Pruniers cultivés (Candolle, 1882)
Noms acceptés : Prunus domestica L., y compris subsp. insititia (Jusl.) Schneider
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Pruniers cultivés.
Pline parle de l'immense quantité de prunes qu'on connaissait à son époque. « Ingens turba prunorum 1.» Aujourd'hui, les horticulteurs en comptent plus de trois cents. Quelques botanistes ont essayé de les rapporter à des espèces sauvages distinctes, mais ils ne sont pas toujours d'accord, et surtout, d'après les noms spécifiqnes, ils semblent avoir des idées très différentes. La diversité roule sur deux points : tantôt sur la descendance probable de telle ou telle forme cultivée, et tantôt sur la distinction des formes spontanées en espèces ou variétés.
Je n'ai pas la prétention de classer les innombrables formes cultivées, et je crois ce travail assez inutile au point de vue des questions d'origine géographique, car les différences existent surtout dans la forme, la grosseur, la couleur et le goût du fruit, c'est-à-dire dans des caractères que les horticulteurs ont eu intérêt à propager quand ils se sont présentés et même à créer autant qu'ils ont pu le faire. Mieux vaut s'attacher aux distinctions des formes observées dans l'état spontané, surtout à celles dont les hommes ne tirent aucun avantage et qui sont restées probablement ce qu'elles étaient avant qu'il y eût des jardins.
C'est depuis une trentaine d'années seulement que les botanistes ont donné des caractères vraiment comparatifs pour les trois espèces ou races qui existent dans la nature 2. On peut les résumer de la manière suivante :
Prunus domestica, Linné; arbre ou arbuste élevé, non épineux ; jeunes rameaux glabres ; fleurs naissant en même temps que les feuilles, à pédicelles ordinairement pubescents ; fruit penché, oblong, d'une saveur douce.
Prunus insititia, Linné ; arbre ou arbuste élevé, non épineux ; jeunes rameaux pubescents veloutés ; fleurs naissant en même temps que les feuilles, à pédicelles finement pubescents ou glabres ; fruit penché, globuleux ou légèrement ellipsoïde, d'une saveur douce.
Prunus spinosa, Linné ; arbuste très épineux, à rameaux étalés à angle droit ; jeunes rameaux pubescents ; fleurs épanouies avant la naissance des feuilles ; pédicelles glabres ; fruit dressé, globuleux, de saveur acerbe.
Evidemment, cette troisième forme, si commune dans nos haies, s'éloigne des deux autres. Aussi, à moins de vouloir interpréter, par hypothèse, ce qui a pu arriver avant toute ob-
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1. Pline, Hist., l. 15, c. 13.
2. Koch, Synopsis fl. germ., ed. 2, p. 228 ; Cosson et Germain, Flore des environs de Paris, 1, p. 165.
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servation, il me paraît impossible de considérer les trois formes comme constituant une seule espèce, à moins qu'on ne montre des transitions de l'une à l'autre dans les organes que la culture n'a pas altérés, ce qu'on n'a pas fait jusqu'à présent. Tout au plus peut-on admettre la fusion des deux premières catégories. Les deux formes à fruit naturellement doux se présentaient dans quelques pays. Elles ont dû tenter les cultivateurs, plus que le Prunus spinosa, dont le fruit est acerbe. C'est donc à elles qu'il faut s'efforcer de rapporter les Pruniers cultivés. Je vais en parler, pour plus de clarté, comme de deux espèces 1.
Prunier domestique. — Prunus domestica, Linné. — Zwetchen des Allemands.
Plusieurs botanistes 2 l'ont trouvé, à l'état sauvage, dans toute l'Anatolie, la région au midi du Caucase et la Perse septentrionale, par exemple autour du mont Elbrouz.
Je ne connais pas de preuve pour les localités du Cachemir, du pays des Kirghis et de Chine, dont il est question dans quelques flores. L'espèce en est souvent douteuse, et il s'agit plutôt du Prunus insititia ; dans d'autres cas, c'est la qualité de plante spontanée, ancienne, qui est incertaine, car évidemment des noyaux ont été dispersés à la suite des cultures. La patrie ne paraît pas s'étendre jusqu'au Liban, quoique les prunes cultivées à Damas aient une réputation qui remonte au temps de Pline. On croit que Dioscoride 3 a désigné cette espèce sous le nom de Coccumelea de Syrie, croissant à Damas. Karl Koch raconte que des marchands des confins de la Chine lui ont affirmé la fréquence de l'espèce dans les forêts de la partie occidentale de l'empire. Les Chinois cultivent, il est vrai, divers Pruniers depuis un temps immémorial, mais on ne les connaît pas assez pour en juger, et l'on ignore s'ils sont vraiment indigènes. Aucun de nos Pruniers n'ayant été trouvé sauvage au Japon ou dans la région du fleuve Amur, il est assez probable que les espèces vues en Chine sont différentes des nôtres. Cela paraît aussi résulter de ce que dit Bretschneider 4.
L'indigénat du Pr. domestica est très douteux pour l'Europe. Dans les pays du Midi, où il est mentionné, on le voit surtout dans les haies, près des habitations, avec les apparences d'un arbre à peine naturalisé, maintenu çà et là par un apport incessant de noyaux hors des plantations. Les auteurs qui ont vu l'espèce en Orient n'hésitent pas à dire qu'elle est subspontanée.
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1. Hudson, Flora anglica (1778), p. 212, les réunit sous le nom de Prunus communis.
2. Ledebour, Fl. ross., 2, p. 5 ; Boissier, Fl. orient., 2, p. 652 ; K. Koch, Dendrologie, 1, p. 94 ; Boissier et Buhse, Aufzæhl Transcaucas.. p. 80.
3. Dioscorides, l. c., 174 ; Fraas, Fl. class., p. 69.
4. Bretschneider, On the study, etc., p. 10.
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Fraas 1 affirme qu'elle n'est pas sauvage en Grèce, ce qui est confirmé par M. de Heldreich 2 pour l'Attique ; Steven l'affirme également pour la Crimée 3. S'il en est ainsi près de l'Asie Mineure, à plus forte raison faut-il l'admettre pour le reste de l'Europe.
Malgré l'abondance des Pruniers cultivés jadis par les Romains, les peintures de Pompeia n'en indiquent aucune sorte 4.
Le Prunus domestica n'a pas été trouvé non plus dans les restes des palafittes d'Italie, de Suisse et de Savoie, où l'on a rencontré cependant des noyaux des Prunus insititia et spinosa.
De ces faits et du petit nombre de mots attribuables à l'espèce dans les auteurs grecs, on peut inférer que sa demi-naturalisation ou quasi-spontanéité en Europe a commencé tout au plus depuis 2000 ans.
On rattache au Prunier domestique les pruneaux, prunes Damas et formes analogues.
Prunier proprement dit. — Prunus insititia, Linné 5. — Pflauenbaum et Haferschlehen des Allemands.
Il existe, à l'état sauvage, dans le midi de'l'Europe 6. On l'a trouvé également en Cilicie, en Arménie, au midi du Caucase et dans la province de Talysch, vers la mer Caspienne 7. C'est surtout dans la Turquie d'Europe et au midi du Caucase qu'il paraît bien spontané. En Italie et en Espagne il l'est peut-être moins, quoique de bons auteurs, qui ont vu la plante sur place, n'en doutent pas. Quant aux parties de l'Europe situées au nord des Alpes, jusqu'en Danemark, les localités indiquées sont probablement le résultat de naturalisations à la suite des cultures. L'espèce s'y trouve ordinairement dans les haies, non loin des habitations, avec une apparence peu spontanée.
Tout cela s'accorde assez bien avec les données historiques et archéologiques.
Les anciens Grecs distinguaient les Coccumelea de leur pays d'avec ceux de Syrie 8, d'où l'on a inféré que les premiers étaient les Prunus insititia. C'est d'autant plus vraisemblable que les Grecs modernes l'appellent Coromeleia 9. Les Albanais disent
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1. Frans, Syn. fl. class., p. 69.
2. Heldreich, Pflanzen attischen Ebene.
3. Steven, Verzeichniss Halbinseln, 1, p. 472.
4. Comes, Ill. piante pompeiane.
5. Insititia veut dire étranger. C'est un nom bizarre, puisque toute plante est étrangère ailleurs que dans son pays.
6. Wilkomm et Lange, Prodr. fl. hisp., 3, p. 244 ; Bertoloni, Fl. ital. 5, p. 135 ; Grisebach, Spicilegium fl. Rumel., p. 85 ; Heldreich, Nutzpfl. Griechenlands, p. 68.
7. Boissier, Fl. orient., 2, p. 651 ; Ledebour, Fl. ross., 2, p. 5 ; Hohenacker, Plantæ Talysch, p. 128
8. Dioscorides, l., c., 173 ; Fraas, l. c.
9. De Heldreich, Nutzpflanzen Griechenl., p. 68.
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Corombilé 1, ce qui fait supposer une ancienne origine venant des Pélasges. Du reste, il ne faut pas insister sur les noms vulgaires des Pruniers que chaque peuple a pu donner à l'une ou à l'autre des espèces, peut-être aussi à telle ou telle variété cultivée, sans aucune règle. En général, les noms sur lesquels on a beaucoup écrit dans les ouvrages d'érudition me paraissent s'appliquer à la qualification de prune ou prunier, sans avoir un sens bien précis.
On n'a pas encore trouvé des noyaux de Prunus insititia dans les « terramare » d'Italie, mais M. Heer en a décrit et figuré qui proviennent des palafittes de Robenhausen 2. Aujourd'hui, dans cette partie de la Suisse, l'espèce ne semble pas indigène, mais nous ne devons pas oublier que, d'après l'histoire du lin, les lacustres du canton de Zurich à l'époque de la pierre entretenaient des communications avec l'Italie. Ces anciens Suisses n'étaient pas difficiles sur le choix de leur nourriture, car ils récoltaient aussi les baies du Prunellier (Prunus spinosa). qui nous paraissent immangeables. Probablement ils les faisaient cuire, en marmelade.
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1. De Heldreich, l. c.
2. Heer, Pflanzen der Pfahlbauten, p. 27, fig. 16, c.