Arachide (Candolle, 1882)
Nom accepté : Arachis hypogaea L.
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Arachide, Pistache de terre. — Arachis hypogæa, Linné.
Rien de plus curieux que la manière de fructifier de cette Légumineuse annuelle, qu'on cultive dans tous les pays chauds, soit pour en manger la graine, soit surtout pour extraire l'huile, contenue dans ses cotylédons 1. M. Bentham a publié dans la Flore brésilienne, in-folio, vol. 15, planche 23, des détails très complets, où l'on voit comment le pédoncule de la fleur se recourbe après la floraison et enfouit le légume dans le terrain.
L'origine de l'Arachide a été contestée pendant un siècle, même par des botanistes qui employaient de bonnes méthodes pour la découvrir. Il n'est pas inutile de voir comment on est arrivé à la vérité. Cela peut servir de direction pour les cas analogues. Je citerai donc ce que j'ai dit en 1855 2, et terminerai en donnant de nouvelles preuves, à la suite desquelles aucun doute ne peut subsister :
« Linné 3 avait dit de l'Arachis : « Elle habite à Surinam, au Brésil et au Pérou. » Selon son habitude, il ne spécifiait pas si l'espèce était spontanée ou cultivée dans ces pays. En 1818, R. Brown 4 s'exprimait ainsi : « Elle a été probablement introduite de Chine, sur le continent indien, à Ceylan et dans l'archipel malais, où l'on peut croire, malgré sa culture aujourd'hui générale, qu'elle n'est pas indigène, particulièrement à cause des noms qu'on lui donne. Je regarde comme n'étant pas très improbable qu'on l'aurait apportée d'Afrique dans différentes régions équinoxiales de l'Amérique, quoique cependant elle soit indiquée dans quelques-uns des premiers écrits sur ce continent,
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1. Le Gardener's chronicle du 4 septembre 1880 donne des détails sur la culture de cette plante, sur l'emploi de ses graines, et sur l'immense exportation qui s'en fait actuellement de la côte occidentale d'Afrique, du Brésil, de l'Inde, etc., en Europe.
2. A. de Candolle, Géographie botanique raisonnée, p. 962.
3. Linné, Species plantarum, p. 1040.
4. R. Brown, Botany of Congo, p. 53.
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en particulier sur le Pérou et le Brésil. D'après Sprengel, elle serait mentionnée dans Théophraste comme cultivée en Egypte ; mais il n'est pas du tout évident que l'Arachis soit la plante à laquelle Théophraste fait allusion dans le passage cité. Si elle avait été cultivée autrefois en Egypte, elle se trouverait probablement encore dans ce pays ; or elle n'est ni dans le Catalogue de Forskal, ni dans la flore plus étendue de Delile. Il n'y a rien de très invraisemblable, continue Brown, dans l'hypothèse que l'Arachis serait indigène en Afrique et même en Amérique ; mais, si l'on veut la regarder comme originaire de l'un de ces continents seulement, il est plus probable qu'elle aurait été apportée de Chine, par l'Inde, en Afrique, que d'avoir marché dans le sens contraire. » Mon père, en 1825, dans le Prodromus (2, p. 474), revint à l'opinion de Linné. Il admit l'origine américaine sans hésiter. Reprenons la question, disais-je en 1855, avec les données actuelles de la science.
« L'Arachis hypogæa était la seule espèce de ce genre singulier connue du temps de Brown. Depuis, on a découvert six autres espèces, toutes du Brésil Ainsi, en appliquant la règle de probabilité, dont Brown a tiré le premier un si grand parti, nous inclinerons à priori vers l'idée d'une origine américaine. Rappelons-nous que Marcgraf 2 et Pison 3 décrivent et figurent la plante comme usitée au Brésil, sous le nom de Mandubi, qui paraît indigène. Ils citent Monardes, auteur de la fin du xvie siècle, comme l'ayant indiquée au Pérou, avec un nom différent, Anchic. Joseph Acosta 4 ne fait que mentionner l'un de ces noms usités en Amérique, Mani, et en parle à l'occasion des espèces qui ne sont pas d'origine étrangère en Amérique. L'Arachis n'était pas ancienne à la Guyane, aux Antilles et au Mexique. Aublet 5 la cite comme plante cultivée, non à la Guyane, mais à l'île de France. Hernandez n'en parle pas. Sloane 6 ne l'avait vue que dans un jardin et provenant de graines de Guinée. Il dit que les négriers en chargeaient leurs vaisseaux pour nourrir les esclaves pendant la traversée, ce qui indique une culture alors très répandue en Afrique. Pison, dans la seconde édition (1658, p. 256), non dans celle de 1648, figure un fruit très analogue, importé d'Afrique au Brésil, sous le nom de Mandobi, bien voisin du nom de l'Arachis, Mandubi. D'après les trois folioles de la plante, ce serait le Voandzeia, si souvent cultivé en Afrique ; mais le fruit me paraît plus allongé qu'on ne l'attribue à ce genre, et il a deux ou trois graines au lieu d'une
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1. Bentham, dans Trans. Linn. Soc, XVIII, p. 159 ; Walpers, Repertorium, 1, p. 727.
2. Marcgraf et Pison, Bras., p. 37, édit. 1648.
3. Marcgraf et Pison, Bras., édit. 1658, p. 256.
4. Acosta, Hist. nat. Ind., trad. franc, 1598, p. 165.
5. Aublet, Pl. Guyan., p. 765.
6. Sloane, Jamaica, p. 181.
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ou deux. Quoi qu'il en soit, la distinction établie par Pison entre ces deux graines souterraines, l'une brésilienne, l'autre d'Afrique, tend à faire penser que l'Arachis est du Brésil.
« L'ancienneté et la généralité de sa culture en Afrique est cependant un argument de quelque force, qui compense jusqu'à un certain point l'ancienneté au Brésil et la présence de six autres Arachis dans ce seul pays. Je lui donnerais beaucoup de valeur si l'Arachis avait été connue des anciens Egyptiens et des Arabes ; mais le silence des auteurs grecs, latins et arabes, comme l'absence de l'espèce en Egypte du temps de Forskal, me font penser que sa culture en Guinée, au Sénégal 1 et sur la côte orientale d'Afrique 2 ne remonte pas à une date fort ancienne. Elle n'a pas non plus des caractères d'antiquité bien grande en Asie. En effet, on ne lui connaît aucun nom sanscrit 3, mais seulement un nom hindustani. D'après Rumphius 4, elle aurait été importée du Japon dans plusieurs des îles de l'archipel indien. Elle n'aurait eu alors que des noms étrangers, comme, par exemple, le nom chinois qui signifie seulement fève de terre. A la fin du siècle dernier, elle était cultivée généralement en Chine et en Cochinchine. Cependant malgré cette idée de Rumphius d'une introduction dans les îles par le Japon ou la Chine, je vois que Thunberg n'en parle pas dans sa Flore japonaise. Or le Japon a eu depuis seize siècles des rapports avec la Chine, et les plantes cultivées originaires de l'un des deux pays ont ordinairement passé de bonne heure dans l'autre. Elle n'est pas indiquée par Forster parmi les plantes usitées dans les petites îles de la mer Pacifique. L'ensemble de ces données fait présumer l'origine américaine, j'ajouterai même brésilienne.
« Aucun des auteurs que j'ai consultés ne dit avoir vu la plante spontanée, soit dans l'ancien, soit dans le nouveau monde. Ceux qui parlent de l'Afrique ou de l'Asie ont soin de dire que la plante y est cultivée. Marcgraf ne le dit pas pour le Brésil ; mais Pison indique l'espèce comme semée. »
Des graines d'Arachide ont été trouvées dans les tombeaux péruviens d'Ancon 5, ce qui fait présumer quelque ancienneté d'existence en Amérique et appuie mon opinion de 1853.
L'étude des livres chinois par le Dr Bretschneider 6 renverse l'hypothèse de Brown. L'Arachide n'est pas mentionnée dans les anciens ouvrages de ce pays, même dans le Pent-Sao, publié au XVIe siècle. Il ajoute qu'il croit l'introduction seulement du siècle dernier.
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1. Guillemin et Perrottet, Fl. seneg.
2. Loureiro, Fl. cochinch.
3. Roxburgh, Fl. ind.. 3, p. 280 ; Piddington, Index.
4. Rumphius, Herb. amb., 5, p. 426 et 427.
5. Rochebrune, d'après l'extrait contenu dans Botanisches Centralblatt, 1880, p. 1634. Pour la date, voyez ci-dessus, p. 273.
6. Bretschneider, On the study and value of chinese bot. works, p. 18.
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Toutes les flores récentes d'Asie et d'Afrique mentionnent l'espèce comme cultivée, et la plupart des auteurs pensent qu'elle est d'origine américaine. M. Bentham, après avoir constaté qu'on ne l'a pas trouvée sauvage en Amérique ou ailleurs, ajoute qu'elle est peut-être une forme dérivée d'une des six autres espèces du genre spontanées au Brésil, mais il n'indique pas de laquelle. C'est assez probable, car une plante douée d'un moyen efficace et très particulier de germer ne paraît pas de nature à s'éteindre. On l'aurait trouvée sauvage au Brésil, dans le même état que la plante cultivée, si cette dernière n'était pas un produit de la culture. Les ouvrages sur la Guyane et autres régions de l'Amérique indiquent l'espèce comme cultivée. Grisebach 1 nous dit en outre que dans plusieurs des îles Antilles elle se naturalise hors des cultures.
Un genre dont toutes les espèces bien connues sont ainsi cantonnées dans une seule région de l'Amérique ne peut guère avoir une espèce commune entre le nouveau monde et l'ancien. Ce serait une exception par trop forte aux données ordinaires de la géographie botanique. Mais alors comment l'espèce (ou forme cultivée) a-t-elle passé du continent américain à l'ancien monde ? C'est ce qu'on ne peut guère deviner. Je ne suis pas éloigné de croire à un transport du Brésil en Guinée par les premiers négriers, et à d'autres transports du Brésil aux îles du midi de l'Asie par les Portugais depuis la fin du xve siècle.
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1. Grisebach, Flora of brit. W. Indian islands, p. 189.