Indigotier (Maison rustique 2, 1837)
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On a cherché à introduire en France la culture de l'indigotier, et des essais assez multipliés ont été faits aux environs de Perpignan et de Toulon. Mais, quoique la plante ait assez bien réussi, on a été forcé de renoncer à la cultiver, parce que les produits ne compensaient pas les dépenses qu'exigeait ce nouveau genre de culture ; il en a de
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même en Toscane. On a donc abandonné l'indigotier pour s'attacher de préférence au pastel qui fournit une matière colorante approchant beaucoup de celle de l'indigo. Par conséquent, cette culture ne pouvant être profitable qu'en Corse et sur le territoire d'Alger, nous nous bornerons à l'indiquer en peu de mots, ainsi que la préparation de l'indigo qui est assez difficile et exige plusieurs opérations délicates.
On cultive les indigotiers pour extraire de leur feuillage ce beau principe colorant bleu-indigo qui est si employé dans la peinture en détrempe et surtout dans la teinture des étoffes, soit seul, soit plutôt mêlé au vouède ou coques de pastel et à d'autres couleurs. Le commerce en distingue trois sortes principales,,l' indigo flor on flottant, le violet, le cuivré, de grains, de couleurs et de qualités différentes. Le meilleur indigo doit être sec, facilement inflammable, si léger qu'il surnage dans l'eau, d'une couleur d'un bleu violacé. Autrefois on le tirait principalement des Amériques espagnoles, des Antilles, de l'Inde, de l'Egypte, des îles de France et de Bourbon, de Madagascar ; on a essayé sa culture avec succès à Malte et au Sénégal. Depuis que les Anglais en ont étendu la culture aux Indes-Orientales, les Antilles n'en fabriquent presque plus, et dans le commerce on désigne la provenance des indigos par les noms de Guatimala, Bengale, Madras et Coromandel.
Le nombre des espèces et variétés d'indigotier est considérable. Les plus cultivées sont : l' Indigotier franc (Indigofera anil, L.) (fig. 45 ), arbuste sous-ligneux, de 2 à 3 pieds d'élévation, originaire des Grandes-Indes, et cultivé aux Antilles et en Amérique ; l' I. des teinturiers ou des Indes (I. tinctoria, L. ; indica, Lam.), arbuste à peu près de même taille, qui croît spontanément à l'Ile-de-France, à Madagascar ; l' I. glauque ou à feuilles argentées (I. glauca ou argentea, L.; Nil des arabes), petit arbuste d'un à deux pieds, qui existe en Egypte, où on le cultjve en grand pour l'extraction de l'indigo ; l' I. de la Caroline (I. caroliniana, Walter), à tige herbacée, haute de un pied et demi à 2 pieds, qui croît naturellement en Caroline, où on le cultive aussi pour son principe colorant. — Depuis quelques années, les Anglais cultivent beaucoup dans l'Inde un arbuste voisin des Lauriers-roses, espèce du genre Wrigtie de R. Brown (Wrigtia, Nerium tinctorium), qui donne une grande quantité de feuilles bleues aussi belles que celles de l'indigotier et qui peut en tout lui être substituée ; cet arbuste présente l'avantage d'être vivace, beaucoup plus grand, d'avoir des feuilles plus larges et plus épaisses, et, une fois planté, de n'exiger pour ainsi dire aucune culture.
En Amérique, dans les Antilles et particulièrement à Saint-Domingue, la culture de l'indigotier offrait d'autant plus d'avantages au colon, qu'elle n'exige que de faibles avances et qu'il faut peu de temps pour réaliser les résultats. On la fait ordinairement dans les terrains neufs provenant de défrichemens ; on doit, autant que possible, choisir un terrain à proximité d'un ruisseau, tant pour l'arrosement de la plante que pour les besoins de l'indigoterie qui fait une grande consommation d'eau.
Lorsque le terrain a été bien purgé de toutes les mauvaises herbes, on le laboure profondément, puis on pratique à la houe, à environ un pied de distance les uns des autres, des trous de 2 à 4 pouces de profondeur dans chacun desquels des femmes et des vieillards déposent de 8 à 12 graines; d'autres ouvriers viennent ensuite recouvrir ces semences. Le semis a lieu généralement de novembre à mai, à une époque où la terre est humectée par de petites pluies, celles qui sont prolongées faisant souvent pourrir la graine, et la sécheresse n'étant pas moins funeste.
Dès que les jeunes plants sont bien levés, il faut commencer à sarcler avec soin et renouveler cette opération aussi souvent qu'il est besoin, jusqu'à ce que l'indigotier ait pris assez de développement pour ne plus souffrir des mauvaises herbes. Lorsque la saison est sèche, il faut donner de fréquens arrosages, mais sans laisser séjourner l'eau.
Quand les plantes sont arrivées à leur maturité, ce qui arrive lorsque les fleurs commencent à se montrer, c'est le moment de faire la récolte en coupant les tiges, parce qu'alors les feuilles sont le plus gorgées de sucs colorans. Dans les climats qui conviennent à l'indigo, la récolte se fait souvent deux mois ou deux mois et demi après les semailles ; et si la saison est favorable, on peut encore faire une seconde coupe deux mois après. M. Bové nous apprend qu'en Egypte on fait 3 et même 4 coupes par an, quand on a bien soigné la culture et en donnant chaque fois un ou deux binages.
Quoique l'indigotier soit vivace et même un arbuste, on est assez dans l'usage de le semer tous les ans ; cependant on conserve quelquefois les couches pour l'année suivante, et alors la récolte est plus hâtive, résiste mieux aux vents, aux pluies et à la sécheresse.
On ne place que rarement cet arbuste dans le même terrain, si ce n'est après un intervalle d'un assez grand nombre d'années; les
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Arabes abandonnent même pendant quelques années le sol qui l'a produit, si le Nil ne l'inonde pas, prétendant qu'il ne vient après rien ou qu'une chétive récolte ; on peut en conclure que cette plante est très-épuisante, mais il suffirait d'engrais et de labours pour remettre la terre en état d'être productive.
Les indigotiers sont sujets à être attaqués par plusieurs insectes qui détruisent souvent les plus belles plantations, et ne laissent quelquefois d'autre ressource que de couper bien vite l'indigo pour ne pas tout perdre ; cependant Dutour, propriétaire-cultivateur à Saint-Domingue, a employé avec succès un troupeau de dindons auquel on donnait peu de nourriture et qu'on envoyait dans les champs d'indigo au moment où les chenilles s'y montraient.
Aussitôt que l' herbe est coupée, on doit l'enlever et la transporter à l'usine pour y subir les préparations nécessaires à l' extraction de l'indigo. Dans les colonies, cette fabrication, sans exiger de grands bâtimens ni de dispendieux appareils, est fort compliquée et très-sujette à ne donner que des mécomptes lorsqu'on n'a pas le tact le plus fin et l'habitude la plus grande pour bien conduire l'opération dans tous ses détails.
Dans l'Inde et notamment en Egypte, on met en usage des procédés beaucoup plus simples et plus certains, et qui paraissent donner un indigo aussi bon, quoique peut-être moins pur. Voici comment M. Bové décrit les indigoteries des Arabes, qu'il leur a vu souvent établir dans le champ même: « L'appareil consiste en plusieurs jarres de terre cuite qui sont à moitié enfoncées eu terre afin de les soutenir, et en un chaudron qui sert à chauffer l'eau. On rassemble les tiges d'indigotier pour les hacher, puis on les met dans les jarres et on verse dessus de l'eau chaude ; on foule la masse avec des bâtons pendant quelques heures ; on égoutte les feuilles macérées dans des baquets au-dessus desquels on les soutient sur des espèces de claies. On laisse reposer l'eau colorée dans ces baquets, pour que la fécule se dépose au fond ; on fait écouler ce qui surnage. On creuse alors une petite fosse dans la terre, et après avoir saupoudré de sable le fond et les parois, on y verse la fécule recueillie ; elle s'y égoutte pendant quelques heures. Enfin, lorsqu'elle est encore en consistance de pâte, on la met dans des moules ronds, où elle achève de sécher, et on lui donne la forme de pains de quelques livres. »