Ailanthus glandulosa (Desfontaines, 1786)
[Nom accepté : Ailanthus altissima]
Le texte ci-dessous est complet. Il constitue le protologue du genre Ailanthus.
- 1786. Mémoire sur un nouveau genre d'arbre. Ailanthus glandulosa. Paris, Mém. Acad. Royale Sci. Paris: 265-271, pl. viii. (Stafleu 29.858). sur Gallica
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Le nouvel arbre, dont j’ai l’honneur de présenter la description à l’Académie, mérite de fixer l’attention des botanistes, par la beauté de son port, de son feuillage, & sur-tout par les singularités qu’offrent les différentes parties de sa fleur. Nous le possédons depuis long-temps dans nos jardins. Il avait été pris, jusqu’à ce jour, par la plupart des botanistes, pour le rhus succedanea, Lin. ou grand vernis du Japon, parce qu’on n’en avait pas encore observé la fructification, & que ses feuilles ont une ressemblance très-marquée avec celle du rhus succedanea Lin, décrit & figuré dans les Amænitates Academiæ, de Kempfer. Il étoit même démontré, sous ce nom, au Jardin du Roi depuis plusieurs années. La description que je vais en donner, fera voir que, non-seulement cet arbre n’est point le rhus succedanea, Lin. mais que c’est un genre très-différent de celui des rhus, ou sumacs.
Sa tige est droite, elle s’élève dans nos jardins à la hauteur de quarante à cinquante pieds ; l’écorce est grisâtre, légèrement sillonnée, parsemée de taches blanches ; les jeunes pousses sont couvertes d’un velouté fin & très-doux au toucher.
Ses feuilles sont grandes, lisses, alternes, pinnées avec une impaire, disposées horizontalement. Les pétioles communs font un angle plus ou moins aigu, quelquefois droit avec la tige ; ils sont grêles, longs d’environ un à deux pieds, un peu tranchans en dessus, arrondis inférieurement, renflés à la base & comme articulés avec les
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tiges. De leurs côtés naissent environ vingt ou trente folioles horizontales, un peu pendantes à l’extrémité, alternes & opposées, longues de deux à trois pouces, larges d’un à deux, soutenues par un pétiole court, le long duquel s’observe une petite ligne saillante : on voit latéralement, vers leur base, quelques dents obtuses, glanduleuses en dessous ; le reste de la feuille est ordinairement entier ; les nervures transversales sont parallèles, & font un angle un peu aigu avec la côte moyenne. Tels sont les principaux caractères que nous offrent les tiges et les feuilles de ce nouvel arbre, d’après lesquels sans doute on l’avoit réuni avec les sumacs. L’observation des parties de la fructification va nous prouver qu’il doit former un nouveau genre, & que ce genre diffère essentiellement de tous ceux que nous connoissons.
Les fleurs sont très-nombreuses, disposées en une panicule dense qui naît du sommet des tiges ; elles sont ordinairement réunies en groupes, soutenus par un péduncule commun ; chacune est portée sur un pédicule particulier, long de quelques lignes : elles sont mâles ou femelles ; cependant, j’en ai observé quelques-unes hermaphrodites ; les fleurs mâles sont les plus nombreuses. Lorsque ces trois manières d’être, s’observent dans les fleurs d’un même individu, Linnæus leur a donné le nom de polygames, assez généralement adopté des botanistes. Je vais décrire successivement tous les caractères intéressans que nous présentent ces trois sortes de fleurs, en commençant par celles qui ne renferment que des étamines.
Le calice est durable, fort petit, d’une seule pièce, couronné de cinq dents ovoïdes, droites, alternes avec les pétales.
La corolle est composée de cinq pétales ouverts, concaves, un peu obtus, d’un jaune-pâle à l’intérieur,
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verdâtres en dehors, velus, rétrécis & creusés en gouttière vers la base.
Les étamines, au nombre de dix, adhèrent au réceptale [réceptacle] ; cinq sont alternes avec les pétales, les cinq autres leur sont opposées ; les filets sont grêles, blancs, droits, écartés régulièrement les uns des autres, amincis de la base au sommet, presque égaux entre eux, un peu plus courts que la corolle : les anthères sont petites, oblongues, obtuses, jaunes-pâles, mobiles sur les filets auxquels elles adhèrent par l’extrémité inférieure de leur face externe ; elles s’ouvrent longitudinalement en deux loges latérales, comme celles du plus grand nombre des plantes connues.
Le calice et la corolle des fleurs femelles sont attachés au-dessous du germe ; du reste, ils ressemblent parfaitement à ceux des fleurs mâles.
Je n’ai observé qu’un petit nombre de fleurs hermaphrodites ; chacune ne renfermoit que deux ou trois étamines, qui ressembloient à celles des fleurs mâles ; le calice & la corolle n’offroient rien de particulier.
Chaque fleur femelle ou hermaphrodite renferme ordinairement trois à cinq germes glabres, lisses, rougeâtres, oblongs, aplatis, un peu arqués, amincis aux deux extrémités ; chacun est surmonté d’un style grêle, souvent un peu tors, à peine long d’une ligne, posé sur l’un des bords du germe, proche une petite échancrure particulière qui devient plus sensible, à mesure qu’il prend de l’accroissement. Le stigmate est simple, évasé, parsemé de petites inégalités ; les germes deviennent autant de fruits membraneux, secs, droits, veinés, glabres, très-aplatis, longs d’environ un pouce sur trois à quatre lignes de lageur [largeur], rétrécis aux extrémités, un peu contournés
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au sommet, échancrés au milieu d’un de leurs bords. Le péricarpe ne contient qu’une seule semence osseuse, lenticulaire, située latéralement proche la petite échancrure dont je viens de parler ; elle y adhère, au moyen d’un cordon ombilical, qui se prolonge inférieurement le long d’un des bords de l’enveloppe.
Le réceptacle est étroit, couronné de petits tubercules glanduleux, & le diamètre de la fleur n’est guère que de trois ou quatre lignes.
La fleur de l’ailanthe exhale une odeur désagréable ; lorsqu’on blesse son écorce, il en découle un suc résineux qui se durcit en peu de jours. Cet arbre croît promptement dans nos climats ; comme il s’élève à une grande hauteur & qu’il a un très-beau port, on peut l’employer à l’ornement des parcs & des jardins (a).
L’on voit, d’après notre description, 1°) que ce nouveau genre renferme plusieurs caractères très-curieux, & absolument inconnus ; 2°) qu’il est très-différent des sumacs. Tout ceci deviendra plus évident, en rapprochant les caractères les plus distincts que nous offrent ces deux genres & en les comparant ensemble.
Les fleurs de tous les sumacs connus, sont ou hermaphrodites ou monoïques ; celles de notre genre sont polygames. La corolle des premiers renferme cinq étamines ; on en observe régulièrement dix dans les fleurs de l’ailanthe ; ses pétales sont concaves & en gouttière ; ceux des sumacs sont aplatis. Ces différences seraient déjà suffisantes pour en faire un genre distinct de celui des sumacs ; mais il en est d’autres qui établissent une ligne de séparation encore beaucoup plus marquée entre ces deux genres : ceux que nous offrent les organes sexuels femelles & les fruits. Les rhus, comme l’on sait, ont trois styles posés sur le sommet du germe ; le genre que nous venons de
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(a) Le bois de l’ailanthe est dur, pesant, satiné et susceptible d'un très-beau poli ; je le crois excellent pour les ouvrages de tour, de menuiserie & de marqueterie.
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décrire, n’en a qu’un seul attaché sur l’un des bords de chacun des siens. Ce caractère ne s’observe que dans un petit nombre de plantes connues, & on ne le voit dans aucune de la famille des sumacs ; c’est même une nouvelle exception à un principe établi par deux botanistes célèbres Jungius & Dillenius. Le premier s’exprime ainsi, page 36 : Stylus semper apici fructus seminisque cohœret ; & le second dit : Nullum dari stylum qui non è medio floris, ex medio embrione qui medium floris occupat, oriatur, cuique tyroni sit notissimum. Respons. 6. Mais ce qui est encore plus étonnant dans notre genre, c’est que chaque fleur, soit femelle, soit hermaphrodite renferme plusieurs germes très-distincts dans un même calice, & que chacun de ces germes devienne un fruit membraneux qui a la forme d’un légume. Dans tous les sumacs connus jusqu'à ce jour, chaque calice ne contient jamais qu’un seul fruit ; c’est une baie plus ou moins molle, qui entoure un noyau osseux posé dans le centre & non sur le côté du péricarpe, comme celui du genre que nous venons de décrire. Ces caractères observés dans les fleurs d’un arbre, qui semble indiquer au premier coup d’œil le rapport le plus marqué avec les sumacs, ont sans doute, de quoi surprendre beaucoup les botanistes observateurs.
Essayons maintenant de lui assigner le lieu qu’il doit occuper dans la chaîne des végétaux. Quoiqu’il diffère essentiel1ement des sumacs, comme nous venons de le prouver, il me paroît néanmoins s’en rapprocher un peu ; en effet, il en a le port, ses racines tracent, comme celles des sumacs, ses feuilles sont pinnées avec une impaire & disposées de la même manière ; la panicule de ses fleurs a une forme très-ressemblante, son calice est durable, couronné de cinq dents ; la corolle est divisée en cinq pétales, les étamines sont posées comme dans les sumacs ; le germe est supérieur, & le péricarpe ne renferme qu’une seule semence osseuse. Ces caractères, quoique moins essentiels que ceux qui les séparent, font cependant apercevoir quelque
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analogie entre ces deux genres. Nous pensons que celui dont nous venons de donner la description, doit être classé dans la famille des térebinthes. Nous le laisserons même auprès des sumacs, jusqu’à ce que de nouvelles observations, ou la découverte de quelque genre intermédiaire nous ait fait connoître le vrai lieu que la Nature lui a fixé dans la famille que nous venons d’indiquer.
Il nous paroît qu’il importe maintenant de réunir dans un tableau abrégé, les caractères les plus essentiels qui distinguent le genre de l’ailanthe.
Tels sont, LES FLEURS POLYGAMES
- LE CALICE durable, d’une seule pièce, couronné de cinq dents.
- LA COROLE a cinq pétales ouverts, concaves, roulés en gouttière vers la base.
- DIX ÉTAMINES à peu-près égales à la corolle ; les filets grêles & comprimés ; les anthères petites, oblongues, mobiles.
- UN STYLE posé obliquement sur les bords du germe, un seul stigmate évasé.
- TROIS À CINQ GERMES, plats, amincis aux extrémités qui deviennent autant de fruits membraneux, minces, alongés, échancrés au milieu d’un de leurs bords.
- UNE SEULE SEMENCE osseuse, lenticulaire, posée proche l’échancrure de l’enveloppe.
- LES FEUILLES ALTERNES, pinnées avec une impaire.
- CALIX persistens, monophyllus, quinque-dentatus.
- COROLLA petala quinque aperta, versùs basim canaliculata.
- STAMINA decem longitudine corollæ, filamentis tenuibus, compressis ; antheræ exiguæ, oblongæ, versatiles.
- STYLUS unus, lateralis, stigma patens, germina tria-quinque, compressa, sursùm attenuata.
- PERICARPIUM menbranaceum, ob1ongum, acutum, planum, altero latere emarginatum.
- SEMEN unicum, lenticulare, osseum, laterale.
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- FOLIA alterna, impari pinnata (b).
On voit, d’après ce que nous venons d’exposer, que la fleur de notre genre renferme une organisation nouvelle, curieuse, intéressante, & que l’on eût été bien éloigné de soupçonner dans un arbre qui, par son port & son feuillage, semble avoir de très-grands rapports avec les sumacs. Il est originaire de la Chine, & l’arbor cœli de Rumphius, hort. amboin. que les Indiens appellent ailanthe, dans leur langue, est une espèce qui nous paroît appartenir au genre que nous venons de décrire ; c’est pourquoi nous avons conservé cette dénomination pour nom générique.
- A. A.Le bouton de la fleur avec son calice.
- B. La fleur vue en devant.
- C. La fleur mâle, vue de côté.
- D. Une fleur femelle.
- E. Un germe avec le style & le stigmate.
- F. Une fleur hermaphrodite.
- G. Un fruit détaché.
- H. La semence.
- I. Cinq fruits réunis dans un même calice.
- J. Une feuille vue en dessous.
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(b) Cette description a été faite sur un très-bel individu que M. le Monnier, premier Médecin ordinaire du Roi, possède dans son jardin.