Jardin d'Adam (Marignolli)
Extrait de Chronicon Bohemorum de Jean de Marignolli, XIVe siècle.
Œuvre numérisée et traduite de l'anglais par Marc Szwajcer, corrigée par Michel Chauvet. Repris du site de Philippe Remacle.
Marignolli situe la résidence d'Adam à Ceylan.
Sunt enim in orto illo Ade de Seyllano primo muse, quas incole ficus vocant. Musa autem magis videtur planta ortensis quam arbor. Est enim grossa arbor sicut quercus et tante teneritudinis, quod fortis homo posset eam digito perforare, et exit de ea aqua continue. Folia istius muse sunt pulcherrima, longa et lata valde, viriditatis smaragdine, ita quod de foliis illis faciunt tobalias in uno prandio tantum. Quando eciam primo nascuntur pueri, post locionem conditos sale et aloes et rosis involvunt eos sine fascia in foliis istis et in arenam ponunt. Folia illa sunt longitudinis secundum magis et minus bene decem ulnarum et similitudinem nescimus ponere nisi emi[nu]le campane. Fructum producit tamen in summitate et in uno baculo faciunt bene trecentos fructus et prius non valent ad comedendum, post applicantur in domo et sunt optimi odoris et melioris saporis et sunt longi admodum longorum digitorum manus et per se stando maturantur. Et istud vidimus oculis nostris, quod ubicunque inciditur per transversum, in utraque parte incisure videtur ymago hominis crucifixi, quasi si homo cum acu sculpsisset. Et de istis foliis ficus Adam et Eua fecerunt sibi perizomata ad cooperiendam turpitudinem suam. |
Le jardin d'Adam dans Seyllan contient d’abord des bananiers [1] que les indigènes appellent ficus. Mais le bananier ressemble plus à une plante de jardin, qu’à un arbre. C’est en effet un arbre quant à l'épaisseur, ayant un tronc épais comme un chêne, mais si mou qu'un homme fort peut y faire un trou avec son doigt, et que de ce trou de l'eau s’écoulera. Les feuilles de ces arbres sont les plus belles, immensément longues et larges, et d'un vert émeraude vif ; en fait, on s’en sert comme nappes de table, ne servant que pour un dîner seulement. De même, les nouveau-nés, après avoir été lavés et poudrés, sont enveloppées d'aloès et de roses dans ces feuilles, sans aucun lange, et placés ainsi dans le sable. Les feuilles ont environ dix coudées de longueur, plus ou moins, et je ne sais pas à quoi les comparer (quant à leur forme) si ce n’est à une aunée [2]. L'arbre ne produit ses fruits qu'à la cime, mais, sur un même tronc, il en portera environ trois centaines. Au début, ils ne sont pas bons à manger, mais après avoir été conservés un moment à la maison, ils mûrissent tout seuls et ont alors une odeur excellente, et un goût meilleur encore, et ils ont à peu près la longueur du plus long des doigts. Et c'est une chose que j'ai vue de mes propres yeux, cela se tranche où vous le voulez, vous retrouvez des deux côtés de la coupe le visage d'un homme crucifié, comme si on l’avait gravé avec une pointe d'aiguille. Et c'est avec ces feuilles qu’Adam et Eve se firent leurs ceintures couvrant leur nudité.
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"Sunt ibi et alie arbores multe et fructus mirabiles, quos nunquam vidimus hic, scilicet nargillus. Est autem nargillus nux indica, arbor eius est in cortice delicatissima, folia habet pulcherrima quasi palma, de quibus fiunt sporte, sextaria, cooperiunt domos de ligno, scilicet hastas et trabes, de callo sive scorcia faciunt funes, de testa cuppas et vasa. Item contra venenum fiunt de ipsis coclearea; in testa est carnositas duorum digitorum optima ad comedendum quasi amigdala; comburitur eciam et sic fit inde oleum optimum et zukara. Intus est linquor, ad modum lactis bul[l]it et fit vinum optimum. | "Il y a encore là beaucoup d'autres arbres et de fruits merveilleux que nous ne voyons jamais dans ces régions, comme le nargillus. C’est la noix indienne. Son arbre a une écorce des plus délicates, et de très belles feuilles comme celles du palmier-dattier. Avec eux on fabrique des paniers et des setiers ; on utilise le bois pour les solives et les chevrons de la toiture des maisons ; avec l’enveloppe ou l’écorce on fait des cordages ; à partir de la coquille de noix, des tasses et des gobelets. On fabrique aussi à partir de la coquille des cuillères qui sont des antidotes au poison. A l'intérieur de la coquille se trouve une pâte d'environ deux doigts d'épaisseur, excellente à manger, qui a presque un goût d’amande. Cela brûle également, et on peut en tirer de l’huile et du sucre. À l'intérieur, il y a une liqueur qui fait des bulles comme le nouveau lait et se transforme en un excellent vin [1]. ____________________
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Est ibi alia arbor, que vocatur amburanus, optimi odoris et saporis, quasi ad modum persici. | Ils ont aussi un autre arbre appelé Amburan [1] donnant un fruit d'un parfum et d’une saveur merveilleux, un peu comme une pêche. ____________________
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Est et alia arbor mirabilis nomine ciakebariche, ingens quasi quercus in grosso, non in ramis, producit fructus mirabiles ad magnitudinem unius grossi agnelli vel pueri trium annorum; cortex eius dura ut pini aput nos inciditur securi. Habet intus carnositatem plenam omnis saporis suavitatem quasi mellis et optimi peponis ytalici et bone quingentas castaneas continet eiusdem saporis, quando sunt cocte bene commestibiles. | Il y a encore un autre arbre merveilleux appelé ciakebariche [1], gros comme un chêne. Il donne des fruits sur le tronc et non sur les branches, et c'est une chose merveilleuse à voir, car ils sont aussi gros qu’un bel agneau, ou qu’un enfant de trois ans. Il a une écorce dure comme celle de nos pommes de pin, de sorte qu’on doit l'ouvrir avec une hache ; à l'intérieur se trouve une saveur exquise, ayant la douceur du miel et du meilleur melon italien ; et il contient aussi quelque cinq cents châtaignes de même saveur, qui sont très comestibles quand elles sont cuites. ____________________
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Fructus alios non recordor me vidisse, nec pira, nec poma, nec ficus, nec vites, nisi que faciunt tantum folia non racemos, nisi quod in ecclesia sancti Thome apostoli pulcherrima, ubi ipse fuit episcopus, est vinea parva, faciens parum vini, quam vidi. Dicitur autem, quando ivit, portavit secum parum vini pro missis, sicut ego feci annis quasi duobus, quo deficiente, ivit ad paradisum, ministerio angelico introductus, portavit secum de uvis illis et grana seminavit et crevit vinea et fecit sibi vinum, et ego vidi eam ibi. Alibi tamen sunt vites, uvas tamen non faciunt, ut probavi; similiter pepones et cucurbite; nullam herbam vel olera comescibilia vidi, nisi silvas de basilico. | Je ne me souviens pas avoir vu d'autres arbres fruitiers, comme les poiriers, les pommiers ou les figuiers, ou de la vigne, à moins qu'elles n’aient eu que quelques feuilles seulement et pas de raisin. Il y a une exception, toutefois, à l'endroit de la belle église de Saint Thomas l'Apôtre, où il fut évêque. Il existe un petit vignoble que j'ai vu, et qui fournit une petite quantité de vin. On raconte que la première fois qu'il y alla, il avait l'habitude de porter sur lui un peu de vin pour les messes (comme je l’ai fait moi-même pendant environ deux ans) ; et quand ce fut fini, il alla au Paradis, dont il trouva le chemin grâce aux anges, et emporta avec lui quelques grappes de raisin, dont il sema les pépins. C’est de cela que pousse les vignes que j'ai vues à cet endroit, et il en a fait le vin dont il avait besoin. Ailleurs il existe de la vigne, en effet, mais elle ne porte pas de raisin, comme je le sais d'expérience. Même chose pour le cas des melons et des gourdes, et de fait je n'ai vu aucune herbe potagère comestible, si ce n'est une exception pour des plants de basilic. |
Ista sunt in orto Ade. Sed de qua arbore fructum comederit, ignoratur, tamen per coniecturam haberi potest, quia de cedro. Nam scribitur:
Fuerunt itaque in ligno crucis palma, oliva, cipressus et cedrus, qui solus dicitur esse fructus delectabilis ad manducandum, ut tale videtur lignum crucis apud dominam nostrum Karolum imperatorem in sua cruce, quamvis illi dicant de musa, que dicitur ficus et representat ymaginem crucifixi. Hec sine preiudicio et assercione. De predicto autem fructu dicit quedam glos[s]a hebraica super illud proverbium Ezechielis: Patres comederunt uvam acerbam et dentes filiorum obstupuerunt; ubi enim nostra litera habet patres, hebraica veritas habet Adam, scriptum aliis et aliis figuris. - Nam Adam uno modo apud eos scribitur, quando significat parentes, scilicet virum et uxorem; juxta illud Genesis vocavit nomen eorum Adam in numero plurali. Aliis literis scribitur, quando significat tantum virum, sicut in nostra lingua dicitur hic et hec homo, et alio modo dicitur hic vir. Sed non habemus distinctos apices et sonantes per se sicut Hebrei. Nam Sem scribitur aliquando per Zade, alio modo per Samech, et ita Abram aliquando per Aleph, aliquando per he et vario significant modo: Adam commederunt uvam acerbam. Sed non consonat hec glos[s]a nostris doctoribus, quia in cruce non fuit lignum vitis. Idem de ficu, de quo tenent filii Ade de Seyllano, nec de musis propter eandem causam, non abstante, quod fecerunt perizomata de foliis illis propter magnitudinem foliorum. De olivis nullus dicit nec de dactillis, quamvis sint delectabiles. Fuit tamen palma in cruce, sicut bene apparet in ligno imperialium reliquiarum aperte meo judicio. Si enim vera esset relacio Viterbiensis in Pantheon, tunc non esset questio; dicit enim, quod quando Adam fuit infirmus, misit Seth, filium suum, ad paradisum petendo oleum misericordie repromissum. Angelus custos paradisi dixit: Nondum est tempus, tamen accipe tres istos ramos, scilicet olive, cedri et cypressi, et planta; quando facient oleum, tunc pater tuus surget sanus. Venit Seth et invenit patrem mortuum in Ebron et contorsit tres ramos istos et plantavit super corpus Ade et statim facti sunt unum. Tandem arbor illa crescens transplantata fuit primo in monte Libani, postmodum prope Iherusalem, et est ibi hodie monasterium Grecorum, ubi fuit incisum illud lignum, et est sub altari fossa illa et vocatur monasterium ex eventu mater crucis in hebraico et illud lignum fuit revelatum Salomoni per reginam Saba, quod Salomon sepeliri fecit sub profundissima turri et facto terre motu in nativitate Christi erupit scisso fundamento turris et illius virtute facta fuit probatica piscina. |
Tels sont donc les arbres qui se trouvent dans le jardin d'Adam. Mais de quel arbre mangea-t-il le fruit, je ne peux le dire ; cependant je suppose que ce pourrait être un cédrat [1] car il est écrit:
Car pour faire la croix, il faut le dire, on utilisa du bois de palmier, du bois d’olivier, du bois de cyprès et du bois de cedrus, et ce dernier est le seul des quatre qui puisse porter un fruit bon à manger et agréable à l’œil. Et ces bois semblent vraiment être ceux de la Croix qui appartient à notre Seigneur l'empereur Charles ; quoi qu’on puisse dire du bananier (appelé aussi figuier) et de son exposition à l'image du crucifix; en même temps je ne veux pas m'engager à porter un jugement sur cette affaire. Mais au sujet des fruits déjà mentionnés, un Hébreu glose sur ce proverbe d’Ézéchiel : "Patres comederunt acerbam uvam et denies filiorum obstupuerunt", et cela nécessite une remarque. Lorsque notre version a Patres l'original hébreu a Adam. Mais ce mot est écrit parfois d’une certaine manière parfois d’une autre. En effet, Adam est écrit dans un sens qui signifie parents, ou l'homme et la femme, comme dans la Genèse où l'on dit au pluriel "Vocavit nomen eorum Adam", et on l’écrit avec d'autres lettres quand il signifie seulement un homme. Tout comme nous disons, d'une part, hic et haec homo, et d’autre part hic vir (mais je ne veux pas dire qu'on utilise des signes diacritiques et des voyelles inhérentes comme les Hébreux). Aussi Sem s’écrit parfois avec un Zade et parfois avec un Samech et Abram parfois avec un Aleph et parfois avec un He, la signification différant en conséquence. Alors "Adam comederunt uvam acerbam" [a été comprise de notre premier père]. Mais cette interprétation n'est pas approuvée par nos théologiens, car il n'y avait pas de bois de vigne sur la Croix. La même remarque peut être faite concernant le figuier pour lequel les fils d'Adam dans Seyllan se levèrent, et concernant aussi le bananier (quoi qu’il soit fort probable que nos parents aient fait leurs tabliers de ses feuilles, voyant qu'elles étaient si gigantesques). Quant à l’olive et à la date, même si elles sont "bonnes à manger", personne n’a jamais suggéré qu'elles aient été le fruit défendu. Pourtant il y avait du bois de palmier sur la croix, comme on peut le voir clairement dans les reliques appartenant à l'empereur, du moins c'est mon avis. Et pourtant, cela ne peut pas être si l'histoire que Godefroi de Viterbe raconte dans son Panthéon est vraie. Car il dit que, quand Adam devint vieux et infirme, il envoya son fils Seth au Paradis chercher l’huile de miséricorde promise. L'ange gardien du Paradis, déclara: "Le temps n'est pas encore venu, mais prends ces branches de cédrat, d’olivier et de cyprès, plante-les, et quand tu pourras en obtenir de l'huile, ton père se lèvera sain et sauf." Alors Seth revint, et trouva son père mort à Hébron. C'est pourquoi il tressa ensemble ces trois branches, et les planta au-dessus du corps d'Adam, et aussitôt cela devint un arbre. Et lorsque cet arbre grandit il fut emmené, d'abord au Mont-Liban, puis à Jérusalem. Et à Jérusalem il existe aujourd’hui un monastère des Grecs à l'endroit où cet arbre fut coupé. Le trou où il a été coupé est sous l'autel, et le monastère s’appelle pour cette raison en hébreu "Mère de la Croix". Salomon eût connaissance de cet arbre grâce à la reine de Saba, et il le fit enterrer sous les fondations profondes d'une tour. Mais le tremblement de terre qui se produisit à la naissance du Christ, fit s’effondrer les fondations, et l'arbre fut découvert. C'est de lui que la piscine appelée probatique [2] acquit ses vertus.
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