Co-ba (Potager d'un curieux, 1899)
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Nom accepté : Zizania latifolia
Cette plante a été découverte, il y a plus de cinquante ans, par Turczaninow, dans la Russie transbaïcalienne, où elle croît à l'état sauvage. Ce botaniste russe l'a nommée d'abord Zizania palustris. On la cultive dans toute la Chine, dans l'eau, comme le Riz, pour ses tiges, dont on mange la partie inférieure (de la jeune plante), près des racines, comme légume. A Pékin, la plante atteint une hauteur de 2 mèlres.
Cette plante est mentionnée par : Franchet et Savatier, Enumeratio plantarum in japonia crescentium, II, p. 156 ; Dr Mène, Productions végétales du Japon, p. 230 ; Siebold, Synopsis plantarum œconomicarum japoniæ, 1827, 368 (Graminea makomo frumentun pro farina in provinciis septentrionalibus cultum).
Le Dr Bretschneider, à l'obligeance duquel nous avons eu tant de fois recours lorsqu'il s'est agi d'avoir des renseignements sur les productions végétales de la Chine, nous a écrit ce qui suit : « Dans les livres de botanique chinois, cette plante est décrite sous le nom de Kou ou Kiao. Voir le Pentsao-kang mou (Bretschneider, Botanicon sinicum, p. 54, chap. XIX, p. 26) ; le Tchi wou ming shi t'ou K'ao (Bot. sinicum, p. 72, chap. XVIII, p. 13).
« Dans le Kin huang pen ts'ao (Bot. sinicum, p. 49), ancien livre du XIVe siècle, que je possède, je trouve un
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article sur la culture du Kiao, accompagné d'une figure (feuilles et racines).
« La plante est aussi figurée et décrite dans la botanique japonaise Phonzo zoufou (Franchet et Savalier, loc. cil., 1, p. 15, chap. XXXIII, p. 21 et 22). La figure n'est pas caractéristique.
« La culture de l’Hydropyrum en Chine est très ancienne. On le mentionne dans les livres classiques.
D'après les livres chinois, on cultive cette plante aussi pour ses graines. Ce n'est pas le cas à Pékin, où on ne la cultive que pour ses jeunes tiges comestibles. Son nom vulgaire à Pékin est Kiao paï tsaï (Chou de Kiao).
Ce légume est aussi connu sous le nom de Kiao sun (jeunes pousses de Kiao). »
Sous le titre de On a Chinese culinary vegetable, M. H.-F. Hance a publié, dans le Journal of Botany (année 1872, p. 146), l'intéressante note dont nous donnons ci-après la traduction :
- « Parmi les légumes estimés chez les natifs, il y en a un appelé par eux Kan sun, et connu par les Européens qui ne le rejettent pas, comme quelques-uns le font, par la seule raison qu'il est chinois, sous le nom de Cane-Shoots (rejetons de Canne).
- Il est apporté au marché en morceaux cylindriques, blancs, de 2 pouces et demi à 3 pouces et demi de longueur et de 1 à 1 pouce et demi de diamètre. Il est atténué vers le haut en pointe conique, entouré et surmonté par les feuilles et le chaume, dont on le détache sans peine.
- Le goût du Shoot cru rappelle celui d'une Noix à demi mûre, mais il ne se mange jamais que cuit. Les Chinois l'accommodent avec la viande; les étrangers le coupent en long, en deux ou trois morceaux, le font bien bouillir et le servent avec du beurre fondu. Préparé de cette
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- manière, il est, à mon goût, un des plus agréables légumes et des plus délicats que je connaisse. Il est difficile d'indiquer exactement sa saveur. C'est peut être celle du Maïs vert qui s'en approche le plus, bouilli comme le mangent les Américains sous le nom de Green corn (Blé vert), quoiqu'elle possède une saveur particulière d'une délicatesse à laquelle je ne connais rien de comparable dans aucun autre légume.
- Un très léger examen fait voir que ces Cane-Shoots, comme on les appelle, consistent en la base solide de la tige d'une herbe ; mais, quoique j'aie longtemps désiré en déterminer l'espèce, ce n'est que l'autre jour que je réussis à obtenir des échantillons vivants, en fleur. En les examinant, je fus grandement surpris de trouver qu'ils se rapportaient à l'Hydropyrum latifolium Griseb., plante découverte, il y a environ quarante ans, par Turczaninow dans des lacs, au confluent des rivières Schilka et Argun, en Amurie, et trouvée depuis sur le ripper Ussuri, dans le lac Kengka, dans le voisinage de Pékin (d'où j'ai eu des spécimens recueillis par M. Swinhœ) etau Japon. Elle n'est pas spontanée dans le sud de la Chine, mais seulement cultivée (dans les eaux stagnantes) pour la table ; et je trouve qu'on la cultive aussi comme légume à Kiu-Kiang, sur le Yang-Tze. Je suppose, quoique je n'aie pas de donnée certaine quand au développement de sa culture, qu'elle est très étendue dans ce pays.
- Comme espèce, elle est très voisine du H. esculentum Link., 1e Indian rice (Riz indien) ou Water oats (Avoine aquatique), Zizania aquatica L., de l'Amérique du Nord, avec laquelle Trinius, avec hésitation, la réunit ; et même Grisebach, n'ayant pas de spécimen de cette dernière herbe, ne fut pas convaincu de leur différence. Je suis d'un avis opposé cependant. »
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L'auteur fait alors ressortir les caractères qui différencient ces deux espèces ; puis il ajoute :
- « Turczaninow remarque que son espèce diffère aussi par la présence d'un rhizome allongé qu'il assure manquer dans l’H. esculentum.
- Endlicher réunit les genres Hydropyrum et Hydrochloa, et le docteur Chapman, tout en admettant le dernier genre, ramène l’Hydropyrum au Zizania, comme le fait aussi le professeur Asa Gray. Meissner reconnaît et l’Hydropyrum et le Zizania comme genres valables, réunissant dubitativement l’Hydrochloa au premier. Il faut admettre que ces genres sont dans une extrême confusion et mal distingués.
- C'est l'extrême connexion de l'herbe soumise à l'examen avec l'espèce américaine qui, bien qu'elle fournisse un grain excellent, ressemblant un peu au Riz, qui était d'un usage général chez les Indiens, spécialement dans les tribus vivant dans le voisinage des grands lacs et n'a jamais, je suppose, été employée autrement, me conduit à penser que l'identification du légume chinois peut avoir de l'intérêt et de l'importance pour les jardiniers américains ; car je ne puis douter que l’Hydropyrum esculentum donnerait un produit identique, en volume et en saveur, à celui de la plante dont il est si voisin.
- J'appelle l'attention des habiles horticulteurs des États-Unis sur cette herbe, dans la croyance qu'elle payera la peine de sa culture expérimentale.
- Nos cousins américains sont, en règle générale, plus amateurs et plus connaisseurs en légumes que nous, Anglais, et en aiment une plus grande variété à leurs repas.
- Si l'article précédent avait pour effet l'introduction d'un légume nouveau, et, comme je pense avec beau-
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- coup d'autres, exceptionnellement délicat et choisi, sur leurs tables, je ne me sentirais que trop heureux d'avoir été utile en appelant sur lui leur attention. J'espère aussi réussir à envoyer dans mon pays des spécimens vivants de l'espèce asiatique, qui, d'après la température des localités où elle croît, serait incontestablement tout de suite naturalisée dans les lacs et dans les marais du nord et du centre de l'Europe et fournirait, sans demander aucun soin particulier et sans empiéter sur le terrain occupé par d'autres récoltes, une nourriture saine et agréable. L’Hydropyrum esculentum a été acclimaté en Angleterre et en Ecosse. »
Notre attention a été appelée sur cette plante par M. Eugène Simon, ancien consul de France en Chine, qui en avait envoyé du plant au ministère de l'Agriculture. Ce plant ayant été confié aux bons soins de M. Hardy, nous avons demandé des renseignements à l'éminent directeur de l'Ecole nationale d'Horticulture de Versailles, qui nous a répondu :
- « Le 20 novembre 1857, nous a-t-il dit, j'ai reçu une certaine quantité d'un Roseau comestible venant de Chang-Haï.
- Ce Roseau portait le nom mandarin de Kao-paé et celui de Co-ba en langue vulgaire.
- Le Co-ba, paraît-il, ne produit pas de graines ; aussi, n'ai-je reçu que des plants qui étaient en fort mauvais état. J'ai cependant pu en conserver un qui a végété assez misérablement pendant deux ans et qui a fini par périr, malgré les soins assidus dont il avait été l'objet.
- La plante n'a pu être déterminée scientifiquement.
- Voici quelques renseignements que j'ai eus, à cette époque, sur le Co-ba. J'ai la pensée qu'ils vous intéresseront.
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- Il y a deux sortes (1) de Co-ba : le Co-ba de Fou-Tcheou, le Co-ba de Chang-Haï. Ce sont des plantes aquatiques végétant dans toutes les eaux courantes ou stagnantes du nord de la Chine.
- La première sorte donne deux récoltes par an. Ses racines ne tracent pas. Il faut avoir soin, à chaque récolte, de séparer des grosses tiges leurs jeunes rejetons et de replanter ceux-ci dans la vase.
- La seconde ne donne qu'une récolte par an, à moins d'un automne long et chaud ; mais les racines tracent et s'étendent en tous sens; elle croît spontanément une fois plantée.
- On consomme la base de la tige sur une longueur de 0m,25 à 0m,30, soit crue en salade, soit cuite en mets divers.
- Le Co-ba n'est bon à récolter que lorsqu'il est entièrement blanc. Son goût délicat participe du Chou palmiste et du Bambou. Il est aisé à conserver pendant plusieurs mois et est d'un transport facile.
- Quant à la culture, elle serait la suivante : « Les chinois arrachent des plants de Co-ba qu'ils font sécher (?) au soleil pendant quelques jours; puis, du 15 novembre au 15 décembre, ils mettent les racines en terre ou plutôt dans de la vase, en eau courante ou stagnante. C'est dans la période du 15 septembre au 15 octobre de l'année suivante qu'a lieu la récolte. Cette culture s'applique au Co-ba ordinaire, qui ne produit qu'une seule fois par an et dont la racine est traçante.
- Pour le Co-ba dont la racine ne trace pas, il est
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(1) Il serait intéressant de savoir si l'une de ces deux sortes ne correspondrait pas justement à l’Hydropyrum esculentum (Zizania aquatica), qui ne semble pas différer beaucoup de l’Hydropyrum latifolium.
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- soumis à une culture régulière. Il demande également un terrain inondé et donne deux récoltes par an. On le replante chaque fois et on le fume.
- La matière employée pour la fumure est, en général, le résidu du Pois oléagineux appelé, en chinois, Téoupinn, qu'on répand dans la proportion de 60 kilos par demi-hectare. »
M. Eugène Simon, ancien consul de France en Chine, nous a donné les renseignements suivants sur les essais d'introduction du Co-ba en France :
- « Des envois de Co-ba étaient faits par M. de Montigny et par moi. Je n'ai pas fait d'envoi en 1858.
- En 1861, j'ai fait un envoi au ministère de l'Agriculture. Les pieds de Co-ba étaient plantés dans de la terre humide et dans une serre à la Ward.
- Je ne connais pas la variété non traçante qui ne donne qu'une récolte.
- J'ai expédié l'espèce cultivée dont on obtient deux récoltes par an. Mon envoi a été remis à M. Hardy, qui, en 1864, m'a montré des pieds encore vivants, mais en mauvais état. »
Depuis cette époque, aucune nouvelle tentative d'introduction n'a été faite. Nous avons enfin réussi à nous procurer la plante, grâce à l'obligeance de la maison Vilmorin, et nous l'avons confiée à un amateur sérieux, M. Latour-Marliac, de Temple-sur-Lot, pour qu'il en expérimente la culture dans le midi de la France.
Dans une lettre que nous avons reçue, notre correspondant nous dit que la plante a résteté aux 16° de froid de l'hiver 1891-1892 ; qu'elle pousse vigoureusement, mais qu'il n'a pas encore pu en déguster les tiges ; par ses belles feuilles dressées, elle présenterait certainement quelque intérêt au point de vue ornemental.