Cocotier (Candolle, 1882)
Nom accepté : Cocos nucifera L.
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Cocotier. — Cocos nucifera, Linné.
Le Cocotier est peut-être de tous les arbres des pays intertropicaux celui qui donne les produits les plus variés. Son bois et ses fibres sont utilisés de plusieurs manières. La sève, extraite de la partie inférieure de l'inflorescence, donne une boisson alcoolique très recherchée. La coque du fruit sert de vase ; le lait de la graine avant maturité est une boisson agréable ; enfin l'amande contient une forte proportion d'huile. Il n'est pas surprenant qu'on ait semé et transporté, le plus possible, un arbre aussi précieux. D'ailleurs sa dispersion est aidée par des causes naturelles. Les noix de coco, grâce à leur enveloppe fibreuse, peuvent flotter dans l'eau salée sans que la partie vivante de la graine en soit atteinte. De là résulte une possibilité de transports à de grandes distances par les courants et une naturalisation sur les côtes, quand la température est favorable. Malheureusement cet arbre exige un climat chaud et humide, tel qu'on le trouve
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seulement entre les tropiques ou dans des localités voisines un peu exceptionnelles. En outre, il ne réussit pas loin de la mer.
Le Cocotier abonde sur le littoral des régions chaudes de l'Asie des îles au midi de ce continent, et dans les pays analogues en Afrique et en Amérique, mais on peut affirmer qu'il date d'une introduction de moins de trois cents ans au Brésil, aux Antilles et sur la côte occidentale d'Afrique.
Pour le Brésil, Piso et Marcgraf 1 semblent admettre une origine étrangère, sans le dire positivement. De Martius, qui a publié sur les Palmiers un ouvrage très important 2 et a parcouru les provinces de Bahia, Pernambouc et autres, où le Cocotier abonde, ne dit pas qu'il y soit spontané. Ce sont les missionnaires qui l'ont introduit à la Guyane 3. Sloane 4 le dit d'origine étrangère aux Antilles. Un vieux auteur du xvie siècle, Martyr, cité par lui, parle de cette introduction. Elle a eu lieu probablement peu d'années après la découverte de l'Amérique, car Joseph Acosta 5 avait vu le Cocotier à Porto-Rico, dans le XVIe siècle. D'après de Martius, ce sont les Portugais qui l'ont introduit sur la côte de Guinée. Beaucoup de voyageurs ne l'ont pas même mentionné dans cette région, où il joue apparemment un petit rôle. Plus commun sur la côte orientale et à Madagascar, il n'est pourtant pas nommé dans plusieurs ouvrages sur les plantes du Zanzibar, les Seychelles, Maurice, etc., peut-être parce qu'on l'a considéré comme cultivé dans cette région.
Evidemment le Cocotier ne peut-être originaire ni d'Afrique ni de la partie orientale de l'Amérique intertropicale. Ces pays étant éliminés, il reste la côte occidentale de l'Amérique tropicale, les îles de la mer Pacifique, l'archipel Indien et le midi du continent asiatique, où l'arbre abonde, avec toute l'apparence d'être plus ou moins spontané et d'ancienne existence.
Les navigateurs Dampier et Vancouver 6 l'ont trouvé au commencement du xviie siècle, constituant des forêts, dans les îles près de Panama, non sur la terre ferme, et dans l'île des Cocos, située à 300 milles anglais du continent dans la mer Pacifique. A cette époque, ces îles n'étaient pas habitées. On a trouvé plus tard le Cocotier sur la côte occidentale, du Mexique au Pérou, mais en général les auteurs n'affirment pas qu'il y fût spontané, à l'exception cependant de Seemann 7, qui a vu le Cocotier à la fois sauvage et cultivé dans l'isthme de Panama. D'après Her-
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1. Piso, Brasil., p. 65 ; Marcgraf, p. 138.
2. Martius, Historia naturalis Palmarum, 3 vol. in-folio. Voir vol. 2, p. 125.
3. Aublet, Guyane, suppl., p. 102.
4. Sloane, Jamaïca, 2, p. 9.
5. J. Acosta, Hist. nat. des Indes, traduction française, 1598, p. 178.
6. Vafer, Voyage de Dampier, éd. 1705, p. 186 ; Vancouver, éd. française, p. 325, cités par de Martius, Hist. nat. Palm., 1, p. 188.
7. Seemann, Botany of Herald, p. 204.
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nandez 1, au XVIe siècle, les Mexicains l'appelaient Coyolli, mot qui n'a pas l'apparence d'un nom indigène.
Oviedo 2, qui écrivait en 1526, dès les premiers temps de la conquête du Mexique, dit que le Cocotier abondait sur la côte de la mer Pacifique, dans la province du cacique Chiman, et il décrit clairement l'espèce. Cela ne prouve pas la qualité d'arbre spontané.
Dans l'Asie méridionale, surtout dans les îles, le Cocotier se montre à l'état sauvage ou cultivé. Plus les îles sont petites, basses et sous l'influence de l'atmosphère marine, plus les Cocotiers prédominent et attirent l'attention des voyageurs. Quelques-unes en ont tiré leur nom, entre autres deux îles près de celles d'Andaman, et une près de Sumatra.
Le Cocotier, avec toutes les apparences d'un ancien état spontané, se trouvant en Asie et dans l'Amérique occidentale, la question de l'origine est obscure. D'excellents auteurs l'ont résolue d'une façon différente. De Martius regarde comme probable un transport, par les courants, des îles situées à l'ouest de l'Amérique centrale à celles de l'archipel asiatique. J'inclinais autrefois 3 vers la même hypothèse, admise depuis sans discussion par Grisebach 4 ; mais les botanistes du XVIIe siècle regardaient souvent l'espèce comme asiatique, et Seemann 5, après un examen attentif, se déclare indécis. Je donnerai le pour et le contre sur chacune des hypothèses.
En faveur d'une origine américaine, on peut dire :
1° Les onze autres espèces du genre Cocos sont d'Amérique, et même toutes celles que Martius connaissait bien sont du Brésil 6. M. Drude 7, qui s'occupe beaucoup des Palmiers, a écrit un article pour soutenir que chaque genre de cette famille est propre à l'ancien ou au nouveau monde, excepté le genre Elaeis, et encore il soupçonne le transport de l'E. Guineensis d'Amérique en Afrique, ce qui n'est pas du tout probable (voir ci-dessus, p. 344).
La force de cet argument est un peu atténuée par la circonstance que le Cocos nucífera est un arbre du littoral et des lieux humides, tandis que les autres espèces vivent dans des conditions différentes, fréquemment loin de la mer ou des rivières. Les plantes maritimes, de marais ou d'endroits humides ont en général une habitation plus vaste que leurs congénères.
2° Les vents alizés de la mer Pacifique, au sud et encore plus
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1. Hernandez, Thesaurus mexic., p. 71. Il attribue le même nom, p. 75, au Cocotier croissant aux îles Philippines.
2. Oviedo, traduction de Ramusio, 3, p. 53.
3. A. de Gandolle, Géogr. bot. rais., p. 976.
4. Grisebach, Vegetation der Erde, p. 11, 323.
5. Seemann, Flora Vitiensis, p. 275.
6. Le Coco dit des Maldives appartient au genre Lodoicea. Le Coco mamillaris, Blanco, des Philippines, est une variété du Cocos nucifera cultivé.
7. Drude, dans Bot. Zeitung, 1876, p. 801, et Flora brasiliensis, fasc. 85, p. 405.
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au nord de l'équateur, poussent les corps flottants d'Amérique en Asie, contrairement à la direction des principaux courants 1. On sait d'ailleurs, par l'arrivée imprévue sur différentes côtes des bouteilles contenant des avis, que le hasard joue un grand rôle dans ces transports.
Les arguments en faveur de l'origine asiatique, ou contre l'origine américaine, sont les suivants :
1° Un courant sous les 3-5° lat. N. porte directement des îles de l'archipel indien à Panama 2. Il y a bien au nord et au midi d'autres courants en sens opposé, mais ils proviennent de régions trop froides pour le Cocotier et ne touchent pas à l'Amérique centrale où on le suppose indigène d'ancienne date.
2° Les habitants des îles asiatiques ont été des navigateurs beaucoup plus hardis que les Indiens d'Amérique. Il est très possible que des pirogues, contenant des noix de coco en provision, aient été jetées par les tempêtes ou par de fausses manœuvres des archipels d'Asie sur les îles ou sur la côte occidentale d'Amérique. L'inverse est infiniment peu probable.
3° L'habitation, depuis trois siècles, est bien plus vaste an Asie qu'en Amérique, et avant cette époque la différence était plus grande, car nous savons que le Cocotier n'était pas ancien dans l'orient de l'Amérique tropicale.
4° Les peuples de l'Asie insulaire possèdent un nombre immense de variétés de cet arbre, ce qui fait présumer une culture très ancienne. Blume, dans son Rumphia, énumère 18 variétés de Java ou des îles voisines et 39 des îles Philippines. Rien de semblable n'a été constaté en Amérique.
5° Les emplois du Cocotier sont également plus variés et plus habituels en Asie. C'est à peine si les indigènes d'Amérique savaient l'utiliser autrement que pour le lait et l'amande du fruit, sans en tirer de l'huile.
6° Les noms vulgaires, très nombreux et originaux en Asie, comme nous le verrons plus loin, sont rares et d'origine souvent européenne en Amérique.
7° Il n'est pas probable que les anciens Mexicains et habitants de l'Amérique centrale eussent négligé de répandre le Cocotier dans plusieurs directions s'il avait existé depuis une époque très reculée sur leur continent. Le peu de largeur de l'isthme de Panama aurait facilité le transport d'une côte à l'autre, et l'espèce se serait vite établie aux Antilles, à la Guyane, etc., comme elle s'est naturalisée à la Jamaïque, Antigua 3 et ailleurs depuis la découverte de l'Amérique.
8° Si le Cocotier, en Amérique, remontait à des temps géologiques plus anciens que les dépôts pliocènes ou même éocènes en
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1. Stieler, Hand Atlas, éd. 1867, carte 3.
2. Stieler, ib., carte 9.
3. Grisebach, Flora of britlish W. India islands, p. 522.
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Europe, on l'aurait probablement trouvé sur toutes les côtes et îles orientales et occidentales, assez uniformément.
9° Nous ne pouvons avoir aucune date ancienne sur l'existence du Cocotier en Amérique ; mais sa présence en Asie, il y a trois ou quatre mille ans, est constatée par plusieurs noms sanscrits. Piddington, dans son Index, n'en cite qu'un, Narikela. C'est le plus sûr, car il se retrouve dans les langues modernes de l'Inde. Les érudits en comptent une dizaine, qui, d'après leur signification, paraissent s'appliquer à l'espèce ou à son fruit 1. Narikela a passé, avec modification, en arabe et en persan 2. On le trouve même à O-Taïti sous la forme de Ari ou Haar i 3, concurremment avec un nom malais.
10° Les Malais ont un nom très répandu dans l'archipel, Kalâpa, Klâpa, Klôpo. A Sumatra et Nicobar, on trouve le nom Njîor Nieor, aux Philippines Niog, à Bali Niuh, Njo, à Tahiti Niuh, et dans d'autres îles Nu, Nidju, Ni, même à Madagascar Wua-niu 4. Les Chinois disent Ye, soit Ye-tsu (arbre Ye). Avec le nom sanscrit principal, cela constitue quatre racines différentes, qui font présumer une existence ancienne en Asie. Cependant l'uniformité de nomenclature dans l'archipel jusqu'à Taïti et Madagascar indique un transport par les hommes depuis l'existence des langues connues.
Le nom chinois signifie : tête du roi de Yüe. Il remonte à une légende ridicule dont parle le Dr Bretschneider 5. La première mention du Cocotier, d'après ce savant, se trouve dans un poème du iie siècle avant Jésus-Christ ; mais les descriptions plus reconnaissables sont dans les ouvrages postérieurs au ixe siècle de l'ère chrétienne. Il est vrai que les anciens écrivains connaissaient à peine le midi de la Chine, seule partie de l'empire où le Cocotier puisse vivre.
Malgré les noms sanscrits, l'existence du Cocotier dans l'île de Ceylan, où il est bien établi sur le littoral, date d'une époque à peu près historique. Près de Point-de-Galle, nous dit Seemann 6, on voit gravée sur un rocher la figure d'un prince indigène Kottah Raya, auquel on attribue la découverte des emplois du Cocotier, inconnu avant lui, et la plus vieille chronique de Ceylan, le Marawansa, ne parle pas de cet arbre, bien qu'elle cite minutieusement les fruits importés par divers princes. Remarquons aussi que les anciens Grecs et Egyptiens, malgré leurs rapports avec l'Inde et Ceylan, n'ont eu connaissance de la noix de coco
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1. M. Eugène Fournier m'a indiqué par exemple : Drdapala (à fruit dur), Palakecara (à fruit chevelu), Jalakajka (réservoir d'eau), etc.
2. Blume, Rumphia, 3, p. 82.
3. Forster, De plantis esculentis, p. 48 ; Nadeaud, Enum. des plantes de Tahiti, p. 41.
4. Blume, Ibid.
5. Bretschneider, Study and value, etc., p. 24.
6. Seemann, Flora Vitiensis, p. 276.
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que tardivement, comme d'une curiosité indienne. Apollonius de Tyane l'avait vu dans l'Hindustan, au commencement de l'ère chrétienne 1.
D'après ces faits, l'habitation la plus ancienne en Asie serait dans l'archipel plutôt que sur le continent ou à Ceylan ; et, en Amérique, dans les îles à l'ouest de Panama.
Que faut-il penser de ces indications variées et contradictoires ? J'ai cru jadis que les arguments en faveur de l'Amérique occidentale étaient les plus forts. Maintenant, avec plus de renseignements et plus d'expérience dans ces sortes de questions, j'incline à l'idée d'une origine de l'archipel indien.
L'extension vers la Chine, Ceylan et l'Inde continentale ne date pas de plus de trois ou quatre mille ans, mais les transports par mer sur les côtes d'Amérique et d'Afrique remontent peut-être à des temps plus anciens, quoique postérieurs aux époques dans lesquelles existaient des conditions géographiques et physiques différentes de celles d'aujourd'hui.
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1. Pickering, Chronological arrangement, p. 428.