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Vigne (Candolle, 1882)

Nom accepté : Vitis vinifera L.

Gombo
Alphonse de Candolle, Origine des plantes cultivées, 1882
Jujubier commun

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Vigne. — Vitis vinifera, Linné.

La vigne croît spontanément dans l'Asie occidentale tempérée,


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l'Europe méridionale, l'Algérie et le Maroc 1. C'est surtout dans le Pont, en Arménie, au midi du Caucase et de la mer Caspienne, qu'elle présente l'aspect d'une liane sauvage, qui s'élève sur de grands arbres et donne beaucoup de fruits, sans taille ni culture. On mentionne sa végétation vigoureuse dans l'ancienne Bactriane, le Caboul, le Cachemir et même dans le Badakchan, situé au nord de l'Indou-Kousch 2. Naturellement, on se demande là, comme ailleurs, si les pieds que l'on rencontre ne viennent pas de graines transportées des plantations par les oiseaux. Je remarque cependant que les botanistes les plus dignes de confiance, ceux qui ont le plus parcouru les provinces transcaucasiennes de la Russie, n'hésitent pas sur la spontanéité et l'indigénat de l'espèce dans cette région. C'est en s'éloignant vers l'Inde et l'Arabie, l'Europe et l'Afrique septentrionale qu'on trouve le plus souvent dans les flores l'expression que la vigne est « subspontanée », peut-être sauvage, ou devenue sauvage (verwildert, selon le terme expressif des Allemands).

La dissémination par les oiseaux a dû commencer de très bonne heure, dès que les baies de l'espèce ont existé, avant la culture, avant la migration des plus anciens peuples asiatiques, peut-être avant qu'il existât des hommes en Europe et même en Asie. Toutefois la fréquence des cultures et la multitude des formes de raisins cultivés ont pu étendre les naturalisations et introduire dans les vignes sauvages des diversités tirant leur origine de la culture. A vrai dire, les agents naturels, comme les oiseaux, le vent, les courants, ont toujours agrandi les habitations des espèces, indépendamment de l'homme, jusqu'aux limites qui résultent, dans chaque siècle, des conditions géographiques et physiques et de l'action nuisible d'autres végétaux et d'animaux. Une habitation absolument primitive est plus ou moins un mythe ; mais des habitations successivement étendues ou restreintes sont dans la force des choses. Elles constituent des patries plus ou moins anciennes et réelles, à condition que l'espèce s'y soit maintenue sauvage, sans l'apport incessant de nouvelles graines.

Pour ce qui concerne la vigne, nous avons des preuves d'une ancienneté très grande en Europe, comme en Asie.

Des graines de vigne ont été trouvées sous les habitations lacustres de Castione, près de Parme, qui datent de l'âge du bronze 3, dans une station préhistorique du lac de Varèse 4, et

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1. Grisebach, La végétation du globe, traduct. française par de Tchihatcheft, 1, p. 162, 163, 442 ; Munby, Catal. Alger.; Bail, Fl. maroccanæ spicilegium, p. 392.

2. Adolphe Pictet, Les origines indo-européennes, éd. 2, vol. l, p. 295, cite plusieurs voyageurs pour ces régions, entre autres Wood, Journey to the sources of the Oxus.

3. Elles sont figurées dans Heer, Die Pflanzen der Pfahlbauten, p. 24, f. 11.

4. Ragazzoni, dans Rivista arch. della prov. di Como, 1880, fasc. 17, p. 30 et suivantes.


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dans la station lacustre de Wangen, en Suisse, mais dans ce dernier cas à une profondeur incertaine 1. Bien plus ! Des feuilles de vigne ont été trouvées dans les tufs des environs de Montpellier, où elles se sont déposées probablement avant l'époque historique 2, et dans ceux de Meyrargue, en Provence, certainement préhistoriques, quoique postérieurs à l'époque tertiaire des géologues 3.

Dans le pays qu'on peut appeler le centre et qui est peut-être le plus ancien séjour de l'espèce, le midi du Caucace, un botaniste russe, Kolenati 4, a fait des observations très intéressantes sur les différentes formes de vignes, soit spontanées, soit cultivées. Je regarde son travail comme d'autant plus significatif que l'auteur s'est attaché à classer les variétés suivant les caractères de la pubescence et de la nervation des feuilles, choses absolument indifférentes aux cultivateurs et qui doivent représenter, par conséquent, beaucoup mieux les états naturels de l'espèce. D'après lui, les vignes sauvages, dont il a vu une immense quantité entre la mer Noire et la mer Caspienne, se groupent en deux sous-espèces, qu'il décrit, qu'il assure pouvoir reconnaître à distance, et qui seraient le point de départ des vignes cultivées, au moins en Arménie et dans les environs. Il les a reconnues autour du mont Ararat, dans une zone où l'on ne cultive pas la vigne, où même on ne pourrait pas la cultiver. D'autres caractères, par exemple la forme et la couleur des raisins, varient dans chacune des deux sous-espèces. Nous ne pouvons entrer ici dans les détails purement botaniques du mémoire de Kolenati, non plus que dans ceux du travail plus récent de Regel sur le genre Vitis 5 ; mais il est bon de constater qu'une espèce cultivée depuis un temps très reculé et qui a maintenant peut-être 2000 formes décrites dans les ouvrages offre, quand elle est spontanée dans la région où elle est très ancienne, et a probablement offert avant toute culture, au moins deux formes principales, avec d'autres d'une importance moindre. Si l'on étudiait avec le même soin les vignes spontanées de la Perse et du Cachemir, du Liban et de Grèce, on trouverait peut-être d'autres sous-espèces d'une ancienneté probablement préhistorique.

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1. Heer, l. c.

2. Planchon, Etude sur les tufs de Montpellier, 1864, p. 63.

3. De Saporta, La flore des tufs quaternaires de Provence, 1867, p. 15 et 27.

4. Kolenati, dans Bulletin de la Société impériale des naturalistes de Moscou, 1846, p. 279.

5. Regel, dans Acta horti imp. petrop., 1873. Dans cette revue abrégée du genre, M. Regel énonce l'opinion que les Vitis vinifera sont le produit hybride et altéré par la culture de deux espèces sauvages, V. vulpina et V. Labrusca ; mais il n'en donne pas de preuves, et ses caractères pour les deux espèces sauvages sont bien peu satisfaisants. Il est fort à désirer que les vignes d'Asie et d'Europe, spontanées ou cultivées, soient comparées dans leurs graines, qui fournissent d'excellentes distinctions, d'après les travaux d'Engelmann sur les Vignes d'Amérique.


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L'idée de recueillir le jus des raisins et de profiter de sa fermentation a pu naître chez différents peuples, principalement dans l'Asie occidentale, où la Vigne abondait et prospérait. Adolphe Pictet 1, qui a discuté, après de nombreux auteurs, mais d'une manière plus scientifique, les questions d'histoire, de linguistique et même de mythologie concernant la Vigne chez les peuples de l'antiquité, admet que les Sémites et les Aryas ont également connu l'usage du vin, de sorte qu'ils ont pu l'introduire dans tous les pays où ils ont émigré, jusqu'en Egypte, dans l'Inde et en Europe. Ils ont pu le faire d'autant mieux qu'ils trouvaient la plante sauvage dans plusieurs de ces contrées.

Pour l'Egypte, les documents sur la culture de la Vigne et la vinification remontent à 5 ou 6000 ans 2. Dans l'ouest, la propagation de la culture par les Phéniciens, les Grecs et les Romains est assez connue ; mais, du côté oriental de l'Asie, elle s'est faite tardivement. Les Chinois, qui cultivent à présent la Vigne dans leurs provinces septentrionales, ne la possédaient pas antérieurement à l'année 122 avant notre ère 3. On sait qu'il existe plusieurs Vignes spontanées dans le nord de la Chine, mais je ne puis admettre avec M. Regel que la plus analogue à notre Vigne, le Vitis Amurensis, de Ruprecht, appartienne à notre espèce. Les graines dessinées dans le Gartenflora, 1861, pl. 33, en sont trop différentes. Si le fruit de ces vignes de l'Asie orientale avait quelque valeur, les Chinois auraient bien eu l'idée d'en tirer parti.

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1. Ad. Pictet, Les origines indo-européennes, édition 2, vol. 1, p. 298 à 321.

2. M. Delchevalerie, dans l' Illustration horticole, 1881, p. 28. Il mentionne surtout le tombeau de Phtah-Hotep, qui vivait à Memphis, quatre mille ans avant Jésus-Christ.

3. Bretschneider, On the value and study of chinese botanical works, p. 16.