Caroubier (Candolle, 1882)
Nom accepté : Ceratonia siliqua L.
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Caroubier 1. — Ceratonia Siliqua, Linné.
On sait à quel point les fruits ou légumes du Caroubier sont recherchés dans les parties chaudes de la région de la mer Méditerranée, pour la nourriture des animaux et même de l'homme. De Gasparin 2 a donné des détails intéressants sur le traitement, les emplois et l'habitation de l'espèce, envisagée comme arbre cultivé. Il note qu'elle ne dépasse pas au nord la limite où l'on peut avoir l'oranger sans abri. Ce bel arbre, à feuilles persistantes, ne s'accommode pas non plus des pays très chauds, surtout quand ils sont humides. Il aime le voisinage de la mer et les terrains rocailleux. Sa patrie, d'après de Gasparin, est « probablement le centre de l'Afrique. Denham et Clapperton, dit-il, l'ont trouvé dans le Bournou. » Cette preuve me paraît insuffisante, car, dans toute la région du Nil et en Abyssinie, le Caroubier n'est pas sauvage ou même n'est pas cultivé 3. R. Brown n'en parle pas dans son mémoire sur les plantes du voyage de Denham et Clapperton. Plusieurs voyageurs l'ont vu dans les forêts de la Cyrénaïque, entre le littoral et le plateau ; mais les habiles botanistes qui ont dressé le catalogue des plantes de ce pays ont eu soin de dire 4 : « Peut-être indigène. » La plupart des botanistes se sont contentés de mentionner l'espèce dans le centre et le midi de la région méditerranéenne, depuis le Maroc et l'Espagne jusqu'à la Syrie et l'Anatolie, sans scruter beaucoup si elle est indigène ou cultivée, et sans aborder la question de la véritable patrie, antérieure à la culture. Ordinairement, ils indiquent le Caroubier comme « cultivé et subspontané ou presque naturalisé ». Cependant il est donné pour spontané en Grèce, par M. de Heldreich ; en Sicile, par Gussone et Bianca ; en Algérie, par Munby 5, et je cite là des auteurs qui ont vécu assez dans ces divers pays pour se former une opinion vraiment éclairée.
M. Bianca remarque cependant que le Caroubier n'est pas toujours vigoureux et productif dans les localités assez res-
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1. Enuméré ici pour ne pas le séparer d'autres légumineuses cultivées pour les graines seulement.
2. De Gasparin, Cours d'agriculture, 4, p. 328.
3. Schweinfurth et Ascherson, Aufzählung, p. 255 ; Richard, Tentamen floræ abyssinicæ.
4. Ascherson, etc., dans Rohls, Kufra, 1, vol. in-8°, 1881, p. 519.
5. Heldreich, Nutzpflanzen Griechenlands, p. 73, Die Pflanzen der attischen Ebene, p. 477 ; Gussone, Synopsis fl. siculæ, p. 646 ; Bianca, Il Carrubo, dans Giornale d'agricoltura italiana, 1881 ; Munby, Catal. pl. in Alger. spont., p. 13.
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treintes où il existe en Sicile, dans les petites îles adjacentes et sur la côte d'Italie. Il s'appuie, en outre, sur le nom italien Carrubo, presque semblable au nom arabe, pour émettre l'idée d'une introduction ancienne dans le midi de l'Europe, l'espèce étant originaire plutôt de Syrie ou de l'Afrique septentrionale. A cette occasion, il soutient, comme probable, l'opinion de Hœfer et de Bonne 1, d'après laquelle le Lotos des Lotophages était le Caroubier, dont la fleur est sucrée et le fruit d'un goût de miel, conformément aux expressions d'Homère. Les Lotophages habitant la Cyrénaïque, le Caroubier devait croître en masse dans leur pays. Pour admettre cette hypothèse, il faut croire qu'Hérodote et Pline n'ont pas connu la plante d'Homère, car le premier a décrit le Lotos comme ayant une baie de Lentisque et le second comme un arbre qui perd ses feuilles en hiver 2.
Une hypothèse sur une plante douteuse dont a parlé jadis un poète ne peut guère servir de point d'appui dans un raisonnement sur des faits d'histoire naturelle. Après tout, le Lotos d'Homère était peut-être... dans le jardin fantastique des Hespérides. Je reviens à des arguments d'un genre plus sérieux, dont M. Bianca a touché quelques mots.
Le Caroubier est désigné dans les langues plus ou moins anciennes par deux noms : l'un grec, Keraunia ou Kerateia 3 ; l'autre arabe, Chirnub ou Charûb. Le premier exprime la forme du légume, analogue à certaines cornes médiocrement recourbées. Le second signifie un fruit allongé (légume), car on voit dans l'ouvrage de Ebn Baithar 4 que quatre autres Légumineuses sont désignées par ce même nom, avec une épithète. Les Latins n'avaient pas de nom spécial pour le Caroubier. Ils se servaient du mot grec, on de l'expression Siliqua, Siliqua græca, c'est-à-dire fruit allongé de Grèce 5. Cette pénurie de noms est l'indice d'une habitation jadis restreinte et d'une culture qui ne remonte probablement pas à des temps préhistoriques. Le nom grec s'est conservé en Grèce. Le nom arabe existe aujourd'hui chez les Kabyles, qui disent Kharroub pour le fruit, Takharrout pour l'arbre 6, comme les Espagnols disent Algarrobo. Chose singulière, les Italiens ont pris aussi le nom arabe, Currabo, Carubio, d'où vient notre nom français Caroubier. Il semble qu'une introduction se serait faite, par les Arabes, dans le moyen âge,
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1. Hœfer, Histoire de la botanique, de la minéralogie et de la géologie, 1 vol. in-12, p. 20 ; Bonne, Le Caroubier ou l'arbre des Lotophages, Alger, 1869 (cité d'après Hœfer). Voir, ci-dessus, l'article du Jujubier.
2. Pline, Hist., 1. 16, c. 30.
3. Théophraste, Hist. plant., 1. 1, c. 11 ; Dioscorides, 1. 1, c. 155 ; Fraas, Syn. fl. class., p. 65
4. Ebn Baithar, trad. allem., 1, p. 354 ; Forskal, Flora ægypt., p. 77.
5. Columna, cité dans Lenz, Bot. der Alten Griech. und Rœm., p. 733 ; Pline, Hist., 1. 13, c. 8.
6. Dict. français-berbère, au mot Caroube.
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depuis l'époque romaine, où l'on employait un nom différent.
Ces détails appuient l'idée de M. Bianca d'une origine plus méridionale que la Sicile. D'après Pline, l'espèce était de Syrie, Ionie, Gnide et Rhode, mais il ne dit pas si dans ces localités elle était sauvage ou cultivée.
Selon le même auteur, le Caroubier n'existait pas en Egypte. On a cru cependant le reconnaître dans des monuments bien antérieurs à l'époque de Pline, et même des égyptologues lui ont attribué deux noms égyptiens, Kontrates ou Jiri 1. Lepsius a donné la figure d'un légume qui paraît bien une caroube, et le botaniste Kotschy ayant rapporté une canne, sortie d'un cercueil, s'est assuré, par l'observation au microscope, qu'elle est de bois de Caroubier 2. On ne connaît aucun nom hébreu de cette espèce, dont l'Ancien Testament ne parle pas. Le Nouveau en fait mention, avec le nom grec, dans la parabole de l'enfant prodigue. La tradition des chrétiens d'Orient porte que saint Jean se serait nourri de Caroubes dans le désert, et c'est de là que dans le moyen âge on a tiré des noms, comme Pain de Saint-Jean, et Johannis brodbaum, pour le Caroubier.
Evidemment, cet arbre a pris de l'importance au commencement de l'ère chrétienne, et ce sont les Arabes qui l'ont surtout propagé vers l'Occident. S'il avait existé antérieurement. en Algérie, chez les Berbères, et en Espagne, on aurait conservé des noms antérieurs à l'arabe, et l'espèce aurait probablement été introduite aux Canaries par les Phéniciens.
Je résume l'ensemble des données comme suit :
Le Caroubier était spontané à l'orient de la mer Méditerranée, probablement sur la côte méridionale d'Anatolie et en Syrie, peut-être aussi dans la Cyrénaïque. Sa culture a commencé depuis les temps historiques. Les Grecs l'ont étendue dans leur pays et en Italie ; mais plus tard les Arabes s'en sont occupés davantage et l'ont propagée jusqu'au Maroc et en Espagne. Dans tous ces pays, l'espèce s'est naturalisée çà et là, sous une forme moins productive, qu'on est obligé de greffer pour avoir de meilleurs fruits.
Jusqu'à présent, on n'a pas trouvé le Caroubier fossile dans les tufs et dépôts quaternaires de l'Europe méridionale. Il est seul de son espèce, dans le genre Ceratonia, qui est assez exceptionnel parmi les Légumineuses, surtout en Europe. Rien ne peut faire supposer qu'il ait existé dans les anciennes flores tertiaires ou quaternaires du sud-ouest de l'Europe.
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1. Lexicon oxon., cité dans Pickering, Chronological hist. of plants, p. 141.
2. Le dessin est reproduit dans Unger, Pflanzen des alten Ægyptens, fig. 22. L'observation qu'il cite de Kotschy aurait besoin d'être confirmée par un anatomiste spécial.