Jambos (Arveiller)

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Arveiller, Raymond, 1963. Contribution à l'étude des termes de voyage en français (1505-1722). Paris, d'Artrey. 571 p.


100. JAMBOS

Nom accepté : Syzygium malaccense (d'après Ficalho), ou plutôt Syzygium jambos

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Ce terme, qui n'a pas été relevé par le dictionnaire étymologique de Bloch-von Wartburg, est daté de 1602 par M. Dauzat, qui fournit l'étymologie « dér. du malais djambou ». Il s'agit certainement d'un mot sanscrit, jambu (jambū), passé dans des


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langues de l'Inde et de la Malaisie [1]. Nous voudrions préciser l'origine des premiers emplois du mot dans notre langue, compléter, pour le français, les dépouillements concernant le terme et essayer de déterminer les sources auquelles ont puisé d'abord les dictionnaires, à l'article Jambos.

Pour la période qui nous intéresse ici, K. König a signalé « Jambos », Colin (1602) - « Jambos », Linschot (1638) - « Giambo, ou Jambo », P. della Valle (1665) - « Jambo », Philippe (1669) - « Jamboes », Le Brun (1718) - et l'article Jambos de Furetière (1727).

On notera que la version française due à Colin (1602) de l'ouvrage latin de L'Escluse (édition de 1593), remonte à un texte portugais de Garcia da Orta. Nous y lisons :

« Du Iambos. Les Indiens font grand estat de ce fruict... Ce fruict est de la grosseur d'un œuf d'oye... Il est appellé en Malaca, et en ce pays icy [l'Inde] Iambos. Cet arbrisseau croist de la hauteur d'un Prunier, ses feuilles ressemblent au fer d'une grosse lance [2].

La partie de l'ouvrage de 1602 réservée à Acosta contient également un chapitre intitulé « Du Iambos ». Le terme s'applique au fruit. Voici le début de la description de l'arbre :

« L'arbre qui porte ce fruict est aussi gros pour le moins, que le plus grand Oranger qui naisse en Espagne, ayant quantité de rameaux qui s'estendent au long et au large, et font un grand ombrage, d'un tresbel aspect, le tronc et les plus grandes branches sont couuertes d'une escorce grise, les feuilles sont fort belles unies, de la longueur d'un empan ou dauantage [3].

Pour l'origine du mot, Acosta fournit la précision attendue :

« Ceux de Malabar et les Canarins appellent ce fruit Iamboli, les Portugois demeurans audit pays Iambos... les Portugois appellent l'arbre Iambeiro [4]. »

C'est donc un mot portugais qui est passé dans l'ouvrage latin de L'Escluse ; Colin à son tour fait passer au français un terme du latin des botanistes.

Le texte de « Linschot » publié en 1610 présente également le mot :

L'Arbre qui porte les Iambos, est de la grandeur d'un prunier... [5]. »

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  1. Accord sur ce point des spécialistes Yule et Burnell, Hob., s. v. Jamboo, Dalgado, Glos., s. v. Jambo et König, op. cit., s. v. Jambose.
  2. Hist. des Drogues, p. 314.
  3. Id., p. 468.
  4. P. 470.
  5. Histoire, p. 144.


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On sait que la version française de 1610 rend, en la résumant, l'adaptation latine d'un ouvrage néerlandais [1] ; on a vu, d'autre part, que Van Linschoten s'est renseigné auprès des Portugais [2]. Le cheminement du terme est donc ici le suivant  : portugais, néerlandais, latin, français. Il faut ajouter que le commentaire du savant Paludanus, intercalé dans le texte, est entièrement fondé sur les exposés d'Orta et d'Acosta. Voici un passage sur les noms des arbres qui portent les Iambos :

« Les Malabares et Canarins les appellent Iambolins, les Portugais qui demeurent en ces quartiers la, Iambos.

On aura reconnu la remarque d'Acosta, que Paludanus lit dans la version latine de L'Escluse [3].

En 1615 paraît la version française de l’Historia generalis Plantarum, de Daléchamps, due à Des Moulins. Elle comporte un chapitre consacré au même végétal. Sous une gravure, on lit : « Jambos, de Acosta ». Le texte qui s'y rapporte offre évidemment une seconde version française de l'adaptation d'Acosta par L'Escluse :

« L'arbre qui porte ce fruict est fort grand, de la grandeur des plus grands Orengiers qui soient en Espagne, ayant plusieurs branches estendues d'un côté et d'autre, lesquelles rendent un grand ombrage, et sont de bonne grace. Son tronc et ses plus grosses branches sont couuertes d'une escorce cendree. Ses fueilles sont fort belles, lisses, de la longueur d'une paume et dauantage [4]. »

Mocquet, dans son récit de 1617, mentionne au passage jambos parmi les fruits de Goa :

« Iaquebar, Ananas, Iangomes, Carambolas, Iambos et autres [5]. »

Emprunt probable au portugais, vu le lieu, l'époque et le voisinage des formes Ananas, Carambolas.

En 1637 enfin paraît Le Monde de D'Avity. Cette importante géographie [6] mentionne le jambos comme nom de fruit et fournit sa source (Asie, p. 464) :

« L'arbre qui porte le Iambos est de la grandeur des orangers d'Espagne, selon Paludan, et d'un prunier, selon Linschot.»

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  1. Voir l'article Albatros, note 30.
  2. Voir le même article, note 32.
  3. Comparez ce qui s'est produit pour le mot Durion ; voir l'article relatif à ce terme, notes 26 et 27 et texte correspondant.
  4. Hist. gén. des Plantes, p. 638.
  5. Voyages, p. 17.
  6. Pour les rééditions, voir l'article Atoll, note 26.


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C'est dans sa version latine (1599) que D'Avity a lu Van Linschoten (commenté par Paludanus) [1].

On conclura des attestations précédentes que jambos pénètre en français dans la langue des botanistes et des géographes en 1602-1637 par l'intermédiaire du latin. La forme utilisée par les ouvrages latins remonte, directement ou non, au portugais jambos. Le récit d'un voyageur fournit pour Ia première fois en 1617 un emprunt direct au portugais.

Nous donnerons ci-après quatre formes trouvées dans des ouvrages plus récents : elles sont sans grande importance pour la relative vulgarisation du mot.

1645 : « Les Prouinces du Midy [de la Chine] produisent les meilleurs fruits de l'Inde, singulierement celle de Canton, qui porte les Ananes, les Manghes, les Bananes, les Giaches et les Giambes, comme ils les appellent. » Coulon, traducteur du texte italien de Semedo, Histoire, p. 7.

1652 : « Le Iambo est un fruict esgalement agreable à la veuë et au gout. Il a la mesme figure que nostre Poire. » Région : Goa. Philippe, Voyage, p. 385.

1653 : « Ie ne veux rien dire des autres fruicts..., les ananas, les jambi gros comme des pommes », Rhodes, Divers voyages, p. 40.

La forme utilisée fait penser à un emprunt à la version latine du « Linscot » [2].

1664 : « Giam-bo. Il y a deux sortes de Giambo, celuy qui porte son fruit-rouge ou blanc vient dans les Indes ; mais celuy qui tire plus sur le iaune, et qui sent la rose, croit à Malaca, à Macao, et dans l'Isle de Hiam-Xam », Boym, Flora Sinensis, p. 20, dans M. Thévenot, Relations de divers voyages, II.

Examinons maintenant l'article de Furetière (1727), qui porte le mot à la connaissance d'un large public :

« Jambos. s. m. Fruit des Indes gros comme une poire. Il y en a de deux especes ; une dont la couleur est rouge obscure sans noyau, d'un goût agréable ; l'autre dont la couleur est d'un rouge blanc, avec un noyau gros comme celui d'une pêche, n'étant pas bien rond, dur, uni et enveloppé d'un peau blanche, et veluë... Ce fruit est appellé par ceux de Malabar et par les Canarins, Jamboli ; par les Arabes Tupha Indi ; par les Turcs Alma et par les Portugais Iambos. L'arbre qui le porte est nommé par les mêmes Portugais Jambeiro. Il croît à la hauteur

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  1. Voyez l'article Zèbre, note 38 et passage correspondant.
  2. Elle emploie en effet cette forme p. 61, et signale que le fruit est de la grosseur d'une pomme.


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d'un prunier, jettant un grand nombre de rameaux, qui s'estendent au long et au large, font un grand ombrage et un bel aspect... Son bois est fragile. Sa feuille ressemble en figure au fer d'une grosse lance.

Comme on peut le voir aisément par les citations précédentes, ce texte rassemble des éléments fournis par Garcia da Orta et Acosta. On pourrait penser que le collaborateur posthume de Furetière a fait directement ces emprunts aux versions latines de ces auteurs, fournies par L'Escluse. Il n'en est rien ; il a recopié textuellement l'article correspondant du Traité de Lémery (1698), qui, lui, avoue ses sources. Dans cet ouvrage, d'ailleurs, Jambos n'est encore qu'un mot de latin scientifique. Voici, pour appuyer notre affirmation, le début de l'article :

« Jambos, Acostae, Garz. est un fruit des Indes gros comme une poire. Il y en a de deux especes ; une dont la couleur est rouge-obscure sans noyau, d'un goût agréable ; l'autre dont la couleur est d'un rouge-blanc, avec un noyau gros comme celuy d'une pêche [1]. »

Furetière, ou plutôt son continuateur, fait donc passer dans notre langue un mot du latin des « droguistes » ; Lémery avait pris ce dernier dans les versions latines de Garcia da Orta et d'Acosta, établies par l'Escluse.

En résumé, le mot portugais jambos, emprunté à un parler indien, passe dans le latin des naturalistes avec l'adaptation, procurée par L'Escluse, des ouvrages de Garcia da Orta et d'Acosta. Cette adaptation est à son tour à la base de traités rédigés en français (1602, 1615) [2]. Le terme de jambos est donc, à partir de 1602, un terme français de botanique emprunté au latin. En 1637, dans un important ouvrage de géographie, le mot français jambos est aussi un emprunt au latin. Mais les résumés de L'Escluse ont été également utilisés par le traité de Lémery (1698), rédigé en français, dont les titres d'articles, cependant, sont en latin. Le terme de jambos devient français dans le dictionnaire de Furetière en 1727 ; cet ouvrage recopie purement et simplement, pour ce mot, la rédaction de Lémery. Le vocable qui s'est dans une certaine mesure vulgarisé [3] a donc, lui aussi, été pris au latin des savants.

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  1. Traité, p. 379.
  2. Sans oublier les remarques de Paludanus dans l'ouvrage de « Linscot » (1610).
  3. Le dictionnaire de Trévoux (1752) recopie textuellement la rédaction du dict. de Furetière (1727), s.v. Jambos.