Pois (Darwin)
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Pois (Pisum sativum). — Les botanistes considèrent le pois de jardin comme spécifiquement distinct du pois des champs (P. arvense). Ce dernier se trouve à l'état sauvage dans l'Europe méridionale, mais l'ancêtre primitif du premier paraît avoir été rencontré en Crimée[1]. Andrew Knight a croisé le pois des champs avec une variété bien connue dans les jardins, le pois prussien, croisement qui a produit des résultats parfaitement féconds. Le docteur Alefeld a récemment étudié le genre pois avec soin[2], et, après en avoir cultivé une cinquantaine de variétés, il est arrivé à la conclusion qu'elles appartiennent certainement toutes à une même espèce. Nous avons déjà mentionné que d'après O. Heer[3], les pois trouvés dans les habitations lacustres de la Suisse remontant à l'âge de la pierre et à l'âge du bronze, appartiennent à une variété éteinte, voisine du pois des champs (P. arvense) et dont les grains sont excessivement petits. Le pois ordinaire des jardins présente un grand nombre de variétés qui diffèrent considé-
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- ↑ Alph. de Candolle, Géogr. Bot., p. 960. — M. Bentham, Hort. Journ., vol. IX, 1855, p. 141, croit que les pois de jardin et des champs appartiennent à la même espèce, opinion qui n'est pas celle du Dr Targioni.
- ↑ Botanische Zeitung, 1860, p. 204.
- ↑ O. C., 1866, p. 23.
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rablement les unes des autres. J'ai, à titre de comparaison, planté en même temps quarante et une variétés anglaises et françaises. Ces variétés différaient beaucoup par la taille — variant de 13 centimètres et 30 centimètres jusqu'à 2m40[1], — par leur mode de croissance et l'époque de leur maturité. Quelques-unes offraient déjà un aspect différent lorsqu'elles n'avaient que deux ou trois pouces de hauteur. Les tiges du pois prussien sont très-branchues. Chez les grandes variétés les feuilles sont plus grandes que chez les petites, mais dans une proportion exacte avec la hauteur : — la variété Monmouth naine (Hair's Dwarf Monmouth) a des feuilles très-grandes ; le Pois nain hâtif et la variété moyenne bleue prussienne, ont les feuilles à peu près les deux tiers aussi grandes que celles des variétés les plus hautes. Chez les Danecroft, les folioles sont petites et un peu pointues, un peu arrondies chez le Queen of Dwarfs (Reine des Nains), grandes et larges chez la Reine d'Angleterre. Chez ces trois sortes de pois, de légères variations de couleur accompagnent les différences dans la forme des feuilles. Chez le Pois géant sans parchemin, dont les fleurs sont pourpres, les folioles sont bordées de rouge chez les jeunes plantes, et, chez tous les pois à fleurs pourpres, les stipules sont marquées de rouge.
Chez certaines variétés, une, deux ou plusieurs fleurs formant une petite grappe, reposent sur un même pédoncule ; c'est là une différence qui, chez quelques Légumineuses, est regardée comme ayant une valeur spécifique. Chez toutes les variétés, les fleurs ne diffèrent que par la taille et la couleur. Elles sont généralement blanches, quelquefois pourpres, mais la couleur n'est pas constante chez une même variété. Chez le Warner's Emperor, qui est de haute taille, les fleurs ont presque le double de celles du Pois nain hâtif, mais le Hair's Dwarf Monmouth, qui a de grandes feuilles, a aussi de grandes fleurs. Le calice est grand chez la Victoria Marrow, et les sépales sont un peu étroits chez le Bishop's Long Pod. La fleur des autres sortes ne présente aucune différence.
Les gousses et les graines, dont les caractères sont si constants chez les espèces naturelles, varient beaucoup chez les variétés cultivées du pois ; ce sont, en effet, les parties recherchées, et celles par conséquent qui ont été soumises à la sélection. Les Pois sucrés ou Pois sans parchemin ont des gousses remarquablement minces, qu'on cuit et qu'on mange entières lorsqu'elles sont jeunes ; dans ce groupe, qui, d'après M. Gordon, comprend onze sous-variétés, c'est la gousse qui diffère le plus ; ainsi la variété de pois dite Lewis negro-podded (Pois de Lewis à gousse nègre), a une gousse droite, large, lisse et d'un pourpre foncé, à parois moins minces que d'autres sortes ; chez une autre, la gousse est fortement arquée ; celle du Pois géant se termine par une pointe ; chez la variété à grandes cosses, on voit si bien les grains au travers de leur enveloppe que, lorsqu'elle est sèche, la gousse est à peine reconnaissable pour celle d'un pois.
Chez les variétés ordinaires, la grosseur et la couleur des gousses dif-
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- ↑ Une variété dite Rouncival atteint cette hauteur d'après M. Gordon, Transact. Hort. Soc. (2° série), vol. I. 1835, p. 374, auquel j'ai emprunté quelques faits.
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fèrent beaucoup ; — les gousses du Woodford's Green Marrow desséchées, sont vert-clair au lieu d'être brun-pâle ; la couleur de la variété à gousses pourpres est celle qu'indique son nom. L'état de la surface diffère aussi : la gousse du Danecroft est très-lisse, et celle du Nec plus ultra, très-rugueuse, — les unes sont cylindriques, d'autres plates et larges ; — pointues à l'extrémité comme chez le Thurston's Reliance, ou tronquées comme chez l’American Dwarf. Chez le Pois d'Auvergne, l'extrémité de la gousse est recourbée en dessus. Dans le Queen of Dwarfs et le Pois Scimitar, la gousse
I. n. m. iv.
Fig. 41. — Gousses et Pois. — I. Queen of Dwarfs. — II. American Dwarf. — III. Thurston's Reliance. — IV. Pois géant sans parchemin. — a. Pois Dan O'Rourke. — b. Queen of Dwarfs. — c. Knight's Tall white Marrow. — 4. Lewis Negro.
a une forme elliptique. Je donne ci-joint (fig. 41) les quatre formes de gousses les plus distinctes des plantes que j'ai moi-même cultivées. Le pois lui-même offre presque toutes les teintes, blanc presque pur, brun,
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jaune et vert-intense ; chez les variétés du pois sucré on observe les mêmes teintes, et de plus le rouge passant par le pourpre, jusqu'au chocolat foncé. Les couleurs sont uniformes ou distribuées en taches, en raies, ou autrement ; elles dépendent dans quelques cas, de la coloration des cotylédons vus au travers de la pellicule propre du pois ; dans d'autres, de la couleur propre de celui-ci. Le nombre des grains contenus dans une gousse varie, d'après M. Gordon, de onze ou douze à quatre ou cinq seulement. Les plus gros pois sont à peu près doubles des plus petits, mais ceux-ci ne se trouvent pas toujours sur les variétés naines. Les pois varient de forme, et peuvent être lisses et sphériques ou oblongs, presque ovales chez la variété Queen of Dwarfs, et presque cubiques et plissés chez plusieurs des grandes variétés.
Quant à la valeur des différences qui s'observent entre les principales variétés, il est incontestable que si on trouvait la grande variété du pois sucré, à fleurs pourpres, à gousses minces et d'une forme extraordinaire, renfermant des pois pourpres foncés, croissant à l'état sauvage, à côté de la petite Queen of the Dwarfs, à fleurs blanches, à feuilles d'un vert grisâtre et arrondies, à gousses en forme de cimeterre, contenant des pois oblongs, lisses, pâles, mûrissant à une époque différente ; ou encore à côté d'une de ces formes géantes comme le Champion d'Angleterre, à feuilles énormes, à gousses pointues, dont les gros pois sont ridés, verts et presque cubiques, — toutes les trois seraient regardées comme des espèces distinctes.
A. Knight[1] a remarqué que les variétés de pois se maintiennent très-constantes, parce que les insectes ne contribuent pas à déterminer des croisements entre elles. M. Masters, de Canterbury, très-connu comme le créateur de plusieurs variétés nouvelles, m'apprend que quelques variétés se sont conservées pendant très-longtemps, ainsi la variété Knight's Blue Dwarf, qui a paru en 1820[2] ; mais la plupart n'ont qu'une existence très-courte ; ainsi Loudon [3] remarque que des formes qui étaient très-recherchées en 1821, ne se trouvaient plus nulle part en 1833 ; et, en comparant les catalogues de 1833 avec ceux de 1855, je vois que presque toutes les variétés ont changé. La nature du sol paraît, chez quelques variétés, déterminer la perte de leurs caractères. Ainsi que pour d'autres plantes, certaines variétés peuvent se propager telles quelles, tandis que d'autres ont une tendance prononcée à varier ; ainsi M. Masters ayant trouvé dans une même gousse deux pois différents, l'un rond et l'autre ridé, remarqua, chez les plantes provenant du pois ridé, une forte tendance à produire des pois ronds. Le même horticulteur, après avoir obtenu d'une plante quatre sous-variétés distinctes, dont les pois étaient bleus et ronds, blancs et ronds, bleus et ridés, blancs et ridés, sema ces quatre variétés séparément pendant plusieurs années consécutives, et chacune d'elles lui donna toujours les quatre formes de pois indistinctement mélangées.
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- ↑ Phil. Transactions, 1799, p. 196.
- ↑ Gardener's Magazine, I, 1826, p. 153.
- ↑ Encyclop. of Gardening, p. 823.
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Quant aux croisements des variétés entre elles, je me suis assuré que le pois, différant en cela de quelques autres Légumineuses, est parfaitement fécondable sans le secours des insectes. J'ai cependant vu les abeilles sucer le nectar des fleurs, et se couvrir si complètement de pollen, qu'elles ne pouvaient manquer de le déposer sur le pistil des fleurs visitées ensuite par elles. D'après les informations que j'ai obtenues auprès de plusieurs grands cultivateurs de pois, peu les sèment séparément ; la plupart ne prennent pas de précautions ; et, de fait, j'ai pu m'assurer par mes propres observations, qu'on peut, pendant plusieurs générations, obtenir des graines pures de différentes variétés croissant les unes près des autres[1]. M. Fitch m'apprend que, dans ces conditions, il a pu conserver pendant vingt ans une variété, sans qu'elle ait cessé d'être constante. Par analogie avec les haricots[2], je me serais attendu à ce qu'accidentellement, après de longs intervalles, et une disposition à une légère stérilité survenant par suite d'une fécondation en dedans trop prolongée, des variétés ainsi rapprochées se fussent croisées entre elles ; et, au onzième chapitre, je signalerai deux cas de variétés distinctes, entre lesquelles a eu lieu un croisement spontané, le pollen de l'une ayant directement agi sur les ovules de l'autre. Le renouvellement incessant des variétés est-il dû en partie à des croisements accidentels de cette nature, et leur existence passagère à des fluctuations de la mode ? ou bien, les variétés qui naissent après une longue période de fécondation directe, sont-elles plus faibles et plus sujettes à périr ? c'est ce que je ne saurais dire. Il convient toutefois de remarquer que plusieurs des variétés d'Andrew Knight, qui ont duré plus longtemps que beaucoup d'autres, proviennent de croisements artificiels effectués vers la fin du siècle dernier. Quelques-unes étaient encore vigoureuses en 1860 ; mais, en 1865[3], un auteur parlant de quatre variétés de Knight, dit qu'elles ont acquis une grande réputation mais qu'elles tendent à disparaître.
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