Cerisier commun ou Griottier (Candolle, 1882)
Nom accepté : Prunus cerasus L.
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Cerisier commun ou Griottier. — Prunus Cerasus, Linné — Cerasus vulgaris, Miller. — Baumweichsel, Sauerkirschen, des Allemands. Sour cherry, des Anglais.
Les Cerisiers de Montmorency, les Griottiers et quelques autres catégories des horticultures proviennent de cette espèce l.
Hohenacker 2 a vu le Prunus Cerasus à Lenkoran, près de la mer Caspienne, et G. Koch 3 dans les forêts de l'Asie Mineure, ce qui veut dire, d'après le pays qu'il a parcouru, dans le nord-est de cette contrée. D'anciens auteurs l'ont trouvé à Elisabethpol et Eriyan, d'après Ledebour 4. Grisebach 5 l'indique au mont Olympe de Bithynie et ajoute qu'il est presque spontané dans les plaines de la Macédoine. L'habitation vraie et bien ancienne parait s'étendre de la mer Caspienne jusqu'aux environs de Constantinople ; mais, dans cette contrée même, on rencontre plus souvent le Prunus avium. En effet, M. Boissier et M. de Tchihatcheff ne paraissent pas avoir vu le Prunus Cerasus même dans le Pont, quoiqu'ils aient reçu ou rapporté plusieurs échantillons du Pr. avium 6.
Dans l'Inde septentrionale, le Pr. Cerasus est seulement à l'état cultivé 7. Les Chinois ne paraissent pas avoir eu connaissance de nos deux Cerisiers. On peut croire, d'après cela, que l'introduction dans l'Inde n'est pas fort ancienne, et ce qui le confirme, c'est l'absence de nom sanscrit.
Nous avons vu que le Pr. Cerasus est presque spontané en Macédoine, d'après Grisebach. On l'avait dit spontané en Crimée, mais Steven 8 ne l'a vu que cultivé, et Rehmann 9 ne mentionne dans la Russie méridionale comme spontanée que l'espèce voisine appelée Pr. chamæcerasus, Jacquin. Je doute beaucoup de la qualité spontanée dans toute localité au nord du Caucase. Même en Grèce, où Fraas disait avoir vu cet arbre sauvage, M. de Heldreich le connaît seulement comme cultivé 10. En Dalmatie
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1. Pour les variétés si nombreuses et qui ont des noms vulgaires si variables selon les provinces, on peut consulter le nouveau Duhamel, vol. 5, où se trouvent de bonnes figures coloriées.
2. Hohenacker, Plantæ Talysch., p. 128.
3. Koch, Dendrologie, 1, p. 110.
4. Ledebour, Fl. ross., 2, p. 6.
5. Grisebach, Spicilegium fl. rumelicæ, p. 86.
6. Boissier, Fl. orientalis, 2, p. 649 ; Tchihatcheff, Asie Mineure, Bot., p. 198.
7. Sir J. Hooker, Fl. of brit. India, 2, p. 313.
8. Steven, Verzeichniss Halbinselm, etc., p. 147.
9. Rehmann, Verhandl. Nat. Ver. Brunn, X, 1871.
10. Heldreich, Nutzpflanzen Griechenlands, p. 69 ; Pflanzen d. attisch. Ebene, p. 477.
11. Visiani, Fl. Dalmat., 3, p. 258.
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on trouve, à l'état bien spontané, une variété particulière ou espèce voisine, le Prumus Marasca, dont le fruit sert à fabriquer le marasquin. Le Pr. Cerasus est sauvage dans les districts montueux de l'Italie 1 et dans le centre de la France 2 ; mais plus loin, dans l'ouest, le nord et en Espagne, on ne cite plus l'espèce que comme cultivée, se naturalisant çà et là sous la forme souvent de buisson. Evidemment l'apparence en Europe est — plus que pour le Cerisier des oiseaux — celle d'un arbre d'origine étrangère médiocrement établi.
En lisant les passages de Théophraste, Pline et autres anciens auteurs souvent cités 3, aucun ne paraît s'appliquer au Prunus Cerasus. Le plus significatif, celui de Théophraste, convient au Prunus avium, à cause de la grandeur de l'arbre, caractère distinctif d'avec le Prunus Cerasus 4. Kerasos étant le nom du Cerisier des oiseaux dans Théophraste, comme aujourd'hui Kerasaia chez les Grecs modernes, je remarque un signe linguistique d'ancienneté du Prunus Cerasus : les Albanais, descendants des Pélasges, désignent celui-ci sous le nom de Vyssine, ancien nom qui se retrouve dans l'allemand Wechsel et l'italien Visciolo 5. Comme les Albanais ont aussi le nom Kerasie, pour le Pr. avium, on peut croire que leurs ancêtres ont distingué et nommé les deux espèces depuis longtemps, peut-être avant l'arrivée des Hellènes en Grèce.
Autre signe d'ancienneté : "Virgile dit en parlant d'un arbre :
Pullulat ab radice aliis densissima sylva
Ut cerasis ulmisque. (Georg., II, 17.)
Ce qui s'applique au Pr. Cerasus, non au Pr. avium.
On a trouvé à Pompeia deux peintures de Cerisier, mais il ne paraît pas qu'on puisse savoir exactement si elles s'appliquent à l'une ou à l'autre des deux espèces 6. M. Comes les indique sous le titre du Prunus Cerasus.
Quelque découverte archéologique serait plus probante. Les noyaux des deux espèces présentent une différence dans le sillon qui n'a pas échappé à la sagacité de MM. Heer et Sordelli. Malheureusement, on n'a trouvé dans les stations préhistoriques d'Italie et de Suisse qu'un seul noyau, attribuable au Prunus
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1. Bertoloni, Fl. it., 5, p. 131.
2. Lecoq et Lamotte, Catal. du plateau central de la France, p. 148.
3. Theophrastes, Hist. plant., 1. 3, c. 13 ; Pline, 1. 15, c. 25, et autres cités dans Lenz, Botanik der Alten, p. 710.
4. Une partie des expressions qui suivent dans Théophraste résulte d'une confusion avec d'autres arbres. Il dit en particulier que le noyau est mol.
5. Ad. Pictet, l. c., cite des formes du même nom en persan, turc, russe, et fait dériver de là notre nom français de Guigne, transporté à des variétés.
6. Schouw, Die Erde, p. 44 ; Comes, Ill. delle piante, etc., in-4, p. 56.
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Cerasus, et encore la couche de laquelle on l'a sorti n'a pas été suffisamment constatée. Il paraît que c'était une couche non archéologique 1.
D'après l'ensemble de ces données, un peu contradictoires et assez vagues, je suis disposé à admettre que le Prunus Cerasus était connu et se naturalisait déjà au commencement de la civilisation grecque, et un peu plus tard en Italie, avant l'époque à laquelle Lucullus apporta un Cerisier de l'Asie Mineure.
On pourrait écrire des pages en citant les auteurs, même modernes, qui attribuent, à la suite de Pline, l'inlroduclion du Cerisier en Italie à ce riche Romain, l'an 64 avant l'ère chrétienne. Puisque l'erreur se perpétue, grâce à sa répétition incessante dans les collèges classiques, il faut dire encore une fois qu'il y avait des Cerisiers — au moins celui des oiseaux — en Italie avant Lucullus, et que l'illustre gourmet n'a pas dû rechercher l'espèce à fruits acides ou amers. Je ne doute pas qu'il n'ait gratifié les Romains d'une bonne variété cultivée dans le Pont et que les cultivateurs ne se soient empressés de la propager par la greffe, mais c'est à cela que s'est borné le rôle de Lucullus.
D'après ce qu'on connaît maintenant de Cérasonte et des anciens noms des Cerisiers, j'oserai soutenir, contrairement à l'opinion commune, qu'il s'agissait d'une variété du Cerisier des oiseaux, comme, par exemple, le Bigarreautier ou le Merisier, dont le fruit charnu est de saveur douce. Je m'appuie sur ce que Kerasos, dans Théophraste, est le nom du Prunus avium, lequel est de beaucoup le plus commun des deux dans l'Asie Mineure. La ville de Cérasonte en avait tiré son nom, et il est probable que l'abondance du Prunus avium dans les forêts voisines avait engagé les habitants à chercher les arbres qui donnaient les meilleurs fruits, pour les planter dans leurs jardins. Assurément, si Lucullus a apporté de beaux bigarreaux, ses compatriotes, qui connaissaient à peine de petites cerises sauvages, ont pu s'exclamer et dire : « C'est un fruit que nous n'avions pas. » Pline n'a rien affirmé de plus.
Je ne terminerai pas sans énoncer une hypothèse sur les deux Cerisiers. Ils diffèrent peu de caractères, et, chose bien rare, les deux patries anciennes le mieux constatées sont semblables (de la mer Caspienne à l'Anatolie occidentale). Les deux espèces se sont répandues vers l'ouest, mais inégalement. Celle qui est la plus commune dans le pays d'origine et la plus robuste (Pr. avium) a été plus loin, à une époque plus ancienne, et s'est mieux naturalisée. Le Prunus Cerasus est donc peut-être une dérivation de l'autre, survenue dans un temps préhistorique. J'arrive ainsi, par une voie différente, à une idée émise par M. Caruel 2 ; seu-
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1. Sordelli, Piante della torbiera di Lagozza, p. 40.
2. Caruel, Flora toscana, p. 48.
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lement, au lieu de dire qu'on ferait peut-être bien de réunir les deux espèces, je les vois actuellement distinctes et me contente de présumer une descendance, que du reste on ne pourra pas facilement démontrer.