LETTRE IX (Tournefort, 1717)
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Lentisque
Nom accepté : Pistacia lentiscus
Les villages aux Lentisques s'appellent Calimatia, Tholopotami, Merminghi, Dhidhima, Oxodidhima, Paita, Cataracti, Kini, Nenita où est la fameuse chapelle de Saint Michel, Vounos, Flacia, Patrica, Calamoti, Armoglia où l'on fait des pots de grez, Pirghi, Apolychni, Elimpi, Elata, Vesta, Mesta dans le fameux champ Arvitien.
Tous les Lentisques cultivez sont au Grand Seigneur ;
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& l'on ne les peut vendre qu'à condition que l'acquereur s'oblige de payer la même quantité de mastic à l'Empereur : ordinairement on vend la terre, & l'on se reserve les arbres.
Ces arbres font arrondis & fort étendus fur les côtez, hauts d'environ dix ou douze pieds, à plusieurs tiges branchues dès leur naissance, tortues dans la suite ; les plus gros troncs ont prés d'un pied de diametre, couverts d'une écorce grisâtre raboteuse, gersée ; les branches se subdivisent en plusieurs rameaux chargez de feuilles composées de plusieurs paires rangées sur une côte creusée en goutiere, longue d'environ deux pouces & demi sur une ligne de large, & comme dilatée en deux petites aîles vers l'insertion des feuilles disposées par trois ou quatre paires sur chaque côte, longues d'environ un pouce, étroites à leur naissance, pointues à leur extremité, larges de demi pouce vers le milieu, relevées d'un filet confidérable, répandu fur les côtez en subdivisions assez légères ; celui des côtez qui regarde la côte des feuilles est le plus large & comme bossu ou anguleux. Les pieds de Lentisque qui fleurissent ne portent pas de fruits, & ceux qui portent des fruits ne fleurissent pas : dans les aisselles des feuilles, poussent des fleurs entassées en grappes de neuf ou dix lignes de long ; chaque fleur est à cinq étamines hautes de prés d'une ligne, chargées d'un sommet un peu plus long, verdâtre ou purpurin, étroit, sillonné fur le dos, canelé de l'autre côté & rempli de poussiere : les jeunes fruits naissent sur d'autres pieds ; & ces fruits ou embryons font entassez en grappes pareilles d'abord à celles des fleurs ; mais un peu plus longues dans la suite : chaque embryon est presque ovale, long d'environ deux tiers de ligne, orné de trois petites crêtes soyeuses, crochues, couleur d'écarlate : il devient une coque de même forme, haute de trois lignes,
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couverte d'une écorce un peu charnue, rouge-brun, puis noirâtre, luisante, aromatique, remplie d'un noyau blanc dont la pelure est roussâtre : ces arbres fleurissent au mois de Mai ; les fruits ne meurissent qu'en automne & en hiver.
Les Lentisques ne font pas rares en Provence & en Languedoc, mais leurs feuilles ne font pas si grandes que dans le Levant : Mr. Gassendi[1] remarque que du côté de Toulon ils rendent quelques grains de mastic si on les taille ; & tout bien consideré, ce n'est pas la culture qui les rend propres à donner ce mastic, comme on le croit : dans Scio même il s'en trouve beaucoup qui ne produisent presque rien ; il faut donc conserver & provigner les pieds, dont le suc nourricier s'épanche abondamment par les incisions : c'est par cette raison que les Lentisques ne font pas alignez dans les champs ; mais qu'ils naissent par gros pelotons ou bosquets écartez les uns des autres : l'entretien de ces arbres ne demande aucun soin ; il n'y a qu'à les bien choisir & les faire multiplier en couchant dans terre les jeunes tiges : on émonde quelquefois les Lentisques dans la lune d'Octobre, ou pour mieux dire, on décharge leurs troncs des nouveaux jets qui empêcheroient les incisions : du reste on ne laboure guère la terre où sont ces arbres, parce que l'expérience a fait connoître aux gens du pays que pour avoir beaucoup de mastic, il ne falloit que provigner ceux qui naturellement en produisent beaucoup. Peut-être que si on incisoit les Lentisques en Candie, dans les Isles de l'Archipel, & même en Provence, en trouveroit-on quelques-uns qui répandroient autant de mastic que ceux de Scio ? Combien voit-on de Pins dans les mêmes forêts, qui ne donnent presque pas de resine, quoiqu'ils soient de la même espece que ceux qui en donnent beaucoup : la structure des racines plus ou moins serrées peut être la cause de ces varietez.
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- ↑ Vita Peiresc.
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On commence les incisions des Lentisques dans l'isle de Scio le 1er jour du mois d'Août, coupant en travers & en plusieurs endroits l'écorce des troncs avec de gros couteaux sans toucher aux jeunes branches ; dés le lendemain de ces incisions, on voit distiller !e suc nourricier par petites larmes dont se forment peu à peu les grains de mastic ; ils se durcissent fur la terre, & composent souvent des plaques assez grosses : c'est pour cela que l'on balaye avec soin le dessous de ces arbres : le fort de la récolte est vers la mi-Août, pourvu que le temps soit sec & serein; si la pluye détrempe la terre, elle envelope toutes ces larmes, & c'est autant de perdu : telle est la première récolte du mastic.
Vers la fin de Septembre les mêmes incisions fournissent encore du maftic, mais en moindre quantité : on passe le mastic au sas pour en séparer les ordures ; mais la poussiere qui en sort s'attache si fort au visage de ceux qui y travaillent, qu'ils sont obligez de se laver le visage avec de l'huile. Il vient quelquefois un Aga de Constantinople pour recevoir le mastic deû au Grand Seigneur, ou bien on en donne la commission au Douanier de Scio : alors le Douanier va dans trois ou quatre des principaux villages dont on a parlé, & fait avertir les habitans des autres de porter leur contingent : tous ces villages ensemble doivent deux cens quatrevingt-six caisses de mastic, lesquelles pesent cent mille vingt-cinq oques : le Cadi de Scio reçoit trois caisses du poids de quatrevingt oques chacune, il en revient une caisse à l'écrivain des villages qui tient les registres de ce que les particuliers doivent de mastic : l'homme du Douanier qui pese le mastic, en prend une poignée sur la part de chaque particulier : une autre personne qui est encore au Douanier en prend autant pour la peine qu'il a de ressasser cette part : si quelqu'un est furpris portant du mastic à la ville ou aux villages où l'on ne cultive pas des
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Lentisques, il est condamné aux galeres & dépouillé de tous ses biens : les paysans qui ne recueillent pas assez de mastic pour payer leur portion, en achettent ou en empruntent de leurs voisins, & ceux qui en ont de reste le gardent pour l'année suivante, ou le vendent secretement : quelquefois ils s'en accommodent avec le Douanier qui le prend à une piastre l'oque, & le vend deux piastres ou deux piastres & demi : ceux qui cultivent les Lentisques ne payent que la moitié de la capitation & portent la Sesse blanche autour de leur turban de même que les Turcs.
Les Sultanes consomment la plus grande partie du mastic destiné pour le Serrail ; elles en maschent pour s'amuser, & pour rendre leur soufle plus agréable, sur tout le matin à jeun : on met aussi des grains de mastic dans des cassolettes & dans le pain avant que de le mettre dans le four : le mastic d'ailleurs est bon pour les maladies de l'estomac & des premieres voyes, pour arrêter les pertes de sang, & pour fortifier les gencives.
Térébinthe
Nom accepté : Pistacia lentiscus
La recolte de la Terebentine[1] se fait aussi en incisant en travers avec une hache les troncs des gros Terebinthes depuis la fin de Juillet jusques en Octobre ; la Terebentine qui en coule tombe sur des pierres plates placées sous ces arbres par les paysans ; ils l'amassent avec de petits bâtons qu'ils laissent égouter dans des bouteilles ; on la vend sur les lieux 30 ou 35 parats l'oque, c'est à dire les trois livres & demie & une once. Toute l'isle n'en fournit pas plus de trois cens oques : cette liqueur[2] est un excellent baume naturel, un grand stomachique & un bon remede à pousser par les urines ; mais il faut se garder de la donner aux personnes qui ont la pierre, non plus que les autres diurétiques : l'expérience fait voir que les malades en sont plus incommodez.
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- ↑ Γεννάται δὲ καὶ καλλίση καὶ πλείση ἐν Χιῳ τῇ νήσῳ. Diosc. lib. I cap. 10.
- ↑ Προάγει δὲ πασῷν τῷν Ρητινῶν ἡ Τερμινθίνη. Diosc. ibid. cap. 91.
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Les Terebinthes naissent dans cette isle sans culture sur les bords des vignes & le long des grands chemins ; leur tronc est aussi haut que celui du Lentisque, aussi branchu, touffu & couvert d'une écorce gersée, grisâtre, mêlée de brun : ses feuilles naissent sur une côte longue d'environ quatre pouces, rougeâtre, arrondie sur le dos, sillonée de l'autre côté & terminée par une feuille, au lieu que les autres sont disposées par paires : toutes ces feuilles ont un pouce & demi ou deux pouces de long sur un pouce de largeur vers le milieu, pointues par les deux bouts, relevées sur le dos d'un filet confiderable, subdivisé en menus vaisseaux jusques sur les bords ; elles font fermes, vert-luisant, un peu foncé, & d'un goût aromatique mêlé de stipticité : il est du Terebinthe comme du Lentisque c'est-à-dire que les pieds qui fleurissent ne portent point de fruit, & que ceux qui portent des fruits ordinairement ne fleurissent pas ; ses fleurs naissent à l'extremité des branches sur la fin d'Avril, avant que les feuilles paroissent ; ces fleurs font entassées en grappes branchues & longues d'environ quatre pouces : chaque fleur est à cinq étamines qui n'ont pas une ligne de long, chargées de sommets canelez, vert-jaunâtre ou rougeâtres, pleins d'une poussiere de même couleur ; toutes ces fleurs font disposées par bouquets sur leurs grappes, & chaque bouquet est accompagné de quelque petite feuille velue, blanchâtre, pointue, longue de trois ou quatre lignes ; les fruits naissent sur des pieds differens, rarement sur le même que les feuilles : ils commencent par des embryons entassez aussi en grappes de trois ou quatre pouces de longueur & s'élèvent du centre d'un calice à cinq feuilles verdâtres, pointues, qui à peine ont une ligne de long : chaque embryon est luisant, lisse vert-gai, ovale pointu, terminé par trois crêtes couleur d'écarlate ; il devient ensuite une coque assez ferme, longue
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de trois ou quatre lignes, ovale, couverte d'une peau orangée ou purpurine, un peu charnue, stiptique, aigrelette, resineuse, la coque renferme un noyau charnu, blanc, enveloppé d'une peau roussâtre : le bois du Terebinthe est blanc.
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Aristoloche