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Jaque (Arveiller)
Arveiller Raymond, 1963. Contribution à l'étude des termes de voyage en français (1505-1722). Paris, d'Artrey. 571 p.
Nom accepté : Artocarpus heterophyllus
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Ce nom de fruit n'a pas été relevé par le dictionnaire de Bloch von Wartburg. M. Dauzat le donne pour un emprunt au malayalam, langue du Malabar, tsjaka ; il le date de 1553 (jaca, trad. de Castanheda). M. König indique que le mot malabare est passé au français par l'intermédiaire du portugais ; il fournit le texte de 1553 : « Et noz gens mengerent des fruits du pais ... et appellent les uns Iacas, les autres Mangas »[1]. La source étant portugaise, il est certain que la lettre I a ici la valeur du j majuscule.
Nous voudrions signaler quelques textes plus anciens, puis
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- Aller ↑ Grouchy, traducteur de Castanheda, Le premier Livre, f. 37 v°. L'étymon du portugais jaca est orthographié « chakka » par Dalgado, Glos., I, p. 471. Celui de l'anglais jack, tsjaka par Yule et Burnell, Hob., p. 440.
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étudier les intermédiaires entre le parler malabare d'origine et le français, afin de préciser les conditions de naturalisation du terme.
Le mot est d'abord parvenu à notre langue par le canal de l'italien. A. Fabre, traducteur de Pigafetta, parle vers 1525 du
- « Chiacare, qui est ung fruict ayant neudz dehors et dedens, et aucuns autres[1]. »
Balarin, traducteur de Ludovic de Varthema, signale vers 1540 :
- « Il y a une sorte de fruict audict Calicut qui s'appelle Ciaquara qui a le pied ainsi qu'ung grand poyrier. Le fruict est de longueur d'ung pied[2]. »
L'éditeur Schefer commente à juste titre : « Ce fruit est celui du jaquier »[3]. L'Escluse de son côté avait remarqué que Varthema, qu'il appelle Louis Romain, « au liure 5. cha. 15 de ces [sic] nauigations descrit cest arbre »[4].
Le nom du fruit parvient ensuite au français par le portugais : « Iaca » est une citation en 1553 dans le texte de Grouchy reproduit plus haut.
Les voyages de Varthema sont publiés en français en 1556 dans la seconde partie du recueil de Temporal, d'où la nouvelle version :
- « D'auantage, ie trouuay a Calicut une autre sorte de fruit, nommé Cicara, ayant le pied comme une espine, et le fruit presque aussi gros, que la cuisse d'un homme, long d'une palme[5]. »
Temporal adapte le recueil italien de Ramusio.
Le mot se lit en 1598 sous la plume du Hollandais Lodewijcksz, dans la version française de son récit :
« En l'isle de Iava croist un fruict, si grand qu'un long Pepon, qui est nommé Iaca[6]. »
Le terme néerlandais a toute chance d'être un emprunt au portugais de même forme : le texte de 1598 fourmille de lusitanismes[7].
En 1574, le naturaliste L'Escluse avait fait paraître un résumé latin des dialogues du Portugais Garcia da Orta ; en 1582, il avait
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- Aller ↑ A propos de Bouro, une des Moluques. F. 68 r°.
- Aller ↑ Les voyages, p. 177.
- Aller ↑ P. 178, n. 1.
- Aller ↑ Hist. des drogues, traduction de Colin (1602), p. 287, à propos du « iaca ».
- Aller ↑ Hist. Description, II, p. 62.
- Aller ↑ Premier livre, f. 39 r°.
- Aller ↑ Cf. l'article Datura, note 4.
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complété cette publication par une adaptation de l'ouvrage espagnol d'Acosta. C'est là une source importante. A. Co!in fait paraître en 1602 une Histoire des Drogues, traduction en français des textes fournis par L'Escluse. La partie réservée à Orta comprend un chapitre intitulé Du Iaca :
- « C'est un fort grand arbre des Indes, qui porte son fruict en la plus haute partie du tronc[1].
Le mot désigne aussi le fruit :
- « Ce fruit est appellé en Malauar Iaca[2]. »
Les pages consacrées à Acosta présentent également un chapitre Du Iaca :
- « Il croist un arbre en quelques Isles des Indes, le long des eaux, lequel bien qu'il ne soit d'aucun usage en medecine, toutesfoys il ne le faut point laisser en arriere, à cause de la grandeur d'iceluy, et la beauté de son fruict[3]. »
Un peu plus loin on lit « Iaca »[4] sans soulignement ; la majuscule ne signifie rien, employée par Colin pour l'initiale de tout nom de plante[5] : On peut donc admettre qu'en 1602 « Iaca » est un mot français du vocabulaire de la botanique.
La version française du gros traité de Daléchamps nous présente une autre traduction du texte que L'Escluse avait adapté d'Acosta[6]. On y lit en effet :
- « Du Jaca. Il y a un arbre qui croist en quelques Isles de l'Indie le long des eaux, lequel iaçoit qu'il ne serue de rien en medecine, ne doit pas pourtant estre oublié, à cause de sa grandeur, et de la beauté de son fruict... C'est un grand arbre qui a les fueilles de la grandeur d'une paume, vertes-blaffardes auec un gros nerf dur par le milieu tout du long[7]. »
Le commentaire de Paludanus, inclus dans la version française du « Linschot » (1610), utilise aussi la forme « Iaca »[8] ; il renvoie à « Louis Romain », signalé par L'Escluse, à « Christophle à Costa, au chapitre de Iaca, et Garcie ab Horto liu. 2. chapit. 4 »[9]. La division en chapitres du dernier ouvrage mon-
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- Aller ↑ P. 286.
- Aller ↑ Id.
- Aller ↑ P. 446.
- Aller ↑ P. 448.
- Aller ↑ Voyez l'article Durion, note 11.
- Aller ↑ Fait semblable remarqué à propos de Durion ; voyez à l'article Durion les notes 26 et 29 et le texte correspondant.
- Aller ↑ Hist. gén. des Plantes, II, p. 637. Version de Des Moulins (1615).
- Aller ↑ Hist. de la Navigation, p. 137. Le récit même présente les formes « Iaacca » et « Iaqua », même page.
- Aller ↑ Id., p. 137.
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tre qu'il s'agit de la version latine de L'Escluse[1]. La documentation de D'Avity sur le fruit, dans son gros ouvrage de géographie intitulé Le Monde (1637), repose sur « Paludan » et « Garci. d'Or., li. 2 c. 4 »[2] : « Il croist aux Indes certain fruit que ceux de Malabar nomment Iaca »[3]. Enfin, la description du fruit et de l'arbre, dans L'Ambassade de Nieuhof traduite par Le Carpentier, fournit en 1665 une nouvelle version française du texte rédigé en latin par L'Escluse d'après Acosta. Elle démarque évidemment la version française de 1615 :
- « La Chine produit un autre fruit que les habitans appellent Jaka, et les Arabes Panak. C'est un grand arbre qui a les feuilles de la grandeur d'une paume vertes-pasles avec un gros nerf dur par le milieu tout du long...[4]. »
Les adaptations de L'Escluse sont donc à l'origine de la forme Jaca (Iaca) vulgarisée dans le monde des naturalistes et des géographes en 1602-1665. C'est Jaca que recueillera Th. Corneille en 1694 et qu'utilise, en latin et en français, le Traité de Lémery (1698), s. v.
Toutefois, entre-temps, le vocable avait été francisé : si Martin de Vitré ne donne encore que « Iaccas »[5] en 1604, dans une liste de fruits des Indes, Pyrard, dès 1611, rédige un chapitre intitulé : « Des Darions, Ramboutans, Iaques et Mangues »[6]. On y lit :
- « Les iaques, c'est un arbre de la hauteur d'un chasteigner. Il produist du fruict gros comme des citroüilles[7]. »
L'édition plus complète de 1615 présente la même forme[8]. Il ne peut s'agir ici que d'un emprunt au portugais jaca : les Portugais sont alors les maîtres aux Indes et Pyrard fut soldat dans l'armée portugaise[9]. La forme « iaque » est d'ailleurs bien plus proche de la forme portugaise que de la forme malabare ; « i » doit donc se lire « j » ; l'ouvrage de 1611 n'utilise que le
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- Aller ↑ Le texte portugais est divisé en dialogues. L'original néerlandais de Van Linschoten est publié en 1596, antérieurement à la version française de l'ouvrage de L'Escluse. Le chapitre 4e du livre II est bien consacré au « Iaca » dans la version latine de Garcia da Orta due à L'Escluse.
- Aller ↑ Asie, p. 463. Pour les rééditions de cet ouvrage, voir l'article Atoll, note 26.
- Aller ↑ Asie, p. 463.
- Aller ↑ II, p. 90.
- Aller ↑ Description, p. 119.
- Aller ↑ Discours. p. 335.
- Aller ↑ Id., p. 336.
- Aller ↑ Voyage, II, p. 629.
- Aller ↑ Voir ]'article Ananas, note 21 et passage correspondant. Ce1a ne veut d'ailleurs pas dire que le rédacteur du voyage de Pyrard n'ait pas lu L'Escluse : le texte de 1611 rappelle les remarques de Garcia da Orta.
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caractère « i » ; citons au hasard « ie fus »[1], « iusques »[2], « Iapon »[3], « i'ay seiourné »[4]. La remarque est égalemen! valable pour l'édition de 1615. Quant à l'importance du récit de Pyrard, on l'a déjà signalée à l'article Ananas, note 2l.
Voici, en complément au travail de K. König[5], quelques autres formes anciennes :
- 1630 : « Il s'y en treuue un [un fruit, aux Indes] qui croist sur les arbres, et qui est de la grosseur d'une citrouille... et s'appelle un Iacques », Feynes, Voyage, p. 103 ;
le texte rappelle celui de Pyrard.
- 1645 : « Les Prouinces du Midy [de la Chine] produisent les meilleurs fruits de l'Inde, singulierement celle de Canton, qui porte les Ananes, les Manghes, les Bananes, les Giaches et les Giambes, comme ils les nomment », Coulon, traducteur du texte italien de Semedo, Histoire, p. 7.
- 1652 : « La Iacque est un fruict qui naist autour du tronc et des plus grosses branches de l'arbre qui la porte », Philippe, Voyage, p. 385.
- 1663 : « Le Iac ou Giac croist à des arbres beaucoup plus hauts que ne sont ceux des Bananas », Wicquefort, traducteur de l'anglais Herbert, Relation, p. 461.
- 1688 : « Il y a [à Cananor] des fruits parfaitement bons, comme... Le Jaca gros comme la Citroüille, mais le dedans bien meilleur » ; Souchu de Rennefort, Histoire, p. 358.
- 1703 : « Il y croît [à Ceylan] diverses sortes de fruits, des ananas, des bananes,... des jaques, et des coques, etc... », Renneville, Recueil des Voy., II, pp. 506-507. Premier voyage de G. Spilberg ;
traduction du néerlandais. Le mot est parfaitement « naturalisé ».
En résumé, le mot malabare est d'abord parvenu au français, vers 1525, par l'intermédiaire de l'italien, sous la forme éphémère chiacare. La forme jaca, qu'on lit pour la première fois dans une traduction du portugais (1553), puis dans un texte rédigé par un Hollandais (1598), a été répandue chez les gens instruits au XVIIe siècle, par les traducteurs et adaptateurs du naturaliste L'Escluse, qui écrit en latin. La forme à -e final se lit pour la première fois chez Pyrard (1611) ; c'est presque sûrement un emprunt au portugais. Les formes francisées, utilisées par les voyageurs, paraissent l'emporter à la fin du XVIIe siècle ; M. König cite en effet : « Les Iacques », 1668 (Beryte) - « des yaques », 1677
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(L'Estra) - « le Jacque », 1685 (Dellon) - « le Jaque », 1687 (Choisy). La majuscule ne disparaît, dans la forme définitive jaque, qu'en 1703[1].
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- Aller ↑ Trévoux (1752) enregistre pour la première fois Jaque. Il indique lui-même sa source : Choisy.