Pastel (Maison rustique 2, 1837)
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Le Pastel (Isatis tinctoria, L.; angl., Woad ; all., Waid ; ital., Guade ; esp., Gualda) (fig. 44) est une plante de la famille des Crucifères, dont la culture, comme substance tinctoriale, avait autrefois beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a aujourd'hui. Lorsque l'Inde nous envoya l'indigo, le pastel fut presque totalement négligé ; aujourd'hui il y a réaction, et si le pastel n'a pas reconquis son ancienne importance, on l'emploie en quantité assez considérable en mé-
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Fig.44. lange avec l'indigo et pour servir de pied aux autres couleurs. Depuis quelque temps les artistes allemands, surtout dans les environs de Dantzik, ont donné une juste célébrité à la peinture au pastel ; ce genre prend faveur eu France ; et soit en pâte, soit en crayon, le pastel a désormais des droits dont il sera difficile de le deshériter. Nous parlerons plus tard de son emploi comme pâturage.
Sol, climat et fumure. — Le pastel, que dans le Midi de la France on nomme aussi Guède ou Wède, a une racine charnue et pivotante ; elle exige, pour s'étendre librement, un sol projond et bien ameubli. L'humidité quoique favorisant le développement de ses feuilles, et augmentant ainsi la quantité de la récolte, est néanmoins assez nuisible à l'intensité de la matière colorante. L'humidité doit venir plutôt de l'atmosphère que de la terre.
On n'a pas encore assez bien apprécié, je crois, le rôle que joue la présence de la chaux dans les terres destinées aux plantes tinctoriales : il est certain néanmoins que si, charriée dans les tissus végétaux, elle a peu d'influence sur l'intensité de la matière colorante, elle influe beaucoup sur la ténacité avec laquelle elle se fixe aux tissus et à la pureté des divers viremens de coloration. C'est une observation que l'on a faite au sujet de la garance et qui est certainement applicable à toutes les plantes analogues. Cette présomption ne serait qu'une hypothèse, si elle ne résultait naturellement de l'examen des faits ; on a remarqué partout que les sols calcaires sont éminemment propres à la production du pastel. La lumière du soleil a une action aussi remarquable sur ses feuilles, et on doit éviter de le cultiver dans les endroits ombragés.
Le Pastel n'a pas de patrie privilégiée : on le rencontre croissant spontanément sur les bords de la mer Baltique, de l'Océan, et dans les montagnes du Tyrol. On le cultive en France, en Angleterre et en Allemagne.
Le produit en feuilles est presque toujours proportionné à la quantité de fumier qu'il trouve dans le sol ; cette plante préfère celui du gros bétail à tous les autres ; on cite des faits étonnans du tort que causent aux plantations de pastel les fientes d'oie.
Assolement, préparation, semaille, entretien. — Une plante qui épuisera peu le sol et le laissera dans un bon état d'ameublissement et net de mauvaises herbes, doit précéder le pastel. Elle remplira parfaitement le but, si à ces avantages elle joint celui d'être récoltée d'assez bonne heure pour permettre de donner à la terre les travaux préparatoires convenables avant de procéder à la semaille. Après le pastel on peut mettre toutes les plantes que l'on veut, pourvu qu'on ne le laisse pas venir en graine ; car dans ce dernier cas il est assez épuisant.
On sème à l'automne ou au commencement du printemps ; et c'est de celle de ces deux époques que l'on choisira, que dépendent le nombre et la nature des façons que l'on doit donner à la terre. En règle générale, le sol doit être meuble, et le fumier enterré par le premier labour, afin qu'il ait le temps de bien s'incorporer avec la couche arable et que les plantes puissent en profiter immédiatement. C'est une question qui n'est pas encore bien décidée que celle de savoir s'il vaut mieux semer avant ou après l'hiver. La première méthode est généralement préférée, parce que les jeunes plantes ne sont pas alors attaquées par les insectes qui commencent à s'engourdir : tandis qu'en semant au printemps, les altises y causent souvent des dégâts fort considérables. — On sème à la volée, mais plus souvent en lignes espacées de 15 à 18 pouces. Quoique la graine conserve deux ans sa faculté germinative, celle qui n'a qu'un an est de beaucoup la meilleure. On en met environ 25 livres par hectare, mais plutôt plus que moins. La forme de la graine ne permet pas de se servir du semoir pour la répandre. Si on sème à la volée, il faut choisir un temps où il ne fasse pas de vent, la semence étant ailée se distribuerait irrégulièrement.
Aussitôt que le pastel est levé, et qu'il a 4 feuilles, on le bine et on le sarcle en ayant soin d'espacer convenablement les places trop épaisses ; cette première façon se donne ordinairement à la main. Si on a semé en lignes, les suivantes s'exécutent avec la houe à cheval.
Pendant le courant de l'été le pastel est envahi, dans les contrées méridionales surtout, par des nuées de sauterelles qui dévorent tout dans l'espace de quelques jours. Il est presque inutile de s'opposer à ce fléau dévastateur. Il faut laisser ces insectes se gorger jusqu'à ce qu'ils périssent de faim ou disparaissent d'eux-mêmes, et lorsqu'on s'est assuré qu'il n'en existe plus, on coupe avec soin les feuilles qu'ils ont laissées à demi dévorées, et la plante ne tarde pas à en pousser de nouvelles.
En Angleterre, quand les plantes commencent à monter, on pince la tige médiane pour provoquer l'émission d'un plus grand nombre de feuilles.
Récolte et préparation du Pastel. — On reconnaît que les feuilles sont assez avancées pour être cueillies lorsqu'elles perdent cette
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teinte vert-bleuâtre qu'elles possèdent, et tirent au jaune. C'est vers le mois de juin ou juillet que se fait cette première récolte. On parcourt le champ avec une faucille, et on coupe toutes les feuilles qu'on juge être parvenues au degré convenable. On les étend sur un gazon bien propre et ombragé s'il est possible, afin qu'elles perdent un peu de leur eau de végétation, sans se crisper ni se dessécher par trop. On les porte alors sous une meule semblable à celles dont on se sert pour écraser les graines oléagineuses ou pour pulvériser le plâtre. On réduit les feuilles en une pâte bien onctueuse, sans grumeaux et le plus homogène possible. Cette pâte est mise en monceau dans un endroit sec et à l'abri du soleil. On la pétrit sous les pieds, et avec le dos d'une pelle on polit l'extérieur du tas. On a soin de préparer des paillassons afin d'en couvrir le monceau si la pluie survenait. La masse ne tarde pas à fermenter ; à mesure qu'elles se manifestent, on ferme les crevasses qui se forment à l'extérieur, afin de ne pas laisser pénétrer l'air qui provoquerait l'éclosion de vers blanchâtres qui dégradent la pâte du pastel. Ici la difficulté est d' arrêter la fermentation au point convenable : le pastel est perdu toutes les fois que la fermentation a été putride ou acide ; elle arrive au degré voulu au bout de 8 à 12 jours, selon la température. Lorsqu'on juge que la fermentation est assez avancée, on moule la pâte en pelotes de la grosseur du poing, en alongeant un peu les deux extrémités en forme d'œuf. On dépose ces pelotes sur des claies, et on les fait sécher dans un lieu où l'air puisse librement circuler : quand elles sont sèches, elles forment ce qu'en langage commercial on nomme pastel en coques. Le moulage se fait à la main ou dans des formes de bois.
On fait ainsi 2, 3 ou même un plus grand nombre de récoltes de feuilles par an sur les mêmes pieds, et on les traite de même. Mais les feuilles récoltées à l'arrière-saison donnent des coques de moindre valeur, et un cultivateur probe a toujours soin de ne pas les confondre.
Il faut bien se garder d'effeuiller les pieds qu'on destine à porter semence ; car la tige, épuisée par la récolte des feuilles, ne donnerait que des graines mal développées. Les semences du pastel donnent une huile assez semblable à celle de lin, mais elles en contiennent une si faible proportion, qu'elles ne paient souvent pas les frais de fabrication.
On retire aussi du pastel une sorte d'indigo ; mais les opérations préliminaires sont minutieuses. D'ailleurs l'indigo du pastel n'est plus aujourd'hui une denrée commerciale.
Frais et produits. — Le produit du pastel est assez variable ; mais, dans un bon sol et avec des soins convenables, on obtient en moyenne 55 à 60 quintaux de pastel en coques par hectare. Le prix le plus ordinaire du pastel est de 12 à 15 francs le quintal ; en sorte qu'on peut réaliser sur un hectare une somme de 660 à 900 francs. Le pastel une fois desséché se conserve très-bien, et même augmente de valeur par une bonne conservation. Voici comme on peut établir les frais de production :
Frais. | |
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2 labours | 30 fr. |
2 hersages | 8 |
Semaille | 20 |
Semence | 35 |
1 binage à la main et éclaircir | 40 |
2 binages à la houe | 8 |
Coupe des feuilles | 150 |
Manipulations | 95 |
Fumier | 180 |
Rente ou loyer du sol | 80 |
652 fr. |
Produits. | |
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Fumier restant | 90 fr. |
Vente des coques | 780 |
Graines et tiges | 50 |
920 fr. | |
Dont il faut déduire | 652 fr. |
Plus l'intérêt à l0 p.%. | 65 717 |
Reste pour bénéfice | 203 fr. |
Ce bénéfice est assez important, et le chiffre que nous avons donné mérite d'autant plus de confiance que la moyenne de 55 quintaux est un peu faible. On obtient quelquefois 70 et même 80 quintaux de coques bien sèches.
Cependant la culture du pastel entraîne avec elle tant de soins et de main-d'œuvre, dans un moment où l'exploitation réclame impérieusement les bras des ouvriers et la surveillance du maître, qu'elle est, pour les grandes exploitations, une source d'embarras qui nuisent tellement à la marche générale des travaux qu'il faut absolument y renoncer et l'abandonner aux mains de la petite propriété. Si d'ailleurs on veut importer celte culture dans un canton où elle n'est pas connue, on éprouvera de grandes difficultés pour les manipulations, les hommes bien au fait étant éloignés, et pour le débit, parce que les industriels ont un préjugé contre le pastel qui ne vient pas des lieux ordinaires de production.
Il n'est pas inutile de dire un mot du pastel comme plante Jour ragère et de pâturage. Ses feuilles grasses et charnues donnent une grande masse de nourriture : ce sont les premières qui paraissent au printemps, et c'est surtout sous le rapport de sa précocité que le pastel doit attirer l'attention de ceux qui élèvent des troupeaux. Il végète encore bien pendant la sécheresse. Sa racine longue et fusiforme lui permet de ne pas souffrir de l'absence d'humidité qui suspend la végétation des plantes à racines superficielles et traçantes.