Noyer (Candolle, 1882)
Nom accepté : Juglans regia L.
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Noyer. — Juglans regia, Linné.
Il y a quelques années, on connaissait le noyer, à l'état sauvage, en Arménie, dans la région au midi du Caucase et de la mer Caspienne, dans les montagnes du nord et du nord-est de l'Inde et le pays des Birmans 2. L'indigénat au midi du Caucase et en Arménie, nié par C. Koch 3, est prouvé par plusieurs voyageurs. On a constaté depuis l'existence spontanée au Japon 4, ce qui rend assez probable que l'espèce est aussi dans le nord de la Chine, comme Loureiro et M. de Bunge l'avaient dit 5, sans préciser suffisamment la qualité spontanée. Récemment, M. de Heldreich 6 a mis hors de doute que le Noyer abonde, à l'état sauvage, dans les montagnes de la Grèce, ce qui s'accorde avec des passages de Théophraste 7 qu'on avait négligés. Enfin, M. Heuffel l'a vu, sauvage également, dans les montagnes du Banat 8.
L'habitation actuelle, hors des cultures, s'étend donc de l'Europe tempérée orientale jusqu'au Japon.
Elle a été une fois plus occidentale en Europe, car on a trouvé des feuilles de notre Noyer dans les tufs quaternaires de Provence 9. Il existait beaucoup d'espèces de Juglans dans notre hémisphère, aux époques dites tertiaires et quaternaires; maintenant elles sont réduites à une dixaine au plus, distribuées dans l'Amérique septentrionale et l'Asie tempérée.
L'emploi des fruits du Noyer et la plantation de l'arbre ont pu commencer dans plusieurs des pays où se trouvait l'espèce, et l'agriculture a étendu, graduellement mais faiblement, son habi-
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1. Flückiker et Hanbury, Histoire des drogues, trad. française, 2, p. 320.
2. C. de Candolle, Prodr., 16, sect. 2, p. 136 ; Tchihatcheff, Asie Mineure, 1, p. 172 ; Ledebour, Fl. ross., 1, p. 507 ; Roxburgh, Fl. ind., 3, p. 630 ; Boissier, Fl. orient., 4, p. 1160 ; Brandis, Forest flora of lndia, p. 498 ; Kurz, Forest fl. of brit. Burma, p. 390.
3. C. Koch, Dendrologie, 1, p. 584.
4. Franchet et Savatier, Enum. plant. Jap., 1, p. 453.
5. Loureiro, Fl. coch., p. 702 ; Bunge, Enum., p. 62.
6. De Heldreich, Verhandl. bot. Vereins Brandenburg, fur 1879, p. 147.
7. Theophrastes, Hist. plant., 1. 3, c. 3, 6. Ces passages et autres des anciens sont cités et interprétés par M. Heldreich, mieux que par Hehn et autres érudits.
8. Heuffel, Abhandl. zool. bot. Ges. in Wien, 1853, p. 194.
9. De Saporta, 33e session du Congrès scientifique de France.
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tation artificielle. Le Noyer n'est pas un de ces arbres qui se sèment et se naturalisent avec facilité. La nature de ses graines s'y oppose peut-être, et d'ailleurs il lui faut des climats où il ne gèle pas beaucoup et d'une chaleur modérée. Il ne dépasse guère la limite septentrionale de la vigne et s'avance beaucoup moins qu'elle au midi.
Les Grecs, habitués à l'huile d'olive, ont négligé plus ou moins le Noyer, jusqu'à ce qu'ils aient reçu de Perse une meilleure variété, dite du roi, Karuon basilikon 1 ou Persikon 2. Les Romains ont cultivé le Noyer dès l'époque de leurs rois ; ils le regardaient comme d'origine persane 3. On connaît leur vieux usage de jeter des noix dans la célébration des noces.
L'archéologie a confirmé ces détails. Les seules noix qu'on ait trouvées jusqu'à présent sous les habitations des lacustres de Suisse, Savoie ou Italie se réduisent à une localité des environs de Parme, appelée Fontinellato, dans une couche de l'époque du fer 4. Or ce métal, très rare du temps de la guerre de Troie, n'a dû entrer dans les usages de la population agricole d'Italie qu'au ve ou vie siècle avant J.-C, époque à laquelle au delà des Alpes on ne connaissait peut-être pas même le bronze. Dans la station de Lagozza, les fruits du noyer ont été trouvés dans une couche tout à fait supérieure et nullement ancienne du sol 5. Evidemment les Noyers d'Italie, de Suisse et de France ne descendent pas des individus fossiles des tufs quaternaires dont j'ai parlé.
Il est impossible de savoir à quelle époque on a commencé de planter le Noyer dans l'Inde. Ce doit être anciennement, car il existe un nom sanscrit Akschôda, Akhoda ou Akhôta. Les auteurs chinois disent que le Noyer a été introduit chez eux, du Thibet, sous la dynastie Han, par Chang-Kien, vers l'année 140-150 avant J.-C. 6. Il s'agissait peut-être d'une variété perfectionnée. D'ailleurs il est probable, d'après les documents actuels des botanistes, que le Noyer spontané est rare dans le nord de la Chine et qu'il manque peut-être dans la partie orientale. La date de la culture au Japon est inconnue.
Le Noyer et les noix ont reçu chez d'anciens peuples une infinité de noms, sur lesquels la science et l'imagination des linguistes se sont déployées 7, mais l'origine de l'espèce est trop claire pour que nous ayons à nous en occuper.
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1. Dioscorides, 1.1, o. 176.
2. Pline, Hist. plant., 1. 15, c. 22.
3. Pline, Ibid.
4. Heer, Pflanzen der Pfahlbauten, p. 31.
5. Sordelli, Sulle piante della torbiera, etc., p. 39.
6. Bretschneider, On the study and value, etc., p. 16, et lettre du 23 août 1881.
7. Ad. Pictet, Les origines indo-européennes, éd. 2, vol. 1, p. 289 ; Hehn, Culturpflanzen und Hausthiere, éd. 3, p. 341.