Cistanche (Gast, 2000)
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Cistanche phelypaea (L.) P. Cout.
ǍHLIOU ou ǍHAHEL / Ǎhliu / danoun / cistanche
L'AHLIOU ou danoun (en arabe) est très connu dans le Sahara et dans tout le Maghreb. Ses dénominations régionales sont nombreuses et parfois pittoresques ; car rien de plus inattendue que cette tige épaisse (3 à 4 cm), blanche, rose ou jaunâtre qui sort de terre, nue, sans feuillage voisin, d'un aspect appétissant. On la prendrait pour une grosse asperge. Sa hauteur varie de 20 à 30 cm et atteint parfois même 40 cm.
La plante comprend trois parties :
- la tige florale aérienne qui n'est pas consommée : TAHALAHELT ;
- la partie plus ou moins verticale qui va du niveau du sol jusqu'à ce que les Sahariens appellent "la racine mère" : ǍKOUNEF (IKOUNEFEN) ;
- "la racine mère" vieille d'au moins un an, de couleur brunâtre, qui sort presque horizontalement au niveau de la racine sur laquelle ce parasite pompe sa sève. Cette dernière partie s'appelle DORI (pluriel : DORITEN) ; elle n'est consommée que dans les périodes de grands besoins. Elle se fixe à environ 60 cm ou même 1 m de profondeur.
Les cistanches poussent de décembre à mars. On les reconnaît avant la sortie de la partie aérienne, aux petits bourrelets qu'elles font à la surface du sable dans les lits d'oueds, aux environs des végétaux sur les racines desquels
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elles vivent. Les nomades disent qu'elles atteignent le "maturité" en avril ; c'est-à-dire qu'après cette époque la plante commence à se dessécher. Il est intéressant de noter que cette plante croît et se développe durant les mois 1es plus difficiles au point de vue alimentaire. Chacun ne manque pas d'en faire usage en Ahaggar pour allonger les farines dont les stocks s'épuisent, en attendant les caravanes ou les récoltes des jardins.
Les racines de cistanche sont consommées quelquefois comme un légume, bouillies à l'eau, ou rôties, mais le plus souvent après un rouissage qui dure plusieurs jours, en raison de la forte amertume de leur pulpe.
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Les pousses encore blanches (ǍHLIOUEN IMELOULNIN) sont cueillies, épluchées, mises à tremper dans l'eau (parfois dans un couffin de palme appelé el qef en arabe), puis cuites à l'eau salée agrémentée de piment. On y ajoute, lorsque cela est possible, un peu de beurre fondu, des grains de mil ou de blé concassé pour épaissir cette soupe grossière qui garde toujours une certaine amertume. Cette recette est surtout employée par les sédentaires originaires du Touat et du Tidikelt. Les nomades de l'Ahaggar ont des préparations moins élaborées. Ces mêmes racines sont aussi mises à rôtir sous les braises du foyer. Epluchées après cuisson et immédiatement consommées elles sont, dit-on, "douces comme des pommes de terre". Ainsi préparées, elles sont appelées: ǍHLIOUEN OUIN KOUNEFEN ou IKOUNEFEN.
Mais l'usage le plus courant de l'ǍHLIOU concerne la racine (ǍKOUNEF) cueillie avant son flétrissement, au moment où elle commence à brunir. Elle est écrasée à la pierre sur les rochers lisses appelés ESALI, puis recouverte de feuilles de TANETFERT (Pulicaria crispa Forsk.), le tout chargé de blocs fixant ainsi ce lit de végétaux. La même opération se pratique dans le sable d'oued. Le produit brun clair obtenu est laissé à macérer de 5 à 10 jours, parfois davantage ; il devient alors noirâtre et a perdu une partie de son humidité, mais c'est surtout son amertume qui a disparu ; il est appelé TA-N-TA ou ǍHLIOUEN ISSETTAFNIN [1] ; cette opération s'appelle en tamâhaq ALAKAS OUAN ASAKHEMAR N AHLIOUEN [2]. Ce produit est mis à sécher un jour ou deux, puis pilé au mortier de bois ou broyé à la meule dormante. On mêle parfois sous la molette, au moment du broyage, des grains de blé, d'orge ou de mil. Cette farine est apprêtée en bouillie ou en galette, mêlée ou non à d'autres farines, ou, lorsque cela est possible, à des dattes sèches pilées.
Les racines broyées mises à rouir et séchées, sont parfois stockées en sac, ou déposées dans les réserves des villages. Leur conservation peut aller de 1 à 6 ans sans dommage. J'ai goûté une galette d'ǍHLIOUEN vieux de 5 ans, d'aspect pas très appétissant ; mais son goût, assez peu défini, était fort tolérable.
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- ↑ L'expression ta-n-ta désigne dans certaines formes de langage une chose laide à voir : ESOUAḌ N OUDEM N TA-N-TA, regarde cette figure de déterré ! Apostrophe de mépris et de colère adressée à quelqu'un que l'on veut fustiger. La même intention s'exprime aussi par :
- ESOUAḌ N OUDEM N TAFAĠA : figure de mauvaise pierre.
- ESOUAḌ N OUDEM N TIMCÉ : figure aussi pénible que le feu.
- ESOUAḌ N OUDEM N TEKMA : figure qui fait mal à regarder (qui rend malade).
- ↑ ALAKAS : "Fait d'être battu à coups redoublés dans un mortier" cf. FOUCAULD, Dict. t.-f., t. III, p. 1060. L'expression ci-dessus pourrait se traduire : "Macération de marmelade de cistanche".
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Quand la famine est aiguë et que les racines les plus accessibles de cistanches sont déjà consommées, les Kel Ahaggar creusent profondément le sol pour retrouver les racines appelées DORITEN [1], vieilles de un à quatre ans. Elles sont broyées à la pierre, mises à sécher, consommées en bouillie. Ces racines ont très mauvais goût ; leur consommation donne le degré de famine d'une époque.
Beaucoup d'hommes et de femmes, nomades et sédentaires, nous ont dit s'être nourris très souvent et en grande quantité, de cistanches et d'orobanches durant toute leur vie, du Tassili n Ajjer à l'Ahaggar, de l'Adrar des Iforas au Touat.
Cistanche phelypaea (L.) vit en parasite sur les racines des plantes suivantes: Atriplex halimus L. (ǍRAMAS), Calligonum comosum L'Hér. (ARESSOU), Tamarix aphylla (L.) Karst (TǍBAREKKAT), Tamarix gallica L. (ǍŻAOUA), Aristida pungens Desf. (TOULLOULT), Salsola foetida Del. (ISSIN). Certains prétendent que la cistanche poussée sur les racines du TABAREKKAT (Tamarix aphylla (L.) Karst.) est meilleure.
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- ↑ Ces vieilles racines sont reconnaissables aux fibres ligneuses, résistantes appelées IHÔRMADEN que l'on retire après le broyage à la pierre.