Mauve (Marco)

En Provence, la mauve avait mauvaise réputation. Par exemple, pour se moquer des habitants de Mazaugues (Ste Baume) on racontait : « Quand an pas d’espinard mangeon de mauga », quand ils n’ont pas d’épinards ils mangent des mauves. Il faut savoir que lorsque quelqu'un mourrait on disait : « Es ana fuma lei mauvo, ou engreissa li mauvo » : il est allé fumer les mauves ou il est allé engraisser les mauves. Car les racines de la mauve s'enfoncent jusqu'à la profondeur où reposent nos morts. Aussi évitait-on d’en manger car on n'était pas des cannibales.
Oh, il faut que je vous raconte une histoire :
Il était une fois un roi qui avaient trois fils. Un jour, il tomba gravement malade et dit à ses enfants : « Allez, vite, me chercher de la mauve, le premier qui m’en apportera aura ma couronne en héritage. » Ils partirent aussitôt. Mais alors que les deux plus jeunes se mettaient à la recherche de la plante, l'aîné se cacha derrière un arbre. Lorsque le benjamin revint en serrant une poignée de mauve, l’aîné surgit de sa cachette, le tua à coup de pierres puis l'enterra dans un fossé. Sûr de son impunité, il porta les plantes à son père.
Mais, dans la terre où il avait caché le corps, poussèrent de magnifiques mauves. Un berger qui passait par là voulut en cueillir. La plus belle des fleurs se mit à parler :
- « Pastre, ô pastre, es pas tu aqueu que m’as tuat per un pauc de mauva. » (Et oui les mauves parlaient provençal à l'époque) : « Berger, ô berger ! Ce n’est pas toi qui m’as tué pour quelques brins de mauves. »
Étonné par un tel prodige le berger porta la fleur au roi et la fleur dit :
- « Rei, ô Rei es pas tu aqueu que m’as tuat per un pauc de mauva. » ;
Le roi donna la fleur à son fils aîné et la fleur dit :
- « Fraire ô fraire es tu aqueu que m’as tuat per un pauc de mauva. » ; « Frère, ô frère ! C’est toi qui m’as tué pour quelques brins de mauves. »
Le roi se fit conduire là où avait été cueillie la fleur, on creusa la terre et découvrit le corps. Trois jours plus tard, l’aîné monta sur l’échafaud et le cadet sur le trône.
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- La moquerie adressée aux gens de Mazaugues provient de Claude Seignolles, Le folklore de la Provence (1963), p 125.
- Ces expressions apparaissent dans Frédéric Mistral, Lou trésor dou felibrige ou dictionnaire provençal-français (1878), T. II, p. 305 à mauve ; Eugène Rolland, Flore populaire, T. III (1900), p.107 ; Pierre Rollet, Lou gaùbi provençau (1973), expr. n° 209.
- Histoire adaptée de "La fleur qui parle", J.B. Andrews, Contes populaires et légendes de Provence (1974). Il existe un conte semblable à propos de “La fleur de Laurier” dans Contes Folkloriques de l’Ariège, revue Folklore n° 77, Hiver 1954.