Chou ordinaire (Candolle, 1882)
Nom accepté : Brassica oleracea L.
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Chou ordinaire. — Brassica oleracea, Linné.
Le Chou, tel qu'il est figuré dans l'English botany, t. 637, le Flora Danica, t. 2056, et ailleurs, se trouve sur les rochers du bord de la mer : 1° dans l'île de Laland en Danemark, l'île Heligoland, le midi de l'Angleterre et de l'Irlande, la Normandie, les îles de Jersey et Guernesey et la Charente-Inférieure 1 ; 2° sur la côte septentrionale de la Méditerranée, près de Nice, Gênes et Lucques 2. Un voyageur du siècle dernier, Sibthorp, disait l'avoir trouvé au mont Athos, mais aucun botaniste moderne ne l'a confirmé, et l'espèce paraît étrangère à la Grèce, aux bords de la mer Caspienne, de même qu'à la Sibérie, où Pallas disait jadis l'avoir vue, et à la Perse 3. Non seulement les nombreux voyageurs qui ont exploré ces pays ne l'ont pas trouvée, mais les hivers paraissent trop rigoureux pour elle dans l'Europe orientale et la Sibérie. La distribution sur des points assez isolés, et dans deux régions différentes de l'Europe, peut faire soupçonner ou que des pieds en apparence indigènes seraient le résultat, dans plusieurs cas, d'une dissémination provenant des cultures 4, ou que l'espèce aurait été autrefois plus commune et tendrait à disparaître. La
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1. Fries, Summa, p. 29 ; Nylander, Conspectus, p. 46 ; Bentham, Handb. brit. flora, ed. 4 p. 40 ; Mackay, Fl. hibern., p. 28 ; Brebisson, Flore de Normandie, éd. 2, p. 18 ; Babington, Primitiæ fl. sarnicæ, p. 8 ; Clavaud, Flore de la Gironde, I, p.68.
2. Bertoloni, Fl. ital., 7, p. 146 ; Nylander, l. c.
3. Ledebour, Fl. ross. ; Grisebach, Spicilegium fl. rumel ; Boissier, Fl. or., etc.
4. Watson, si attentif aux questions de ce genre, doute de l'indigénat en Angleterre. (Compendium of the Cybele, p. 103), mais la plupart des auteurs de flores britanniques l'admettent.
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présence dans les îles de l'Europe occidentale est favorable à cette dernière hypothèse, mais l'absence dans celles de la mer Méditerranée lui est contraire 1.
Voyons si les données historiques et linguistiques ajoutent quelque chose aux faits de la géographie botanique.
Et d'abord c'est en Europe que les variétés innombrables de choux se sont formées 2, principalement depuis les anciens Grecs. Théophraste en distinguait trois, Pline un nombre double, Tournefort une vingtaine, de Candolle plus de trente. Ce n'est pas d'Orient que sont venues ces modifications, — nouvel indice d'une ancienne culture en Europe et d'une origine européenne.
Les noms vulgaires sont également nombreux dans les langues européennes et rares ou modernes dans les asiatiques. Sans répéter une foule de noms que j'ai cités autrefois 3, je dirai qu'en Europe ils se rattachent à quatre on cinq racines distinctes et anciennes :
Kap ou Kab, dans plusieurs noms celtiques et slaves. Notre nom français Cabus en dérive. L'origine est évidemment la même que pour Caput, à cause de la forme en tête du chou.
Caul, Kohl, de plusieurs langues latines (Caulis, signifiant tige et chou), germaniques (Chôli en ancien allemand, Kohl en allemand moderne, Kaal en danois) et celtiques (Cal en irlandais, Kaol et Kol en breton) 4.
Bresic, Bresych, Brassic, des langues celtiques 5 et latines (Brassica), d'où probablement Berza et Verza des Espagnols et Portugais, Varza des Roumains 6.
Aza, des Basques (Ibères), que M. de Charencey 7 regarde comme propre à la langue euskarienne, mais qui diffère peu des précédents.
Krambai, Crambe, des Grecs et des Latins.
La variété des noms dans les langues celtiques concorde avec l'existence de l'espèce sur les côtes occidentales d'Europe. Si les Aryens Celtes avaient apporté la plante d'Asie, ils n'auraient probablement pas inventé des noms tirés de trois sources différentes. Il est aisé d'admettre, au contraire, que les peuples aryens, voyant le Chou indigène et peut-être employé déjà en
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1. Les Brassica balearica et Br. cretica sont vivaces, presque ligneux, non bisannuels. On s'accorde à les séparer du Br. oleracea.
2. Aug. Pyr. de Candolle a publié, sur les divisions et subdivisions du Brassica oleracea, un mémoire spécial (Transactions of the hortic. Soc., vol. 5, traduit en allemand, et en français dans la Bibl. univ. agricult., vol. 8), qui est souvent cité comme un modèle dans ce genre.
3. Alph. de Candolle, Géogr. bot. raisonnée, p. 839.
4. Ad. Pictet, Les origines indo-européennes, éd. 2, vol. 1, p. 380.
5. Alph. de Candolle, l. c. ; Ad. Pictet, l. c.
6. Brandza, Prodr. fl romane, p. 122.
7. De Charencey, Recherches sur les noms basques, dans Actes de Ia Société philologique, 1er mars 1869.
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Europe par les Ibères ou les Ligures, ont créé des noms ou se sont servis de ceux des peuples plus anciens dans le pays.
Les philologues ont rattaché le Krambai des Grecs au nom persan Karamb, Karam, Kalam, kourde Kalam, arménien Gaghamb 1 ; d'autres à une racine de la langue mère supposée des Aryens, mais ils ne s'accordent pas sur les détails. Selon Fick 2, Karambha, dans la langue primitive indo-germanique, signifie « Gemüsepflanze (légume), Kohl (chou), Karambha voulant dire tige, comme caulis. » Il ajoute que Karambha en sanscrit est le nom de deux légumes. Les auteurs anglo-indiens ne citent pas ce nom prétendu sanscrit, mais seulement un nom des langues modernes de l'Inde, Kopee 3. Ad. Pictet, de son côté, parle du mot sanscrit Kalamba, « tige de légume, appliqué au chou. » J'ai beaucoup de peine, je l'avoue, à admettre ces étymologies orientales du mot gréco-latin Crambe. Le sens du mot sanscrit est très douteux (si le mot existe), et, quant au mot persan, il faudrait savoir s'il est ancien. J'en doute, car, si le chou avait existé dans l'ancienne Perse, les Hébreux l'auraient connu 4.
Par tous ces motifs, l'espèce me paraît originaire d'Europe. La date de sa culture est probablement très ancienne, antérieure aux invasions aryennes, mais on a commencé sans doute par récolter la plante sauvage avant de la cultiver.
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1. Ad. Pictet. l. c.
2. Fick, Vörterb. d. indo-germ. Sprachen, p. 34.
3. Piddington, Index ; Ainslies, Mat. méd. ind.
4. Rosenmüller, Bibl. Alterk., ne cite aucun nom.