Canne à sucre (Candolle, 1882)
Noms acceptés : Saccharum barberi Jeswiet, Saccharum officinarum L.
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Canne à sucre. — Saccharum officinarum, Linné.
Les origines de la Canne à sucre, de sa culture et de la fabrication du sucre ont été l'objet d'un travail très remarquable du géopraphe Karl Ritter 7. Je n'ai pas à le suivre dans les détails
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7. K. Ritter, Ueber die geographische Verbreitung des Zuckerrohrs, 1840, in-4, 108 pag. (d'après Pritzel, Thes. lit. bot.); Die cultur des Zuckerrohrs, Saccharum, in Asien, Geogr. Verbreitung, etc., etc., in-8°, 64 pages, sans date. C'est une monographie pleine d'érudition et de jugement, digne de
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uniquement agricoles et économiques ; mais pour l'habitation primitive de l'espèce, qui nous intéresse particulièrement, c'est le meilleur guide, et les faits observés depuis quarante ans appuient, en général, ou confirment ses opinions.
La Canne à sucre est cultivée aujourd'hui dans toutes les régions chaudes du globe, mais il est démontré par une foule de témoignages historiques qu'elle a été employée d'abord dans l'Asie méridionale, d'où elle s'est répandue en Afrique et plus tard en en Amérique. La question est donc de savoir dans quelles parties du continent, ou des îles du midi de l'Asie, la plante existe ou existait quand on a commencé à s'en servir.
Ritter a procédé selon les bonnes méthodes pour arriver à une solution.
Il note d'abord que toutes les espèces connues à l'état sauvage et rapportées, avec sûreté, au genre Saccharum, croissent dans l'Inde, excepté une qui est en Egypte 1. On a décrit depuis cinq espèces des îles de Java, la Nouvelle-Guinée, Timor ou les Philippines 2. La probabilité est toute en faveur de l'origine en Asie si l'on part des données de la géographie botanique.
Malheureusement aucun botaniste n'avait trouvé à l'époque de Ritter et n'a encore trouvé le Saccharum officinarum sauvage dans l'Inde, dans les pays adjacents ou dans l'Archipel au midi de l'Asie. Tous les auteurs anglo-indiens, Roxburgh, Wallich, Royle, etc., et plus récemment Aitchison 3 ne mentionnent la plante que comme cultivée. Roxburgh, qui a herborisé si longtemps dans l'Inde, dit expressément : « Where wild I do not know. » La famille des Graminées n'a pas encore paru dans la flore de sir J. Hooker. Pour l'île de Ceylan, Thwaites a si peu trouvé l'espèce spontanée qu'il ne l'énumère pas même comme plante cultivée 4. Rumphius, qui a décrit soigneusement la culture dans les possessions hollandaises, ne dit rien sur la patrie de l'espèce. Miquel, Hasskarl, Blanco (Fl. Filip.) ne parlent d'aucun échantillon sauvage dans les îles de Sumatra, Java ou les Philippines. Crawfurd aurait voulu en découvrir et n'y est pas parvenu 5. Lors du voyage de Cook, Forster ne trouva la Canne à sucre qu'à l'état de plante cultivée dans les petites îles de la mer Pacifique 6. Les indigènes de la Nouvelle Calédonie cultivent une quantité de variétés de la Canne et en font un usage con-
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la belle époque de la science allemande, lorsque les ouvrages anglais ou français étaient cités par tous les auteurs, avec le même soin que les allemands.
1. Kunth, Enumeratio plantarum (1838), vol. 1, p. 474. Il n'existe pas de travail descriptif moins ancien pour la famille des Graminées, ni pour le genre Saccharum.
2. Miquel, Flora Indiæ batavæ (1855) vol., 3, p. 511.
3. Aitchison, Catalogue of Punjab and Sindh plants, 1869. p. 173.
4. Thwaites, Enum. Ceyloniæ.
5. Crawfurd, Indian archip., 1, p. 475.
6. Forster, Plantæ esculentæ.
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tinuel en suçant la matière sucrée ; mais Vieillard 1 a eu soin de dire : « De ce qu'on rencontre fréquemment au milieu des broussailles et même sur les montagnes des pieds isolés de Saccharum officinarum, on aurait tort d'en conclure que cette plante est indigène, car ses pieds, faibles et rachitiques, accusent simplement d'anciennes plantations, ou proviennent de fragments de Cannes oubliés par les naturels, qui voyagent rarement sans avoir un morceau de canne à sucre à la main. » En 1861, M. Bentham, qui avait à sa disposition les riches herbiers de Kew, s'exprimait ainsi dans la flore de l'île de Hongkong : « Nous n'avons aucune preuve authentique et certaine d'une localité où la Canne à sucre ordinaire soit spontanée. »
Je ne sais cependant pourquoi Ritter et tout le monde a négligé une assertion de Loureiro dans la flore de Cochinchine 2 : « Habitat, et colitur abundantissime in omnibus provinciis regni cochinchinensis : simul in aliquibus imperii sinensis, sed minori copia. » Le mot habitat, séparé du reste par une virgule, est bien affirmatif. Loureiro n'a pas pu se tromper sur le Saccharum officinarum, qu'il voyait cultivé autour de lui et dont il énumère les principales variétés. Il doit avoir vu des pieds spontanés, au moins en apparence. Peut-être venaient-ils de quelque culture du voisinage, mais je ne connais rien qui rende invraisemblable la spontanéité dans cette partie chaude et humide du continent asiatique.
Forskal 3 a cité l'espèce comme spontanée dans les montagnes de l'Arabie Heureuse, sous un nom qu'il croit indien. Si elle était d'Arabie, elle se serait répandue depuis longtemps en Egypte, et les Hébreux l'auraient connue.
Roxburgh avait reçu au jardin botanique de Calculta, en 1796, et avait introduit dans les cultures du Bengale, un Saccharum qu'il a nommé S. sinense et dont il a publié une figure dans son grand ouvrage des Plantæ Coromandelianæ (vol. 3, pl. 232). Ce n'est peut-être qu'une forme du S. officinarum, et d'ailleurs, comme elle n'est connue qu'à l'état cultivé, elle n'apprend rien sur la patrie soit de cette forme, soit des autres.
Quelques botanistes ont prétendu que la canne à sucre fleurit plus souvent en Asie qu'en Amérique ou en Afrique, et même que sur les bords du Gange elle donne des graines 4, ce qui serait, d'après eux, une preuve d'indigénat. Macfadyen le dit sans fournir aucune preuve. C'est une assertion qu'il a reçue, à la Jamaïque, de quelque voyageur ; mais sir W. Hooker a soin d'ajouter en note : « Le Dr Roxburgh, malgré sa longue résidence au bord du Gange, n'a jamais vu de graines de la canne à
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1. Vieillard, Ann. des sc. nat., série 4, vol. 16, p. 32.
2. Loureiro, Fl. Cochinch., éd. 2, vol. 1, p. 66.
3. Forskal, Fl. Ægypto-arabica, p. 103.
4. Macfadyen, On the botanical characters of the sugar cane, dans Hooker, Bot. miscell. 1, p. 101 ; Maycock, Fl. Barbad., p. 50.
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sucre. » Elle fleurit et surtout fructifie rarement, comme en général les plantes qu'on multiplie par boutures ou drageons, et, si quelque variété de la canne était disposée à donner des graines, elle serait probablement moins productive de sucre, et bien vite on l'abondonnerait. Rumphius, meilleur observateur que beaucoup de botanistes modernes et qui a si bien décrit la canne cultivée dans les îles hollandaises, fait une remarque intéressante l. « Elle ne produit jamais de fleurs ou de graines, à moins qu'elle ne soit restée pendant quelques années dans un endroit pierreux. » Ni lui, ni personne, à ma connaissance, n'a décrit ou figuré la graine. Au contraire, les fleurs ont été souvent figurées, et j'en ai un bel échantillon de la Martinique 2. Schacht est le seul qui ait donné une bonne analyse de la fleur, y compris le pistil ; il n'a pas vu la graine mûre 3. De Tussac 4, qui a donné une analyse fort médiocre, parle de la graine, mais il ne l'a vue que jeune, à l'état d'ovaire.
A défaut de renseignements précis sur l'indigénat, les moyens accessoires, historiques et linguistiques, de prouver l'origine asiatique, ont de l'intérêt. Ritter les donne avec soin. Je me contenterai de les résumer.
Le nom de la canne à sucre en sanscrit était Ikshu, Ikshura ou Ikshava ; mais le sucre se nommait Sarkara ou Sakkara, et tous les noms de cette substance dans nos langues européennes d'origine aryenne, à partir des anciennes comme le grec, en sont clairement dérivés. C'est un indice de l'origine asiatique et de l'ancienneté du produit de la canne dans les régions méridionales de l'Asie avec lesquelles le peuple parlant le vieux sanscrit pouvait avoir eu des rapports commerciaux. Les deux mots sanscrits sont restés en bengali sous la forme de Ik et Akh 5. Mais dans les autres langues, au delà de l'Indus, on trouve une variété singulière de noms, du moins quand elles ne descendent pas de celle des Aryens, par exemple : Panchadara en telinga, Kyam chez les Birmans, Mia en Cochinchinois, Kan et Tche ou Tsche en chinois, et plus au midi, chez les peuples malais, Tubu ou Tabu, pour la plante, et Gula, pour le produit. Cette diversité montre une ancienneté très grande de la culture dans les régions asiatiques, où déjà les indications botaniques font présumer l'origine de l'espèce.
L'époque d'introduction de la culture en divers pays concorde avec l'idée d'une origine de l'Inde, de la Cochinchine ou de l'archipel Indien.
En effet, les Chinois ne connaissent pas la canne à sucre depuis un temps très reculé, et ils l'ont reçue de l'ouest. Ritter contredit
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1. Rumphius, Amboin, vol. 5, p. 186.
2. Hahn, n° 480.
3. Schacht, Madeira und Teneriffe, t. 1.
4. Tussac (de), Flore des Antilles, 1, p. 153, pl. 23.
5. Piddington, Index.
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les auteurs qui avaient admis une culture très ancienne, et j'en vois la confirmation la plus positive dans l'opuscule du Dr Bretschneider, rédigé à Péking avec les ressources les plus complètes sur la littérature chinoise l. « Je n'ai pu découvrir, dit-il, aucune allusion à la canne à sucre dans les plus anciens livres chinois (les cinq classiques). » Elle paraît avoir été mentionnée pour la première fois par les auteurs du iie siècle avant J.-C. La première description se trouve dans le Nan-fang-tsao-mu-chuang, au ive siècle : « Le Chê-chê, Kan-chê (Kan, doux; chê, Bambou) croît, dit-il, en Cochinchine (Kiaochi). Il a plusieurs pouces de circonférence et ressemble au Bambou. La tige, rompue par fragments, est mangeable et très douce. Le jus qu'on en tire est séché au soleil. Après quelques jours, il devient du sucre (ici un caractère chinois composé), qui se fond dans la bouche.... Dans l'année 286 (de l'ère chrétienne), le royaume de Funan (dans l'Inde, au delà du Gange) envoyait du sucre en tribut. » Selon le Pent-sao, un empereur qui a régné dans les années 627 à 650 de notre ère avait envoyé un homme dans la province indienne de Bahar, pour apprendre la manière de fabriquer le sucre.
Il n'est pas question dans ces ouvrages de spontanéité en Chine, et au contraire l'origine cochinchinoise, indiquée par Loureiro, se trouve appuyée d'une manière inattendue. L'habitation primitive la plus probable me paraît avoir été de la Cochinchine au Bengale. Peut-être s'étendait-elle dans les îles de la Sonde et les Moluques, dont le climat est très semblable ; mais il y a tout autant de raisons de croire à une introduction ancienne venant de Cochinchine ou de la péninsule malaise.
La propagation de la canne à sucre à l'occident de l'Inde est bien connue. Le monde gréco-romain avait une notion approximative du roseau (calamus), que les Indiens se plaisaient à sucer et duquel ils obtenaient le sucre 2. D'un autre côté, les livres hébreux ne parlent pas du sucre 3, d'où l'on peut inférer que la culture de la canne n'existait pas encore à l'ouest de l'Indus à l'époque de la captivité des Juifs à Babylone. Ce sont les Arabes, dans le moyen âge, qui ont introduit cette culture en Egypte, en Sicile et dans le midi de l'Espagne 4, où elle a été florissante, jusqu'à ce que l'abondance du sucre des colonies ait obligé d'y renoncer. Don Henrique transporta la canne à sucre de Sicile à Madère, d'où elle fut portée aux îles Canaries en 1503 5. De ce
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1. Bretschneider, On the study and value of chinese botan. works, etc., p. 45-47.
2. Voir les citations de Strabon, Dioscoride, Pline, etc., dans Lenz, Botanik der Griechen und Römer, 1859, p. 267 ; Fingerhut, dans Flora, 1839, vol. 2, p. 529 ; et beaucoup d'autres auteurs.
3. Rosenmüller, Handbuch bibl. Alterk.
4. Calendrier rural de Harib, écrit dans le xe siècle pour l'Espagne, traduit par Dureau de La Malle, dans sa Climatologie de l'Italie et de l'Andalousie, p. 71.
5. Von Buch, Canar. Inseln.
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point ; elle fut introduite au Brésil dans le commencement du XVIe siècle 1. Elle a été portée à Saint-Domingue vers l'an 1520 et peu après au Mexique 2 ; à la Guadeloupe en 1644, à la Martinique vers 1650, à Bourbon dès l'origine de la colonie 3. La variété dite d'O-taïti — qui n'est point spontanée dans cette île — et qu'on appelle aussi de Bourbon, a été introduite dans les colonies françaises et anglaises à la fin du siècle dernier et au commencement du siècle actuel 4.
Les procédés de culture et de préparation du sucre sont décrits dans un très grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels on peut recommander les suivants : en français : de Tussac, Flore des Antilles, 3 vol. in-folio, Paris, 1808, vol. 1, p. 151-182 ; en anglais : Macfadyen, dans Hooker, Botanical miscellanies, in-8°, 1830, vol. 1, p. 103-116.
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1. Piso, Brésil, p. 49.
2. Humboldt, Nouv.-Espagne, éd. 2, vol. 3, p. 34.
3. Notices statistiq. sur les colonies françaises, 1, p. 207, 29, 83.
4. Macfadyen, dans Hooker, Miscell., 1, p. 101 ; Maycock, Fl. Barbad., p. 50.