Bananier (Candolle, 1882)
Nom correct : Musa acuminata Colla, Musa paradisiaca L.
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Bananier. — Musa sapientum et M. paradisiaca, Linné. — M. sapientum, Brown.
On regardait assez généralement le Bananier, ou les Bananiers, comme originaires de l'Asie méridionale et comme transportés en Amérique par les Européens, lorsque M. de Humboldt est venu jeter des doutes sur l'origine purement asiatique. Il a cité, dans son ouvrage sur la Nouvelle-Espagne 6, d'anciens auteurs d'après lesquels le Bananier aurait été cultivé en Amérique avant la découverte.
Il convient que, d'après Oviedo 7, le Père Thomas de Ber-
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6. De Humboldt, Nouvelle-Espagne, 1re édit., II, p. 360.
7. Oviedo, Hist. nat., 1556, p. 112-114. Le premier ouvrage d'Oviedo est
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langas aurait transporté, en 1516, des îles Canaries à Saint-Domingue, les premiers Bananiers, introduits de là dans d'autres îles et sur la terre ferme 1. Il reconnaît que, dans les relations de Colomb, Alonzo Negro, Pinzon, Vespuzzi et Cortez, il n'est jamais question de Bananier. Le silence de Hernandez, qui vivait un demi-siècle après Oviedo, l'étonne et lui paraît une négligence singulière, « car, dit-il 2, c'est une tradition constante au Mexique et sur toute la terre ferme que le Platano arton et le Dominico y étaient cultivés longtemps avant l'arrivée des Espagnols. » L'auteur qui a marqué avec le plus de soin les différentes époques auxquelles l'agriculture américaine s'est enrichie de productions étrangères, le Péruvien Garcilasso de la Vega 3, dit expressément que, du temps des Incas, le maïs, le quinoa, la pomme de terre, et dans les régions chaudes et tempérées les bananes faisaient la base de la nourriture des indigènes. Il décrit le Musa de la vallée des Andes ; il distingue même l'espèce plus rare, à petit fruit sucré et aromatique, le Dominico, de la banane commune ou Arton. Le Père Acosta 4 affirme aussi, quoique moins positivement, que le Musa était cultivé par les Américains avant l'arrivée des Espagnols. Enfin M. de Humboldt ajoute d'après ses propres observations : « Sur les rives de l'Orénoque, du Cassiquaire ou de Beni, entre les montagnes de l'Esmeralda et les rives du fleuve Carony, au milieu des forêts les plus épaisses, presque partout où l'on découvre des peuplades indiennes qui n'ont pas eu des relations avec les établissements européens, on rencontre des plantations de Manioc et de Bananiers. » M. de Humboldt, en conséquence, a émis l'hypothèse qu'on aurait confondu plusieurs espèces ou variétés constantes de Musa, dont quelques-unes seraient originaires du nouveau monde.
Desvaux s'empressa d'examiner la question spécifique, et dans un travail vraiment remarquable publié en 1814 5 il a regardé tous les Bananiers cultivés pour leurs fruits comme une seule espèce. Dans cette espèce, il distingue 44 variétés, qu'il dispose en deux séries, les Bananes à gros fruits (7 à 15 pouces de longueur) et celles à petits fruits (1 à 6 pouces) appelées vulgairement figues bananes. R. Brown en 1818, dans son ouvrage sur les plantes du Congo, p. 51, soutient aussi qu'aucune circonstance dans la structure des Bananiers cultivés en Asie et en Amérique n'empêche de les considérer comme appartenant à
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de 1526. C'est le plus ancien voyageur naturaliste cité par Dryander (Bibl. banks.) pour l'Amérique.
1. J'ai lu ce passage également dans la traduction d'Oviedo par Ramusio, vol. 3, p. 115.
2. De Humboldt, Nouvelle-Espagne, 2e édit., p. 385.
3. Garcilasso de la Vega, Commentarios reales, 4, p. 282.
4. Acosta, Hist. nat. de Indias, 1608, p. 250.
5. Desvaux, Journ. bot., IV, p. 5.
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une seule espèce. Il adopte le nom de Musa sapientum, qui me paraît effectivement préférable à celui de M. paradisiaca, adopté par Desvaux, parce que les variétés à petits fruits fertiles rapportées au M. sapientum L. semblent plus près de l'état des Musa spontanés qu'on a trouvés en Asie.
Brown remarque, sur la question d'origine, que toutes les autres espèces du genre Musa sont de l'ancien monde ; que personne ne dit avoir trouvé en Amérique, dans l'état sauvage, des variétés à fruits fertiles, comme cela est arrivé en Asie ; enfin, que Piso et Marcgraf ont regardé le Bananier comme introduit du Congo au Brésil. Malgré la force de ces trois arguments, M. de Humboldt, dans la seconde édition de son Essai sur la Nouvelle-Espagne (2, p. 397), n'a pas renoncé complètement à son opinion. Il dit que le voyageur Caldcleugh 1 a trouvé chez les Puris la tradition établie que, sur les bords du Prato, on cultivait, longtemps avant les communications avec les Portugais, une petite espèce de banane. Il ajoute qu'on trouve dans les langues américaines des mots, non importés, pour distinguer le fruit du Musa, par exemple Paruru en tamanaque, etc., Arata en maypure. J'ai lu aussi dans le voyage de Stevenson 2 qu'on aurait trouvé dans les huacas, ou tombeaux péruviens antérieurs à la conquête, des lits de feuilles des deux Bananiers cultivés habituellement en Amérique ; mais, comme ce voyageur dit avoir vu dans ces huacas des fèves 3 et que la fève est certainement de l'ancien monde, ses assertions ne méritent guère confiance. M. Boussingault 4 pensait que le Platano arton au moins est originaire d'Amérique, mais il n'en a pas donné de preuve. Meyen, qui avait aussi été en Amérique, n'ajoute aucun argument à ceux qui étaient connus avant lui 5. Il en est de même du géographe Ritter 6, qui reproduit simplement pour l'Amérique les faits indiqués par de Humboldt.
D'un autre côté, des botanistes qui ont visité l'Amérique plus récemment n'hésitent pas sur l'origine asiatique. Je citerai Seemann pour l'isthme de Panama, Ernst pour le Vénezuela et Sagot pour la Guyane 7. Les deux premiers insistent sur l'absence de noms pour le Bananier dans les langues du Pérou et du Mexique. Piso ne connaissait aucun nom brésilien. De Martius 8 a indiqué depuis, dans la langue tupi du Brésil, les noms Pacoba ou Bacoba. Ce même nom Bacove est usité, selon
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1. Caldcleugh, Trav. in S. Amer., 1825, I, p. 23.
2. Stevenson, Trav. in S. Amer., 1, p. 328.
3. Stevenson, Trav. in S. Amer., 1, p. 363.
4. Boussingault, dans C. r. Acad. sc. Paris, 9 mai 1836.
5. Meyen, Pflanz. geog., 1836, p. 383.
6. Ritter, Erdkunde, 4, p. 870 et suiv.
7. Seemann, Botany of Herald, p. 213 ; Ernst, dans Seemann, Journal of botany, 1867, p. 289 ; Sagot, dans Journal de la Société d'hortic. de France, 1872, p. 226.
8. Martius, Ethnogr. Sprachenkunde America's, p. 123.
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M. Sagot, par les Français à la Guyanne. Il a peut-être pour origine le nom Bala ou Palan, du Malabar, à la suite d'une introduction par les Portugais, depuis le voyage de Piso.
L'ancienneté et la spontanéité du Bananier en Asie sont des faits incontestables. Il a plusieurs noms sanscrits 1. Les Grecs, les Latins et ensuite les Arabes en ont parlé comme d'un arbre fruitier remarquable de l'Inde. Pline 2 en parle assez clairement. Il dit que les Grecs de l'expédition d'Alexandre l'avaient vu dans l'Inde, et il cite le nom Pala, qui existe encore au Malabar. Les sages se reposaient sous son ombre et en mangeaient les fruits. De là le nom de Musa sapientum des botanistes. Musa est tiré de l'arabe Mouz ou Mauwz, qu'on voit déjà au XIIIe siècle dans Ebn Baithar. Le nom spécifique paradisiaca vient des hypothèses ridicules qui faisaient jouer au Bananier un rôle dans l'histoire d'Eve et du paradis.
Il est assez singulier que les Hébreux et les anciens Egyptiens 3 n'aient pas connu cette plante indienne. C'est un indice qu'elle n'était pas dans l'Inde depuis un temps très reculé, mais plutôt originaire de l'archipel indien.
Le Bananier offre dans le midi de l'Asie, soit sur le continent, soit dans les îles, un nombre de variétés immense ; la culture de ces variétés remonte dans l'Inde, en Chine, dans l'archipel indien à une époque impossible à apprécier ; elle s'était étendue jadis, même dans les îles de la mer Pacifique 4 et sur la côte occidentale d'Afrique 5 ; enfin les variétés portaient des noms distincts dans les langues asiatiques les plus séparées, comme le sanscrit, le chinois, le malais. Tout cela indique une ancienneté prodigieuse de culture, par conséquent une existence primitive en Asie, et une diffusion contemporaine avec celle des races d'hommes ou antérieure.
On dit avoir trouvé le Bananier spontané en plusieurs points. Cela mérite d'autant plus d'être noté que les variétés cultivées ne donnant souvent pas de graines et se multipliant par division, l'espèce ne doit guère se naturaliser par semis hors des cultures. Roxburgh l'avait vu dans les fôrets de Chittagong 6, sous la forme du M. sapientum. Rumphius 7 décrit une variété à petits fruits sauvage dans les îles Philippines. Loureiro 8 parle probablement de la même sous le nom de M. seminifera agrestis, qu'il oppose au M. seminifera domestica, et qui serait donc
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1. Roxburgh et Wallich, Fl. ind., 2, p. 435 ; Piddington, Index.
2. Pline, Hist., 1. 12. c. 6.
3. Unger, l. c., et Wilkinson, 2, p. 403, ne le mentionnent pas. Le Banamier se cultive aujourd'hui en Egypte.
4. Forster, Plant, esc., p. 28.
5. Clusius, Exot., p. 229 ; Brown, Bot. Congo, p. 51.
6. Roxburgh, Corom., tab. 275 ; Fl. ind., l. c.
7. Rumphius, Amb., 5, p. 139.
8. Loureiro, Fl. coch., p. 791.
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spontanée en Cochinchine. Blanco indique aussi un Bananier sauvage aux Philippines 1, mais sa description est insuffisante. Finlayson 2 a trouvé le Bananier sauvage, en abondance, dans la petite île de Pulo Ubi, à l'extrémité sud du pays de Siam. Thwaites 3 a vu la forme du M. sapientum dans les forêts rocailleuses du centre de l'île de Ceylan et n'hésite pas à dire que c'est la souche des Bananiers cultivés. Sir J. Hooker et Thomson 4 l'ont trouvé sauvage à Khasia.
En Amérique, les faits sont tout autres. On n'y a jamais vu le Bananier sauvage, excepté à la Barbade 5, mais là c'est un arbre qui ne mûrit pas ses fruits et qui est par conséquent, selon les probabilités, le résultat de variétés cultivées peu abondantes en semences. Le Wild plantain de Sloane 6 paraît une plante très différente des Musa. Les variétés qu'on prétend pouvoir être indigènes en Amérique sont au nombre de deux seulement, et en général on y cultive infiniment moins de variétés qu'en Asie. La culture du Bananier est, on peut dire, récente dans une grande partie de l'Amérique, car elle ne remonte guère à plus de trois siècles. Piso 7 dit positivement que la plante a été importée au Brésil et n'avait pas de nom brésilien. Il ne dit pas d'où elle venait. Nous avons vu que, d'après Oviedo, l'espèce a été apportée des Canaries à Saint-Domingue. Ceci, joint au silence de Hernandez, généralement si exact pour les plantes utiles, spontanées ou cultivées, du Mexique, me persuade que le Bananier manquait lors de la découverte de l'Amérique à toute la partie orientale de ce continent. Existait-il dans la partie occidentale, sur les bords de la mer Pacifique ? C'est très invraisemblable quand on pense aux communications qui existaient entre les deux côtes, vers l'isthme de Panama, et à l'activité avec laquelle les indigènes avaient répandu dans toute l'Amérique les plantes utiles, comme le manioc, le maïs, la pomme de terre, avant l'arrivée des Européens. Le Bananier, dont ils font tant de cas depuis trois siècles, qui se multiplie si aisément par les drageons, qui a une apparence si frappante pour le vulgaire, n'aurait pas été oublié dans quelques villages au milieu des forêts ou sur le littoral.
Je conviens que l'opinion de Garcilasso, descendant des Incas, auteur qui a vécu de 1530 à 1568, est d'une certaine importance lorsqu'il dit que les indigènes connaissaient le Bananier avant la conquête. Ecoutons cependant un autre écrivain très digne d'attention, Joseph Acosta, qui avait été au Pérou et que M. de
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1. Blanco, Fl., 1re édit., p. 247.
2. Finlayson, Journ. to Siam, 1826, p. 86, d'après Ritter, Erdk., 4, p. 878.
3. Thwaites, Enum. plant. Ceylan, p. 321.
4. D'après Aitchison, Catal. of Punjab, p. 147.
5. Hughes, Barb., p. 182 ; Maycock, Fl. Barb., p. 396.
6. Sloane, Jamaica, 2, p. 148.
7. Piso, édit. 1648, Hist. nat., p. 75.
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Humboldt invoque à l'appui du précédent. Ses expressions me conduisent plutôt à une opinion différente l. Il s'exprime ainsi dans la traduction française de 1598 2 : « La cause pour laquelle les Espagnols l'ont appelé plane (car les naturels n'avaient point de tel nom) a été, comme ès autres arbres, pour autant qu'ils ont trouvé quelque ressemblance de l'un à l'autre ». Il montre combien le plane (Platanus) des Anciens était différent. Il décrit très bien le Bananier, et ajoute que cet arbre est très commun aux Indes (ici, cela veut dire en Amérique), « quoiqu'ils disent (les Indiens) que son origine soit venue d'Ethiopie.... Il y a une espèce de petits planes blancs et fort délicats, lesquels ils appellent en l'Espagnolle 3 Dominique. Il y en d'autres qui sont plus forts et plus gros, et d'une couleur rouge. Il n'en croît point au Pérou, mais on les y apporte des Indes 4, comme au Mexique de Cuernavaca et des autres vallées. En la terre ferme et en quelques îles, il y a des grandes planares, qui sont comme bosquetaux (bosquets) très épais. » Assurément, ce n'est pas ainsi que s'exprimerait l'auteur pour un arbre fruitier d'origine américaine. Il citerait des noms américains, des usages américains. Il ne dirait surtout pas que les indigènes les regardent comme d'origine étrangère. La diffusion dans les terres chaudes du Mexique pourrait bien avoir eu lieu entre l'époque de la conquête et celle où écrivait Acosta, puisque Hernandez, dont les recherches consciencieuses remontent aux premiers temps de la domination espagnole à Mexico (quoique publiées plus tard à Rome), ne dit pas un mot du Bananier 5. L'historien Prescott a vu d'anciens ouvrages ou manuscrits, selon lesquels les habitants de Tumbez auraient apporté à Pizarre des bananes lorsqu'il débarqua sur la côte du Pérou, et il croit aux feuilles trouvées dans les huacas, mais il ne cite pas ses preuves 6.
Quant à l'argument des cultures faites par les indigènes, à
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1. De Humboldt a cité l'édition espagnole de 1608. La première édition est de 1591. Je n'ai pu consulter que la traduction française de Regnault, qui est de 1598 et qui a tous les caractères de l'exactitude, indépendamment du mérite au point de vue de la langue française.
2. Acosta, traduction, 1. 4, c. 21.
3. C'est-à-dire probablement à Hispaniola, soit Saint-Domingue, car, s'il avait voulu dire en langue espagnole, on aurait traduit par castillan et sans lettre capitale. Voyez d'ailleurs la page 168 de l'ouvrage.
4. Il y a ici probablement une faute d'impression pour Andes, car le mot Indes n'a pas de sens dans ce passage. Le même ouvrage dit, page 166, qu'il ne vient pas d'Ananas au Pérou, mais qu'on les y apporte des Andes, et, page 173, que le cacao vient des Andes. Cela signifiait donc les régions chaudes. Le mot Andes a été appliqué ensuite à la chaîne des montagnes, par une transposition bizarre et malheureuse.
5. J'ai parcouru l'ouvrage en entier pour m'en assurer.
6. Prescott, Conquête du Pérou, édit. de Baudry, 164, 183. L'auteur a consulté des sources précieuses, entre autres un manuscrit de Montesinos, de 1527, mais il ne cite pas ses autorités pour chaque fait, et se borne à des indications vagues et collectives qui sont loin de suffire.
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l'époque actuelle, dans des contrées de l'Amérique très séparées des établissements européens, il m'est difficile d'admettre que depuis trois siècles des peuplades soient restées absolument isolées et n'aient pas reçu un arbre aussi utile, par l'intermédiaire des pays colonisés.
En résumé, voici ce qui me paraît le plus probable : une introduction faite de bonne heure par les Espagnols et les Portugais à Saint-Domingue et au Brésil, ce qui suppose, j'en conviens, une erreur de Garcilasso quant aux traditions des Péruviens. Si cependant des recherches ultérieures venaient à prouver que le Bananier existait dans quelques parties de l'Amérique avant la découverte par les Européens, je croirais à une introduction fortuite, pas très ancienne, par l'effet d'une communication inconnue avec les îles de la mer Pacifique ou avec la côte de Guinée, plutôt qu'à l'existence primitive et simultanée du Bananier dans les deux mondes. La géographie botanique tout entière rend cette dernière hypothèse improbable, je dirai presque impossible à admettre, surtout dans un genre non partagé entre les deux mondes. Enfin, pour terminer ce que j'ai à dire du Bananier, je remarquerai combien la distribution des variétés est favorable à l'opinion de l'espèce unique, adoptée, dans des vues de botanique pure, par Roxburgh, Desvaux et R. Brown. S'il existait deux ou trois espèces, probablement l'une serait représentée par les variétés qu'on a soupçonnées originaires de l'Amérique ; une autre serait sortie, par exemple, de l'archipel indien ou de la Chine, et la troisième de l'Inde. Au contraire, toutes les variétés sont géographiquement mélangées. En particulier, les deux qui sont le plus répandues en Amérique diffèrent sensiblement l'une de l'autre et se confondent chacune avec des variétés asiatiques, ou s'en rapprochent beaucoup.