Gourde, Cougourde, Calebasse (Candolle, 1882)
Nom accepté : Lagenaria siceraria (Molina) Standl.
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Gourde 3, Cougourde, Calebasse. — Lagenaria vulgaris, Seringe. — Cucurbita lagenaria, Linné.
Le fruit de cette Cucurbitacée a pris différentes formes dans les cultures ; mais, d'après l'ensemble des autres parties de la plante, les botanistes n'admettent qu'une espèce, divisée en plusieurs variétés 4. Les plus remarquables sont la Gourde des pèlerins, en forme de bouteille ; la Cougourde, dont le goulot est allongé; la Gourde massue ou trompette, et la Calebasse, ordinairement grande et peu étranglée. D'autres variétés moins répandues ont le fruit turbiné ou déprimé et fort petit, comme
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3. En anglais, le mot Gourd s'applique au Potiron (Cucurbita maxima). C'est un des exemples de la confusion des noms vulgaires, et de la précision supérieure des noms scientifiques.
4. Naudin, Annales des sc. nat., série 4, vol. 12, p. 91 ; Cogniaux, dans nos Mon. Phan., 3, p. 417.
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la Gourde tabatière. On reconnaît toujours l'espèce à sa fleur blanche, et à la dureté de la partie extérieure du fruit, qui permet de l'employer comme vase pour les liquides ou réservoir d'air, propre à soutenir les nageurs novices. La chair intérieure est tantôt douce et mangeable, tantôt amère et même purgative.
Linné 1 disait l'espèce américaine. De Candolle 2 l'a considérée comme probablement d'origine indienne, et la suite a confirmé cette opinion.
On a trouvé, en effet, le Lagenaria vulgaris sauvage au Malabar et dans les forêts humides de Deyra Doon 3. Roxburgh 4 le considérait bien comme spontané dans l'Inde, quoique les flores subséquentes l'aient dit seulement cultivé. Enfin Rumphius 5 indique des pieds sauvages, sur le bord de la mer, dans une localité des îles Moluques. Les auteurs mentionnent ordinairement la pulpe comme amère dans ces individus sauvages, mais elle l'est quelquefois aussi dans les formes cultivées. La langue sanscrite distinguait déjà la Gourde ordinaire, Ulavou, et une autre, amère, Kutou-Toumbi, à laquelle A. Pictet attribue aussi le nom Tiktaka ou Tilkikâ 6. Seemam 7 a vu l'espèce « cultivée et naturalisée » aux îles Fidji. Thozet l'a recueillie sur la côte de Queensland, en Australie 8, mais c'était peut-être le résultat de cultures dans le voisinage. Les localités de l'Inde continentale paraissent plus sûres et plus nombreuses que celles des îles du midi de l'Asie.
L'espèce a été trouvée, également sauvage, en Abyssinie, dans la vallée de Hieha, par Dillon, et parmi des buissons et des rocailles d'une autre localité, par Schimper 9.
De ces deux régions de l'ancien monde, elle s'est répandue dans les jardins de tous les pays tropicaux et des pays tempérés ayant une chaleur estivale suffisante. Parfois elle s'est naturalisée hors des cultures, comme on l'a observé en Amérique 10.
Le plus ancien ouvrage chinois mentionnant la Gourde est celui de Tchong-tchi-chou, du ier siècle avant Jésus-Christ, cité dans un ouvrage du ve ou vie siècle, selon le Dr Bretschneider 11
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1. Linné, Species plantarum, p. 1434, sous Cucurbita.
2. A. P. de Candolle, Flore française (1803), vol. 3, p. 692.
3. Rheede, Malabar, 8, pl. 1, 5 ; Royle, Ill. Himal., p. 218.
4. Roxburgh, Flora indica, éd. 1832, v. 3, p. 719.
5. Rumphius, Amboin., vol. 5, p. 397, t. 144.
6. Piddington, Index, au mot Cucurbita Lagenaria (en changeant la cacographie anglaise) ; Ad. Pictet, Origines indo-europ., éd. 3, vol. 1, p. 386.
7. Seemann, Flora Vitiensis, p. 106.
8. Bentham, Flora australiensis, 3, p. 316.
9. Décrite d'abord sous le nom de Lagenaria idolatrica. A. Richard, Tentamen fl. abyss., 1, p. 293, et ensuite Naudin et Cogniaux ont reconnu l'identité avec le L. vulgaris.
10. Torrey et Gray. Flora of North America, 1, p. 543 ; Grisebach, Flora of british W. India islands, p. 288.
11. Bretschneider, lettre du 23 août 1881.
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Il s'agit dans ce cas de plantes cultivées. Les formes actuelles des jardins de Peking sont la Gourde massue, qui est mangeable, et la Gourde bouteille.
Les auteurs grecs n'ont pas mentionné cette plante, mais les Romains en ont parlé depuis le commencement de l'empire. Elle est assez clairement désignée par des vers souvent cités 1 du livre X de Columelle. Après avoir décrit les différentes formes du fruit :
........... dabit illa capacem,
Nariciæ picis, aut Actæi mellis Hymetti,
Aut habilem lymphis hamulam, Bacchove lagenam,
Tum pueros eadem fluviis innare docebit.
Pline 2 parle d'une Cucurbitacée dont on faisait des vases et des barriques pour le vin, ce qui ne peut s'appliquer qu'à celle-ci.
Il ne paraît pas que les Arabes en aient eu connaissance de bonne heure, car Ibn Alawâm et Ibn Baithar n'en ont rien dit 3. Les commentateurs des livres hébreux n'ont pu attribuer aucun nom d'une manière positive à cette espèce, et cependant le climat de la Palestine était bien de nature à populariser l'usage des Gourdes, si on les avait connues. Il me paraît assez douteux, d'après cela, que les anciens Egyptiens aient possédé cette plante, malgré une figure unique de feuilles, vue dans une tombe, qui lui a été attribuée quelquefois 4. Alexandre Braun, Ascherson et Magnus, dans leur savant mémoire sur les restes de plantes égyptiennes du musée de Berlin 5, indiquent plusieurs Cucurbitacées sans mentionner celle-ci. Les premiers voyageurs modernes, comme Rauwolf 6, en 1574, l'ont vue dans les jardins de Syrie, et la Gourde dite des pèlerins, figurée, en 1539, par Brunfels, était probablement connue dès le moyen âge en Terre sainte.
Tous les botanistes du xvie siècle ont donné des figures de cette espèce, plus souvent cultivée alors, en Europe, qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le nom ordinaire dans ces vieux ouvrages était Cameraria, et l'on distinguait trois formes de fruits. A la couleur blanche de la fleur, toujours mentionnée, on ne peut douter de l'espèce. Je remarque aussi une figure, très mauvaise, il est vrai, où la fleur manque, mais où le fruit est exactement
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1. Tragus, Stirp., p. 285 ; Ruellius, De natura stirpium, p. 498 ; Naudin, l. c.
2. Pline, Hist. plant., 1. 19, c. 5.
3. Ibn Alawâm, d'après E. Meyer, Geschichte der Botanik, 3, p. 60 ; Ibn Baithâr, trad, de Sondtheimer.
4. Unger, Pflanzen des alten Ægyptens, p. 59 ; Pickering, Chronol. arrangement, p. 137.
5. In-8, 1877, p. 17.
6. Rauwolf, Flora orient., p. 125.
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la gourde des pèlerins, qui présente ce grand intérêt d'avoir paru avant la découverte de l'Amérique. C'est la planche 46 de l'Herbarius Pataviæ impressus, in-4°, 1485, ouvrage rare.
Malgré certains synonymes des auteurs, je ne crois pas que la Gourde ait existé en Amérique avant l'arrivée des Européens. Le Taquera de Piso 1 et le Cucurbita lagenæforma de Marcgraf 2 sont peut-être bien le Lagenaria vulgaris, comme le disent les monographes 3, et les échantillons du Brésil cités par eux doivent être certains, mais cela ne prouve pas que l'espèce fût dans le pays avant le voyage d'Americ Vespuce, en 1304. Depuis lors jusqu'aux voyages de ces deux botanistes, en 1637 et 1638, il s'est écoulé un temps bien plus long qu'il ne faut le supposer pour l'introduction et la diffusion d'une espèce annuelle, curieuse de forme, facile à cultiver et dont les graines conservent longtemps la faculté de germer. Elle peut même s'être naturalisée à la suite des cultures, comme cela s'est vu ailleurs. A plus forte raison le Cucurbita Siceratia Molina, attribué tantôt à l'espèce actuelle et tantôt au Cucurbita maxima 4, peut-il avoir été introduit au Chili, entre 1538, époque de la découverte de ce pays, et 1787, date de l'édition en italien de Molina. Acosta 5 parle aussi de Calebasses dont les Péruviens se servaient comme de coupe ou de vase, mais l'édition espagnole de son livre est de 1591, plus de cent ans après la conquête. Parmi les naturalistes ayant indiqué l'espèce le plus rapprochée de la découverte de l'Amérique (1492) est Oviedo 6, qui avait visité la terre ferme et, après un séjour à Vera-Paz, était revenu en Europe en 1515, mais était retourné à Nicaragua en 1539 7. D'après la compilation de Ramusio 8, il a parlé de zucche, cultivées en quantité aux Antilles et à Nicaragua à l'époque de la découverte de l'Amérique et dont on faisait usage comme de bouteilles. Les auteurs de flores de la Jamaïque, au xviie siècle, ont dit l'espèce cultivée dans cette île. P. Browne 9 cependant indique une grande Gourde cultivée et une petite, sauvage, ayant une pulpe amère et purgative.
Enfin, pour les Etats-Unis méridionaux, Elliott 10 s'exprimait ainsi en 1824 : « Le L. vulgaris se trouve rarement dans les bois et n'est certainement pas indigène. Il paraît avoir été apporté par les anciens habitants de notre pays d'une contrée plus
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1. Piso, Indiæ utriusque, etc., éd. 1658, p. 264.
2. Marcgraf, Hist. nat. Brasiliæ, 1648, p. 44.
3. Naudin, l. c. ; Cogniaux, dans Flora brasil., fasc, 78, p. 7, et dans de Candolle, Monogr. Phaner., 3, p. 418.
4. Cl. Gay, Flora Chilena, 2, p. 403.
5. Ios. Acosta, trad. française, p. 167.
6. Pickering, Chronol. arrang., p. 861.
7. Pickering, l. c.
8. Ramusio, vol. 3, p. 112.
9. P. Brown, Jamaica, ed. 2, p. 354.
10. Elliott, Sketch of the botany of S. Carolina and Georgia, 2, p. 663.
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chaude. Maintenant, l'espèce est devenue spontanée autour des habitations, particulièrement dans les îles de la mer. » L'expression : habitants de notre pays, a l'air de signifier les colons plutôt que les indigènes. Entre la découverte de la Virginie, par Cabot en 1497, ou les voyages de W. Raleigh en 1584, et les flores des botanistes modernes, il s'est écoulé plus de deux siècles, et les indigènes auraient eu le temps de répandre la culture de l'espèce, s'ils l'avaient reçue des Européens. Mais le fait même de la culture par les Indiens à l'époque des premières relations sur leur compte est douteux. Torrey et Gray 1 l'avaient mentionné comme certain dans leur flore, publiée en 1830-40, et plus tard le second de ces habiles botanistes 2, dans un article sur les Cucurbitacées connues des indigènes, ne cite pas le Calabash ou Lagenaria. Je remarque la même omission dans un autre article spécial, sur le même sujet, publié plus récemment 3.
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1. Torrey et Gray, Flora of N. America, 1, p. 544.
2. A. Gray, dans American journal of science, 1857, vol. 24, p. 442.
3. Trumbull, dans Bulletin of the Torrey club of botany, vol. 6, ann. 1876, p. 69.