Narcisse (Cazin 1868)
[673]
Nom accepté : Narcissus pseudonarcissus
Narcissus sylvestris luteus. Dod. — Narcissus luteus montanus. Lob. - Bulbocodium vulgatius. C. Bauh. — Narcissus sylvaticus. Tourn. - Narcissus sylvestris. Lam. — Narcissus major. Loisel.
Narcisse sauvage, — aïaut, — aillaud, — faux narcisse, — porillon, — fleur de coucou, - campane jaune, — gringande, — aliez, — clochette des bois, — jeannette, - herbe à la Vierge.
AMARYLLIDÉES. — NARCISSÉES. Fam. nat. — HEXANDRIE MONOGYNIE. L.
On trouve le narcisse sauvage partout, dans les bois, dans les prés, où il montre de bonne heure ses jolies fleurs.
Description. — Racine bulbeuse à oignon oblong et luisant. — Tige : hampe d'environ 30 centimètres. — Feuilles radicales, allongées, lisses, vertes, peu nombreuses. — Fleurs grandes, solitaires, penchées sur la hampe, d'un jaune soufré, ren-
[674]
fermées, avant leur développement, dans une spathe persistante, s'ouvrant sur le côté (mars-avril). — Périanthe tubuleux, divisé en deux limbes, l'extérieur à six languettes jaunâtres, l'intérieur campanulé, frangé, formant une sorte de couronne d'un beau jaune. — Six étamines plus courtes que la couronne. — Un style un peu plus long à stigmate trifide. — Fruit : capsule subglobuleuse, trigone.
Parties usitées. — Les feuilles, les fleurs et les racines.
[Culture. — On ne la cultive que dans les jardins botaniques ou d'agrément ; elle est très-rustique ; on la multiplie par division des caïeux, elle croît dans tons les sols.]
Récolte. — Les bulbes se récoltent en tout temps, les fleurs quand elles sont épanouies. Lorsque la dessiccation a été négligée, que la plante a été récoltée par un temps de pluie, elles deviennent alors verdâtres. On verra plus bas que ces deux états leur donnent des propriétés différentes, également utiles.
Propriétés physiques et chimiques. — Les fleurs de narcisse des prés ont une odeur faible et une saveur peu déterminée. — Les bulbes ont une saveur amère et âcre. — Les fleurs contiennent, suivant Carpentier[1], de l'acide gallique, du tannin, du mucilage, de l'extractif, de la résine, du muriate de chaux, du ligneux. — Caventou en a retiré une matière grasse odorante, une matière colorante jaune, de la gomme et de la fibre végétale. — Cette plante, analysée par Jourdain, de Binche[2], lui a fourni un principe particulier, la narcitine ou narcissine, qu'il regarde comme le principe actif. Ce produit est blanc, suave, transparent, soluble dans l'eau, l'alcool et le vinaigre, déliquescent. D'après Jourdain, les squames desséchées du bulbe contiennent presque la moitié de leur poids de narcitine. La fleur en contient en moindre proportion ; la hampe, avant le développement de la fleur, en contient beaucoup ; elle n'en renferme plus dès qu'elle commence à se flétrir ; il en est de même des feuilles. Le contraire a lieu pour les bulbes. On obtient des fleurs de narcisse des prés une laque jaune.
A L'INTÉRIEUR. — Infusion des fleurs sèches (1 à 2 gr. pour 125 gr. d'eau), par cuillerées dans la coqueluche. |
Extrait (1 de fleurs sèches sur 6 d'alcool à 60 degrés ; 1 kilogr. de fleurs sèches donne 200 gr. d'extrait), de 5 centigr. à 1 gr., en pilules, potions, etc. |
Le bulbe, les feuilles et les fleurs de narcisse des prés ont été regardés comme vomitifs et antispasmodiques. On les a proposés contre la coqueluche, l'asthme, les fièvres intermittentes, la toux convulsive, diverses affections nerveuses, etc., soit à la dose altérante ou nauséabonde, soit à dose vomitive.
La propriété vomitive de cette plante n'explique pas tous les effets que l'on en obtient. Tout porte à croire que la narcitine est un principe sédatif ayant quelque analogie avec ceux des plantes vireuses. Le narcisse endort les nerfs, dit Plutarque [3]. Pline prétend que le mot narcisse vient du grec ναρκη (engourdissement), parce que l'odeur de ses fleurs porte à l'assoupissement ceux qui les respirent. L'extrait de cette plante, à la dose de 8 à 12 gr., est un poison qui, suivant Orfila, agit spécialement sur le système nerveux et sur la membrane interne de l'estomac, dont il détermine l'inflammation, lors même qu'il est appliqué sur des plaies ou sur le tissu cellulaire d'un membre. Cet empoisonnement réclame le même traitement que celui qui est produit par la CHÉLIDOINE.
La propriété vomitive du bulbe de cette plante était connue des anciens. « Sa racine cuite, dit Dioscoride, mangée ou prise en breuvage, provoque à vomir. »
____________________
- ↑ Bulletin de pharmacie, t. III, p. 128.
- ↑ Encyclopédie des sciences médicales, septembre 1839.
- ↑ Propos de table, quest. I.
[675]
Loiseleur-Deslongchamps a provoqué d'abondants vomissements avec le bulbe de cette plante réduit en poudre et administré à la dose de 24 à 48 grains (1 gr. 20 centigr. à 2 gr. 40 centigr.). Les fleurs ont produit le même effet, mais à dose un peu plus élevée ; il a fallu en faire avaler 2 à 4 gr. en suspension dans un véhicule édulcoré. Le même médecin a encore reconnu à cette plante une propriété narcotique et antispasmodique, et l'a donnée avec succès dans la coqueluche, la dysenterie, etc.
Armet et Waltecamps, de Valenciennes[1], regardent les fleurs pulvérisées de narcisse sauvage comme un bon émétique à la dose de 1 gr. à 1 gr. 50. centigr. Lejeune, de Verviers[2], dit avoir vu presque constamment 1 gramme de cette poudre délayé dans 300 grammes d'eau avec 30 grammes de sirop d'écorce d'orange donné par cuillerées d'heure en heure, produire le vomissement. D'un autre côté, les docteurs Loiseleur-Deslongchamps et Marquis ont donné, dans l'espace de six à huit heures, depuis 2 gr. 50 centigr. jusqu'à 8 et même 12 gr. de fleurs de narcisse pulvérisées à trente et un malades, et sept seulement ont eu un, deux ou tout au plus trois vomissements ; les autres n'ont rien éprouvé de semblable. Cette différence dans les résultats paraît provenir, suivant les deux auteurs que nous venons de citer, de la manière dont la dessiccation des fleurs est faite. Ainsi, lorsque cette dessiccation a lieu rapidement, les fleurs restent d'un beau jaune, et elles ne sont que très-rarement émétiques. Lorsqu'elles ont été récoltées par un temps de pluie, ou que l'atmosphère, constamment humide pendant quelques jours, n'a pas permis de les dessécher promptement, ou enfin, lorsqu'on y a mis peu de soins, elles passent alors facilement au jaune verdâtre, et, dans ce cas, elles agissent beaucoup plus souvent comme émétiques. « Nous avons encore cru remarquer, disent les mêmes auteurs, que l'eau bouillante développait beaucoup leur propriété émétique, et que toutes choses égales d'ailleurs, la décoction de vingt ou trente fleurs de narcisse, prise même refroidie, provoquait plus fréquemment le vomissement qu'une quantité pareille de fleurs prises réduites en poudre. La décoction dans l'eau nous a paru tellement développer la propriété émétique des fleurs de narcisse des prés, que celles-ci fournissent à peu près le quart de leur poids d'extrait ; trois à quatre grains de ce dernier ont fréquemment excité des vomissements chez plusieurs malades, et ces trois à quatre grains ne correspondaient cependant qu'à douze et seize grains de fleurs en nature ; quantité avec laquelle nous n'avons jamais vu vomir un seul malade. » Loiseleur-Deslongchamps a employé les fleurs de narcisse des prés pulvérisées comme fébrifuges sur dix-huit malades atteints de fièvres intermittentes diverses, et comme antidysentériques sur treize malades. Dans le premier cas, treize malades ont été guéris radicalement ; dans le second, neuf ont vu leur maladie se dissiper promptement. Ces fleurs pulvérisées étaient administrées à la dose de 4 à 8 gr., délayées avec suffisante quantité djeau: sucrée et aromatisée. Dans les cas de fièvre, cette dose a été donnée en quatre fois, de deux heures en deux heures, avant le paroxysme. Elle a été prise par fractions, en vingt-quatre heures, dans les cas de diarrhée et de dysenterie. C'est à la vertu narcotique du narcisse, connue des anciens, mais oubliée, que paraissent dus les bons effets dans les fièvres et les dysenteries, où l'opium, comme on le sait, réussit souvent. Cependant on peut admettre, à l'égard de la dysenterie et des catarrhes, une action spéciale de cette plante analogue à celle de l'ipécacuanha sur les membranes muqueuses.
Dans une thèse soutenue à la Faculté de médecine de Paris, Passaquay a annoncé avoir employé avec beaucoup de succès le narcisse des prés contre
____________________
- ↑ Bulletin de pharmacie, vol. III, p. 128 et 328.
- ↑ Dictionnaire des sciences médicales, t. XXXV, p. 188.
[676]
plusieurs épidémies de dysenteries qui se manifestèrent à différentes époques dans le département du Jura. Ce médicament était, dès le début, employé à peu près dans tous les cas, sauf ceux où les symptômes inflammatoires trop prononcés forçaient de débuter par l'emploi des émissions sanguines.
Dufresnoy, de Valenciennes[1], a rapporté diverses observations constatant les bons effets de l'infusion ou de l'extrait des fleurs de narcisse des prés dans les maladies convulsives. Il en a retiré de grands avantages dans l'épilepsie, le tétanos, la coqueluche. Dans cette dernière maladie, le même médecin employait de préférence le sirop de fleurs de narcisse sauvage. Ce sirop fait vomir les malades sans les fatiguer, et calme les quintes de toux. Veillechèze[2] a confirmé par de nouvelles observations l'efficacité de l'extrait des fleurs de narcisse contre la coqueluche ; mais il n'a obtenu dans divers cas d'épilepsie qu'une amélioration passagère. Porche, agrégé à la Faculté de médecine de Montpellier[3], a guéri, au moyen de l'extrait de narcisse des prés, une jeune fille de neuf ans, atteinte d'une chorée qui datait de six mois. Le même médicament lui a réussi dans trois cas de névralgies qui affectaient diverses parties du corps. Pichot[4] a obtenu de l'emploi du narcisse des prés un résultat des plus satisfaisants dans un cas d'épilepsie. « Quant à moi, dit à cette occasion Michea, j'ai retiré les plus grands avantages de la poudre de fleurs de narcisse des prés dans plusieurs cas d'épilepsie et d'hystérie. Je commence à administrer cette substance à la dose de 3 décigr., et j'arrive graduellement à 1 gr. et demi par jour, terme qu'on ne dépasse jamais sans provoquer des vomissements. Je suspends la médication pendant quinze jours ou un mois, pour la reprendre ensuite et la suspendre encore, et cela durant un temps prolongé d'une manière suffisante. » Laennec est parvenu avec l'extrait seul, à la dose de 2 à 5 centigr. donnés à deux, quatre ou six heures d'intervalle, à guérir plusieurs fois la coqueluche dans l'espace de quelques jours. Roques a administré avec succès le même médicament dans la toux férine des enfants, et surtout dans celle qui survient à la suite des exanthèmes. « Quelquefois, dit cet auteur, il a produit, à très-petite dose, des vomissements douloureux, des anxiétés, des tremblements qui m'ont fait renoncer à son usage ; mais le plus souvent, il a contribué à calmer la toux. Lorsque je l'ai uni au sirop diacode, il a moins fatigué l'estomac. Je me suis assuré des avantages de cette combinaison dans le traitement de la coqueluche ; elle m'a réussi dans quelques circonstances où la belladone avait augmenté l'irrritation spasmodique. »
(Morgagni raconte que l'huile dans laquelle on a fait infuser le narcisse, employée en frictions sur le ventre, est un moyen vulgaire en Italie pour provoquer l'avortement).
Frappé des avantages et de l'innocuité de cette plante à dose thérapeutique, je l'ai adoptée dans ma pratique comme vomitif doux et expectorant analogue à l'ipécacuanha. Je m'en suis très-bien trouvé dans les affections catarrhales pulmonaires, dans l'asthme et dans quelques diarrhées chroniques. Je n'ai pas eu l'occasion de l'employer dans la dysenterie. Ce fut surtout dans une épidémie de coqueluche qui régna dans nos villages, en 1840, que j'en retirai de grands avantages. Je l'administrais d'abord à dose vomitive, et lorsque le début, presque toujours inflammatoire, était dissipé pour faire place à cette abondante sécrétion muqueuse et à ces quintes spasmodiques qui caractérisent cette maladie, je fractionnais les
____________________
- ↑ Des caractères, du traitement et de la cure des dartres, des convulsions, etc. Paris, an VII.
- ↑ Journal de médecine, chirurgie et pharmacie, décembre 1808.
- ↑ Ephémérides médicales de Montpellier, t. III, p. 181.
- ↑ Journal l'Observation, février 1851, p. 67.
[677]
doses, comme on le fait avec l'ipécacuanha. Je l'associais souvent à la poudre de racine de belladone, et, lorsqu'il y avait indication, je revenais de temps en temps à la dose vomitive.
J'employais l'infusion, le sirop ou l'extrait des fleurs. Je faisais dissoudre ce dernier dans une potion appropriée à la dose de 5 à 30 centigr. et plus, suivant l'âge du malade, l'intensité des symptômes et des effets produits.
La certitude des bons effets du narcisse des prés est une précieuse acquisition pour la médecine rurale. On devrait adopter cette plante partout dans la pharmacopée des pauvres, et la placer dans les officines à côté de la racine d'asarum, dont elle diffère par une action plus douce et qui permet de l'administrer aux enfants les plus délicats et aux femmes les plus irritables.
La propriété émétique existe dans le bulbe de la plupart des narcisses. Pline, Dioscoride et Galien attribuaient cette propriété à celui du narcisse poétique. Ils en faisaient manger l'ognon cuit ou bien en faisaient boire la décoction pour provoquer le vomissement[1]. Des observations relatives au narcisse odorant, à la jonquille, au pancratium maritimum, au perce-neige, ont attesté dans ces plantes la même propriété émétique à divers degrés. Le narcisse odorant (narcissus odorus, L.) est celui qui, comme émétique, a donné les résultats les plus satisfaisants ; viennent ensuite les narcisses tazette et sauvage (narcissus tazetta, L.).
____________________
- ↑ Dioscoride, lib. IV, c. CLV.