qu'autant qu'il n'existe aucun symptôme inflammatoire. — Voici une infusion stimulante et diurétique analogue à celle de Van Rhyn, et dont j'ai eu beaucoup à me louer : parties égales de graine de moutarde pilée et de racine de raifort, 124 gr. ; écorce de citron, 31 gr. ; eau, 2 kilogr. ; faites infuser pendant vingt heures dans un vase bien couvert. Dose : une tasse trois ou quatre fois par jour dans la cachexie paludéenne,1'anasarque, l'albuminurie chronique, la paralysie, etc.

Plusieurs auteurs ont préconisé la moutarde contre diverses autres maladies. Swediaur prescrivait contre la paralysie un bol composé de 2 gr. de semence de moutarde, de 40 centigr. de celle de carvi, et de suffisante quantité de sirop de gingembre ou d'écorce d'orange. Le malade prenait ce bol deux fois par jour.

Une cuillerée à bouche de graine de moutarde entière agit comme laxatif. Elle convient, ainsi administrée, dans les constipations dépendant de l'inertie des intestins, chez les hypocondriaques, les paralytiques, les vieillards, toutes les fois que rien n'en contre-indique l'usage. En poudre, à la dose d'une cuillerée à bouche dans un verre d'eau, elle est vomitive et agit avec promptitude, ce qui peut la rendre fort utile à la campagne, où, dans un cas pressant, le malade peut succomber en attendant l'émétique ou l'ipécacuanha de la ville voisine.

Mais si la moutarde peut être utile chez les personnes lymphatiques, décolorées, affaiblies par la misère ou de longues maladies, on se gardera bien de l'administrer aux sujets secs, nerveux, irritables, disposés aux congestions sanguines, à une irritation locale ou générale.

La farine de moutarde peut être employée en gargarisme dans l'angine œdémateuse. J'en ai retiré de grands avantages dans les angines tonsillaires manifestées plutôt par le gonflement que par la douleur et l'inflammation. Je la fais délayer dans l'eau et le miel, et je donne à ce gargarisme un degré de force proportionné à l'état local. Macartan[1], qui a le premier indiqué ce moyen[2], employait la moutarde blanche. Parmi les cas nombreux d'angine tonsillaire où j'ai mis la moutarde en usage, le suivant m'a paru devoir être rapporté. Fabre, forgeron à Calais, âgé de vingt-trois ans, constitution délicate, corps frêle, teint pâle, atteint d'angine depuis trois jours, était dans l'état suivant, lorsque, le 17 janvier 1813, il me fit appeler : impossibilité presque absolue de la déglutition, gonflement très-considérable des amygdales, luette tuméfiée et très-allongée, sans grande douleur ni rougeur des parties malades ; respiration gênée par le volume de ces parties et les mucosités très-épaisses qui remplissent l'arrière-bouche, et que le malade ne pouvait expulser ; voix étouffée, et ne pouvant articuler qu'avec beaucoup de peine quelques mots ; face décolorée et par instant bleuâtre ; douleurs compressives aux tempes ; léger gonflement sous le menton. Peu d'instants après mon arrivée, difficulté plus grande de respirer, impossibilité de parler et d'avaler, agitation extrême, pouls petit, intermittent et vite, menace

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  1. Journal général de médecine, décembre 1812, p. 338.
  2. Je me trompe, cette priorité appartient à Rivière, ainsi que le constate l'observation suivante, remarquable par la prompte efficacité de la moutarde : Mulier quædam afflicta est tonsillarum inflammatione gravissima, quum brevi secuta est exulcerationum dolore intenso : celebrata venæ sectione, et gargarismis ex oxicrato per biduum frustra usurpatis, sequenti curata est intrà unum diem : semen sinapi, dragm. 1. acet. rosar. et sacchar. alb. an. un. c. III, f. gargarisma. (Lazar. River., observ. 76, cent. 4.)


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de suffocation. (Pédiluve très-chaud ; ventouses sèches entre les épaules et sous les clavicules.) Comme il y a dans la maison de la moutarde délayée, j'en imbibe une petite bande de linge roulée et fixée à l'extrémité d'un petit morceau de bois que j'introduis à diverses reprises et avec peine dans l'arrière-bouche, en ayant soin d'appliquer particulièrement ce collutoire sur la luette, qui est considérablement tuméfiée, pâle, œdémateuse, et produit la sensation d'un corps étranger. Après la troisième introduction de la moutarde, la salivation et l'expulsion de mucosités épaisses se manifestent, la luette se contracte un peu et diminue de volume. Je continue le même moyen pendant une demi-heure ; la sécrétion muqueuse et la salivation augmentent, le dégorgement est tel que la respiration devient en très-peu de temps beaucoup moins gênée, l'agitation moins grande, le pouls plus développé et plus régulier. Je fais préparer un gargarisme composé d'une once de semence de moutarde noire, de huit onces (230 gr.) d'eau et de suffisante quantité de miel. Le malade se gargarise très-fréquemment, et éprouve chaque fois, par la sécrétion de mucosités abondantes, un soulagement marqué. (Lavement purgatif avec sulfate de soude et le miel de mercuriale ; pédiluve sinapisé, laine autour du cou.)

Le lendemain (quatrième jour de la maladie), la luette est diminuée de moitié, la respiration est beaucoup plus facile. Les amygdales, beaucoup moins volumineuses, sont plus rouges et plus douloureuses. Le gonflement extérieur est à peine sensible ; le pouls est fébrile. (Continuation des mêmes moyens.)

Le cinquième jour, la douleur des amygdales est augmentée par le contact de la moutarde, l'excrétion muqueuse est nulle. Le gargarisme sinapisé est remplacé par celui de décoction de racine de guimauve miellé, quatre onces (125 gr.) ; nitrate de potasse, un gros (4 gr.) ; sinapisme au cou.

Les sixième et septième jours, diminution graduelle des symptômes, résolution évidente de l'engorgement uvulaire et tonsillaire, déglutition beaucoup plus facile. Le neuvième jour, le malade entre en convalescence.


Les SINAPISMES, ou cataplasmes de farine de moutarde délayée dans l'eau ou le vinaigre, suivant l'effet plus ou moins énergique que l'on veut obtenir, s'appliquent sur différentes parties du corps pour produire la rubéfaction. Ce n'est qu'au bout d'une ou deux heures que la peau se colore, et, plus tard encore, que l'épiderme se détache par écailles. Les phénomènes produits par l'application sur la peau de la farine de moutarde ont quelque chose de particulier. A la fréquence du pouls, à la production d'une sorte de fièvre instantanée, résultat ordinaire de toute irritation externe intense, se joint un trouble nerveux et une agitation tellement marquée que certains sujets très-irritables ne peuvent endurer cette application que pendant quelques minutes. Les malades ne peuvent guère supporter plus de trois quarts d'heure un sinapisme préparé avec la semence récente de moutarde et l'eau, à moins que la sensibilité ne soit diminuée par la nature de la maladie.

(L'école italienne se fait de l'action des sinapismes une idée bien différente de celle admise parmi nous. L'irritation locale se trouve reléguée au second plan ; l'action dynamique, qu'elle considère comme hyposthénisante ou antiphlogistique, occupe le premier. La sédation secondaire du pouls, l'affaissement du système musculaire, et la valeur des sinapismes volants, suffisent à cette école pour expliquer sa théorie).

D'après des expériences de Trousseau et Blanc[1], 1° l'action de la moutarde nouvelle et récemment pulvérisée est plus prompte que celle de l'ancienne ; mais au bout de quelques minutes elle est la même, et les deux parties sur lesquelles on l'a appliquée simultanément sont également rubéfiées.

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  1. Archives générales de médecine, septembre 1830, p. 74.


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2° Les sinapismes préparés à l'eau chaude paraissent d'abord agir avec plus de violence ; mais au bout de dix minutes la douleur est également cuisante avec l'eau froide, et les résultats sont les mêmes. 3° Le vinaigre affaiblit tellement l'action de la moutarde, que le sinapisme préparé à l'eau simple détermine au bout de dix minutes une cuisson aussi violente que celui qui est préparé avec le vinaigre au bout de cinquante minutes. Le vinaigre chaud n'a pas plus d'action, ainsi que l'acide acétique concentré étendu d'une pareille quantité d'eau, et même l'acide acétique concentré pur, dont l'effet est plus lent qu'avec la moutarde mêlée à l'eau simple. Cependant, l'acide acétique appliqué avec de la sciure de bois produit un effet presque instantané et qui diffère de celui qui résulte des cataplasmes de moutarde, ce qui prouve que celle-ci détruit l'action de cet acide. 4° Lorsqu'on lève le sinapisme, l'impression de l'air fait cesser la douleur ; mais une cuisson douloureuse se fait bientôt sentir, dure plusieurs heures et quelquefois des jours entiers. Quand l'applicaiion a été prolongée, elle détermine des ampoules qui se forment lentement et les unes après les autres. Le sinapisme bien préparé ne doit pas rester plus de quarante à cinquante minutes : il y a de graves inconvénients à le maintenir pendant une heure ou plus, comme on le conseille généralement. Trousseau et Blanc[1] citent l'exemple d'une jeune dame qui, à la suite de convulsions, eut les pieds et les mains couverts de sinapismes que l'on maintint en place pendant trois heures, et dont l'action, quoique peu douloureuse d'abord, fut si vive, qu'au bout de quelque temps il se détacha plusieurs eschares[2]. Il est donc prudent de ne jamais laisser les sinapismes appliqués plus d'une heure, quand ils sont préparés à l'eau avec la farine de moutarde sans mélange et récemment broyée. Cette règle est sujette à de nombreuses exceptions. « En général, dit Deslandes[3], plus la peau est fine, délicate, vivante, plus la sinapisation est facile. Ainsi l'effet des sinapismes est, toutes choses égales d'ailleurs, plus rapide, plus intense chez les enfants que chez les vieillards, chez les femmes que chez les hommes, sur des membres pleins de vie que lorsqu'ils sont insensibles et glacés, sur les parties fines de la peau que sur celles dont l'épiderme est épais, calleux. Cependant, et malgré ces données, on ne peut prévoir que très-imparfaitement l'effet qu'aura un sinapisme. Il ne faudra qu'un quart d'heure chez un sujet pour que la rubéfaction ait lieu, tandis qu'il faudra deux, trois et même six fois plus de temps chez un autre sujet qui cependant paraît être dans des conditions analogues. On ne peut donc prescrire d'une manière absolue le temps que doit durer l'application d'un sinapisme. A quoi donc reconnaître qu'il faut la faire cesser ? Ce n'est pas à la rougeur de la peau, car, le plus souvent, ce n'est que postérieurement à l'enlèvement du cataplasme que la rubéfaction se montre. Ce ne peut donc être qu'à la douleur, à l'irritation locale qu'il cause ; aussi, ai-je l'habitude de dire : « Vous retirerez les sinapismes quand le malade les aura suffisamment sentis. » Cependant, j'en conviens, cette indication est extrêmement vague : le sinapisme, suivant la manière de sentir du malade et celle de juger des assistants, sera retiré ou trop tôt ou trop tard, et on sera exposé à voir l'effet aller au delà

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  1. Archives générales de médecine, septembre 1830, p. 74.
  2. Pour remédier aux accidents déterminés par l'application prolongée des sinapismes, Trousseau et Blanc conseillent le liniment suivant : Onguent populeum, 15 grammes ; extraits de belladone, de stramonium et de jusquiame, de chaque 30 centigrammes. On enduit un linge d'une couche légère de cette pommade et on l'applique sur la partie malade. Ils ont aussi employé avec avantage des cataplasmes composés de feuilles de belladone, de jusquiame et de stramonium, de chaque 8 grammes, bouillies dans 1 kilogramme d'eau jusqu'à réduction de 500 grammes. On mêle cette décoction avec suffisante quantité de mie de pain ou de farine de graine de lin. Lorsque de larges surfaces sont excoriées, il faut diminuer les doses, de crainte de produire des symptômes d'empoisonnement par l'absorption du principe narcotico-âcre de ces plantes.
  3. Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. XIV, p. 626.


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ou rester en deçà de celui qu'on voulait obtenir. Mais les inconvénients sont plus à craindre encore, lorsqu'on prescrit d'une manière absolue la durée de l'application. Mieux vaut donc encore s'en rapporter aux sensations du malade pour la limiter. »

Les sinapismes s'emploient tantôt pour produire une excitation générale, comme dans l'apoplexie, la paralysie, les affections comateuses, les fièvres typhoïdes, etc., tantôt pour opérer une dérivation ou pour rappeler à l'extérieur une affection aiguë ou chronique, telles que la goutte, le rhumatisme, les dartres, l'érysipèle, les exanthèmes, une inflammation ou une irritation quelconque portée sur un organe intérieur[1]. On s'en sert aussi pour enlever une douleur circonscrite, comme dans la pleurodynie, la pleurésie (après avoir employé, dans ce dernier cas surtout, les moyens antiphlogistiques indiqués), dans quelques névralgies chroniques, la sciatique, le rhumatisme chronique, etc. Trélat a guéri la colique métallique en les appliquant sur les membres.

Cormack[2], d'après Paterson, considérant l'irritation des mamelles comme un des moyens les plus efficaces et les plus rapides pour ramener la menstruation, a appliqué le sinapisme avec succès sur ces parties pour remplir cette indication. A ce moyen il associe l'emploi des vêtements chauds autour du tronc et des membres, et le bain de siège chaud renouvelé toutes les douze heures. Il faut choisir, pour l'application des sinapismes, le moment où la congestion mensuelle semble s'opérer vers les ovaires. — On guérit promptement la crépitation douloureuse des tendons au moyen de simples sinapismes. Deux hommes atteints de cette affection se sont présentés dans le service de Nélaton[3]. Chez l'un d'eux, le mal avait son siège dans la gaine du long extenseur du pouce, chez l'autre, dans une bourse séreuse développée accidentellement au niveau d'une ancienne fracture de l'avant-bras. Ces deux malades ont été traités par de simples sinapismes, et bien que la crépitation durât depuis quatre à six jours, elle a cédé comme par enchantement à l'action rubéfiante de ces topiques.

On peut faire des semi-sinapismes en saupoudrant les cataplasmes de farine de graine de lin avec celle de semence de moutarde. J'emploie avec avantage une pâte composée de moutarde noire ou blanche et de figues

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  1. Dans les maladies inflammatoires et dans les fièvres, il faut bien se garder d'employer les sinapismes ou les pédiluves sinapisés, lorsqu'il existe une réaction fébrile, une sorte d'angioténie générale, de pléthore, d'orgasme ou d'éréthisme ; ils augmenteraient ces symptômes, produiraient de l'agitation, du délire et autres accidents. On abuse communément de ce puissant moyen, soit comme stimulant général, soit comme révulsif. Dans le premier cas, le malade doit se trouver dans cet état de relâchement de toutes les fonctions qui caractérise l'atonie, l'adynamie ; dans le second, pour opérer une sorte de métastase, diminuer où faire cesser uue concentration morbide, une irritation ou une phlegmasie, il faut que tout le reste de l'organisme ne participe en rien de l'irritation ; qu'il soit, au contraire, dans des conditions tout à fait opposées ; sinon, l'action stimulante s'exerçant au profit de l'organe malade, tous les symptômes s'exaspèrent au lieu de céder. Un exemple rendra cette vérité pratique plus patente : Le petit garçon de Mme Cornille (de Boulogne), âgé de six ans, d'une constitution frêle, d'un naturel irascible, ayant été atteint plusieurs fois de bronchites assez intenses, est pris le 3 avril 1847 de toux violente et presque continuelle avec fièvre, sentiment de strangulation, oppression ; ces symptômes augmentent vers le soir, au point de faire craindre un catarrhe suffocant. La rougeole régnant généralement, on considère ces symptômes comme précurseurs de cette maladie et comme pouvant aussi, par leur intensité, s'opposer à l'éruption. Dans l'intention de favoriser cette dernière, des bains de jambes sinapisés sont employés à diverses reprises dans la nuit, et chaque fois les symptômes s'exaspèrent et présentent enfin un danger imminent. Je suis appelé le 4 au matin ; je fais appliquer six sangsues à l'angle formé par les articulations sterno-claviculaires. Le sang coule abondamment pendant deux heures ; la toux diminue et se dissipe ensuite presque entièrement, ainsi que l'oppression ; l'éruption paraît spontanément, et la rougeole suit sans complication sa marche ordinaire. Une irritation phlegmasique intense appelait à elle le mouvement inflammatoire qui devait se porter à la périphérie du corps : il a suffi de la combattre pour rendre à ce mouvement sa tendance normale, sans le secours des révulsifs.
  2. Associat. med. journ., 1853, et Bulletin de thérapeutique, t. XLVII, p. 89.
  3. Journal de médecine et de chirurgie pratiques, janvier 1854.


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grasses pilées ensemble dans un mortier. Cette pâte est rubéfiante et résolutive : elle convient, étendue sur de la filasse, contre la sciatique, la pleurodynie et les points de côté, loco dolenti ; le catarrhe pulmonaire chronique, la coqueluche, l'angine, appliquée sur la poitrine, entre les épaules ou au cou ; les tumeurs scrofuleuses, les abcès froids, etc. Cette pâte, que l'on peut rendre plus ou moins active en augmentant ou en diminuant la quantité de moutarde, convient encore pour opérer une révulsion modérée et s'opposer, en l'appliquant à la plante des pieds, surtout chez les enfants aux congestions vers la tête ou la poitrine. J'ai guéri ainsi, chez une dame de quarante ans, un coryza chronique qui pendant six mois avait résisté aux moyens ordinaires. Je faisais envelopper les pieds alternativement chaque soir, pendant un mois, avec la pâte sinapisée et un chausson de flanelle recouvert de taffetas gommé. Le sinapisme appliqué entre les épaules peut aussi agir efficacement contre le coryza.

Dans deux cas fort graves de choléra épidémique, Rodet, chirurgien en chef désigné de l'Antiquaille de Lyon[1], a fait usage avec un succès complet de larges cataplasmes de farine de graine de lin, saupoudrés de farine de moutarde, que l'on a appliqués successivement sur le ventre et sur la poitrine, sur les membres supérieurs et inférieurs. La chaleur n'a pas tardé à reparaître aux extrémités, en même temps que les accidents diminuaient d'intensité du côté des organes digestifs.

On peut rendre l'emplâtre de poix de Bourgogne plus ou moins rubéfiant, en y incorporant une plus ou moins grande quantité de poudre de semence de moutarde. — J'ai vu employer à la campagne, comme maturatif et résolutif, un cataplasme composé de feuilles de sureau pilées et d'une plus ou moins grande quantité de farine de moutarde, suivant l'effet plus ou moins énergique que l'on veut produire. Ce cataplasme convient dans les abcès froids, les engorgements œdémateux ou glanduleux.

Les pédiluves et les manuluves sinapisés, qu'on prépare en délayant 200 à S00 gr. de farine de moutarde récente dans de l'eau bien chaude, agissent, comme révulsifs, de la même manière, et sont employés dans les mêmes circonstances que les sinapismes. Ces pédiluves ont été mis en usage avec succès par Vanden-Broeck, médecin principal de l'armée belge, au rapport de Herpain, médecin-adjoint à Mons[2], contre les fièvres intermittentes. Une demi-heure avant le retour présumé de l'accès, on administre au malade, convenablement couvert et assis dans un fauteuil placé près du lit, un bain de pieds à la température de 40° à 50° Réaumur (environ 50° centigrades en moyenne), préparé un quart d'heure d'avance, et contenant 40 à 80 gr. de farine de moutarde. On ajoute une quantité nouvelle d'eau chaude au fur et à mesure que le bain se refroidit, et de façon qu'il se maintienne au degré de chaleur qui vient d'être fixé approximativement. Cette règle générale doit être modifiée selon la susceptibilité des individus. Ce bain doit durer jusqu'au moment de l'accès, c'est-à-dire une demi-heure environ. Alors, rougeur érythémateuse et calorification assez prononcée aux pieds et au bas des jambes ; pouls large, accéléré ; face quelquefois colorée, le plus souvent sans modification de couleur, rarement pâle ; fatigue et tendance au sommeil. Les pieds sont soigneusement essuyés, le malade entre ensuite dans un lit préalablement bassiné, une légère transpiration se manifeste pendant quelque temps, après quoi tous ces phénomènes disparaissent pour être remplacés par une apyrexie complète. Sur 89 hommes traités de la sorte, l'accès ne s'est point reproduit après le bain de pieds chez 60 ; 14 ont eu un second accès, 15 en ont eu encore plusieurs. La réapparition constante des accès malgré les bains a été très-rare, et s'est produite seulement

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  1. Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1848, t. XIX, p. 609.
  2. Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1854, p. 541.


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chez des hommes qui se trouvaient dans des conditions exceptionnelles, appréciables comme causes de non-réussite.

J'ai employé avec succès le bain général sinapisé (1 à 2 kilogr. de poudre de moutarde pour un bain, suivant l'intensité des symptômes) dans le choléra asiatique. Dans un cas observé à Calais en 1832, chez une femme de trente-cinq ans, et où l'algidité et l'anéantissement de la circulation à la périphérie étaient extrêmes, la réaction fut si forte que je dus immédiatement pratiquer au bras une saignée copieuse. Une abondante transpiration, favorisée par la vapeur de l'alcool reçue au moyen d'une lampe placée dans une baignoire couverte, acheva de dissiper les symptômes cholériques. Le rétablissement fut prompt. Gaujon, médecin à Clermont[1], cite deux exemples de guérison de choléra sporadique par l'emploi des bains entiers de moutarde (1 kil. par baignoire) et des aspirations d'éther à l'aide d'un flacon placé sous le nez des malades. (Mesnet[2], pour obtenir cette réaction, a été obligé de joindre à l'action déjà stimulante du bain des frictions faites avec énergie pendant le bain même. Trousseau[3] se loue des bains généraux sinapisés dans le choléra infantilis.)

Frank recommande un mélange composé de farine de moutarde, d'huile d'amandes douces et de suc de citron, pour faire disparaître promptement les ecchymoses. On peut l'employer aussi contre les engelures. On en frictionne légèrement la partie malade une ou deux fois par jour. On trouve dans la Médecine aisée de Leclerc[4] un liniment analogue contre les taches scorbutiques ; il-est ainsi composé : poudre de moutarde et huile d'amandes amères, de chaque 15 gr. ; suc de citron en suffisante quantité pour en faire un liniment. On a employé le vin de moutarde en collutoire dans les paralysies de la langue, dans l'engorgement chronique des amygdales ou des glandes salivaires.

Fauré[5] a proposé, pour lotion irritante ou comme rubéfiant agissant à l'instant même, la solution de l'huile essentielle de moutarde dans l'alcool (1 partie sur 10 d'alcool). L'action de ce rubéfiant est à la fois plus prompte, plus certaine, et peut être mieux appréciée que celle du sinapisme fait avec la farine de moutarde : 4 gr. de cette huile mêlés à un demi-litre d'eau forment un révulsif aussi sûr que puissant, qui a réussi là où les autres révulsifs étaient sans effet. On peut l'employer sous forme de frictions dans la paralysie, l'anaphrodisie, et dans tous les cas où une puissante excitation est nécessaire. Dans les affections rhumatismales, on peut faire emploi en liniment d'une pommade rubéfiante composée de 2 gr. d'essence de moutarde et de 45 gr. d'axonge. On a aussi conseillé cette huile par gouttes dans des potions excitantes. On emploie avec succès contre la gale une pâte faite avec 30 gr. de moutarde en poudre et suffisante quantité d'huile d'olive. On se frictionne une fois, rarement deux, le corps et les extrémités avec cette préparation. Ce moyen m'a réussi plusieurs fois ; il occasionne d'abord une rubéfaction à la peau, mais qui ne tarde pas à se dissiper. L'eau distillée de moutarde, proposée par Julia-Fontenelle, convient mieux pour lotions antipsoriques. Dioscoride avait déjà indiqué la moutarde délayée dans le vinaigre comme un remède efficace contre les impétigos et les gales invétérées. Peyrilh conseille cette graine en topique dans le traitement de la teigne. Tissot l'employait en décoction dans les engelures, et Thode[6] contre les douleurs artbritiques.

Le suc des feuilles fraîches de moutarde, seul ou étendu dans l'eau miel-

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  1. Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1847, t. XVIII, p. 554.
  2. Archives générales de médecine, 1866, t. VII, p. 141.
  3. Union médicale, 3e trimestre 1862.
  4. Paris, 1732.
  5. Journal de pharmacie, 183l, t.XVII, p.643.
  6. Coll. Hauniencis, t. I, p. 285.


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lée, convient en gargarisme dans les affections scorbutiques des gencives, la stomacace, l'engorgement chronique des amygdales, etc.


Moutarde blanche

Nom accepté : Sinapis alba


MOUTARDE BLANCHE, MOUTARDE ANGLAISE, SÉNEVÉ BLANC, MOUTARDIN. — Sinapis alba, L. — Sinapis apii folio, C. Bauh., Tourn. Sinapis sativum alterum. — Sinapi album. Germ. — Cette espèce de moutarde croît dans les champs cultivés. Elle est commune dans les environs de Paris.

Description. — Tige moins élevée. — Feuilles plus lobées. — Siliques hérissées de poils, étalées et terminées par une corne longue et ensiforme. — Semences sphériques, jaunâtres, luisantes, lisses, plus grosses de moitié que celles de la moutarde noire.

Propriétés physiques et chimiques. — Ces semences sont âcres, d'une odeur nulle quand elles sont entières, très-piquantes quand on les pulvérise avec l'eau et le vinaigre. Elles diffèrent de la moutarde noire en ce qu'elles contiennent la sulfosinapisine, matière découverte par Henry et Garot. La sulfosinapisine (que, par contraction, Berzélius nomme sinapine) est amère, avec arrière-goût de moutarde, inodore, cristallisable, soluble dans l'eau, l'alcool et l'éther. (Ce corps contient : carbone, 57.92 ; hydrogène, 7.79 ; azote, 4.9 ; oxygène, 19.68 ; et soufre, 9.65.) — la moutarde blanche ne fournit pas d'huile volatile ; mais il s'y développe dans certaines circonstances un principe âcre fixe, qui n'y préexiste pas plus que l'huile âcre dans la moutarde noire, et qui se forme dans les mêmes circonstances. (Le principe âcre fixe est un liquide onctueux, de couleur rougeâtre, inodore, mais offrant au goût une amertume âcre. Il contient du soufre. Faure établit que le même corps se forme en petite quantité, quand la moutarde noire est traitée par l'eau. L’érucine est un autre principe trouvé par F. Simon, et qui se sépare du corps précédent au bout de quelques jours.) — La graine entière communique au vin blanc une saveur et une odeur désagréables, mais faibles, et le rend visqueux. Quand elle est concassée, le vin prend un goût très-piquant.

On la cultive en Angleterre pour l'usage de la table, de préférence à la moutarde noire.

Tout ce que nous venons de dire sur la moutarde noire peut se rapporter à la moutarde blanche. Seulement, celle-ci a été particulièrement vantée contre les maladies atoniques de l'estomac. Elle jouit d'une réputation populaire qui en a fait répandre, je ne dirai pas l'usage, mais l'abus. Administrée sans discernement, elle a donné lieu, à des accidents graves, surtout lorsque, prenant une gastrite pour une débilité d'estomac, on a, malgré ses mauvais effets, persisté à la mettre en contact avec une membrane irritée ou phlogosée. Employée à propos, elle peut, comme la moutarde noire, rendre de grands services à la thérapeutique.

Vers le milieu du siècle dernier, on avait, dit Cullen, introduit à Edimbourg l'usage de cette semence, prise entière à la dose d'une cuillerée à bouche. Cette substance, dit-il, stimule le canal intestinal et agit ordinairement à la manière des laxatifs, ou tout au moins entretient la régularité des évacuations alvines, et augmente parfois le cours des urines. Macartan[1] a présenté cette semence comme vomitive, sialagogue, etc., et la conseille dans le rhumatisme, les fièvres intermittentes, les angines graves. John Taylor entreprit un voyage en 1826 dans le seul but de faire connaître les bienfaits de ce médicament, qu'il avait employé avec succès pour se guérir d'une affection des voies digestives ayant jusque-là résisté à tous les moyens qui lui avaient été conseillés. Turner-Cooke dit en avoir obtenu des résultats surprenants dans une foule de maladies, surtout dans la gastro-entérite et l'hépatite, soit aiguë, soit chronique. « Il est évident, disent Trousseau et Pidoux, que cette graine purge à la dose de 15 à 30 gr. On la donne non concassée, à jeun ou le soir, au moment où les malades se mettent au lit. On peut encore, sans inconvénient, l'administrer au commencement du repas. La dose, qui varie d'ailleurs suivant chaque individu, doit toujours être telle qu'elle sollicite une ou deux évacuations faciles dans la journée. Cette

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  1. Journal général de médecine, t. XXXIV, p. 72.


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espèce de purgation, qui ne cause aucune colique, est surtout utile à ceux qui sont habituellement constipés, et dont les digestions sont en même temps laborieuses. C'est au médecin qu'il appartient de juger si cette paresse des fonctions digestives ne tient pas à une phlegmasie, auquel cas l'usage de la graine de moutarde blanche ne serait pas indiqué. »

(Reste à savoir si cette graine agit par sa présence comme corps étranger dans l'intestin, ou si son épisperme corné permet le dégagement d'un peu d'huile volatile, qui jouerait le rôle d'un excitant des fibres circulaires. — Les grains sont rendus dans les selles avec leur aspect. Elles ne subissent donc pas l'action digestive, et conséquemment peuvent être considérés comme des corps étrangers. Pour m'assurer du second point, j'en ai fait macérer dans de l'eau tiède, et au bout d'une heure, l'eau avait acquis une saveur assez piquante. La graine de moutarde blanche agit donc et comme corps étranger et comme excitant spécial.)

J'ai employé avec succès la moutarde blanche, ainsi administrée, contre la constipation qui accompagne la chlorose. C'est le moyen qui m'a le mieux réussi dans ce cas : il combat en même temps la débilité des voies digestives et les flatuosités qui fatiguent les chlorotiques.

Le vin ou la bière de moutarde blanche m'a réussi dans l'anasarque et l'œdème exempts d'irritation phlegmasique des voies digestives. Je m'en suis bien trouvé aussi dans les cachexies qui suivent les fièvres intermittentes automnales et dans les catarrhes chroniques, surtout dans celui de la vessie, quand il y a engouement de matières muqueuses s'opposant mécaniquement à l'émission des urines, sans irritation active.

(En Angleterre, on fait assez fréquemment usage de la poudre des graines de moutarde blanche, comme émétique, à la dose d'une cuillerée à café à celle d'une cuillerée à potage dans une pinte d'eau. C'est un vomitif toujours facile à se procurer, et rendant d'énormes services dans les empoisonnements, etc.).

Macartan se servait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de la farine de moutarde blanche en gargarisme contre les angines tonsillaires. On l'emploie de la manière suivante : farine de moutarde blanche et gomme arabique, de chaque 2 gr. ; infusion de fleurs de sureau, 280 gr. ; mêlez, pour gargarisme. Par ce moyen, d'abondantes mucosités et des portions membraniformes se détachent, le dégorgement et la résolution s'opèrent. L'expérience a démontré que les gargarismes alcalins ou astringents sont préférables aux émollients et aux mucilagineux, que la médecine expectante se contente d'employer en pareil cas. On sait combien l'application du caustique même a eu de succès dans les angines. C'est un point de pratique sur lequel il ne reste plus aucun doute.


Moutarde sauvage

Nom accepté : Sinapis arvensis


MOUTARDE SAUVAGE. Sanve sinapis arvensis, L. — Très-abondante dans nos moissons, où elle forme, par l'épanouissement de ses fleurs, un magnifique tapis jaune.

Description. — Plante velue. — Siliques allongées, trois fois plus longues que la corne terminale, horizontales multangulaires, glabres, renflées.— Semences très-petites, tenant le milieu par la grosseur entre les deux précédentes, analogues de forme avec celles de la moutarde noire, qui en contient une certaine quantité dans le commerce.

Mêmes propriétés chimiques et thérapeutiques, mais à un plus faible degré.