Copaiba, Copahu (Arveiller)

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Arveiller Raymond, 1963. Contribution à l'étude des termes de voyage en français (1505-1722). Paris, d'Artrey. 571 p.


66. Copaiba, Copahu

Nom accepté : Copaifera spp.


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Nous voudrions essayer d'établir comment ces mots, d'origine brésilienne certaine, ont pu devenir des mots français, en précisant en particulier à quelle langue et dans quelles conditions le français les a empruntés.

L'histoire des termes est la suivante, selon le dictionnaire étymologique de Bloch-von Wartburg, qui, sur ce point, suit les conclusions de K. König[1] : le français copahu est un emprunt au mot des Caraïbes coúpaheu[2], tandis que le composé copaiba « arbre qui produit le copahu » a été emprunté au tupi sous la forme de copaïba (1610). M. Dauzat donne copahu (1654, Boyer) pour un emprunt au guarani du Brésil copaü ; « var. anc. copaïba (1610, Du Jarrie, d'un camp. de copaü [var. copay] avec ba, arbre) ». Cela rappelle l'article Copahu du D. G. : « Emprunté du guarani copau ou copay m. s ... Au XVIIe et XVIIIe s. on dit copayba ou cupayba (1694, Th. Corneille), forme empruntée au guarani, mais qui désigne proprement le copayer, ba signifiant arbre. »

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  1. Op. cit., s. v. Copayer.
  2. Id. La note 3 explique le passage du terme aux Iles et sa déformation par le rôle des esclaves tupis émigrés du Brésil aux Antilles avec les Hollandais. Pour G. Friederici (Amerik.. Wtb., s. v. Copaiba), les esclaves tupis et les Français auraient fourni le terme aux Caraïbes.


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Le type copaïba (copayba), qui donnera la forme moderne copayer par changement de suffixe[1], est d'abord parvenu au français par la voie savante. L'Italien Maffei publie en 1588 ses Historiarum Indicarum libri XVI ; il a travaillé à Lisbonne, utilisant des documents conservés dans les archives publiques de cette ville[2]. On lit à propos du Brésil, dans cet ouvrage célèbre aux XVIe-XVIIe siècles :

« Certis etiam è plantis, quas vulgo Copaibas vocant, inciso per aestatem cortice, in modum balsami liquor suauissimi odoris emanat : cui, cùm ad alios mortalium usus, tum ad curanda vulnera, et cicatrices tollendas, mirificam esse perhibent vim. eae plantae cernuntur affrictu animalium attritae, quae à serpentibus venenatis, aut à feris icta, ad remedium illud ipso naturae instinctu se conferunt[3]. »

Ce texte est à la base des premières attestations françaises que nous connaissions. Il est adapté par La Borie dès 1603 :

« Aussi de certaines plantes qu'on nomme vulgairement Copaïbas, leur ayant en esté faict des incisions en l'escorce, il sort une liqueur comme Baulme d'une tres-souëfue odeur : auquel (outre plusieurs autres usages de l'homme) on dict qu'il y a une merueilleuse vertu pour guerir les playes, et oster la marque des cicatrices[4]. »

C'est le même texte de Maffei que suit de près, sans le nommer, Du Jarrie, en 1610 :

« Les Copaïbas sont certains arbrisseaux, desquels si on couppe l'escorce en esté, sort une liqueur tres-souëfue à l'odorat, comme du bausme, qui est utîle, et profitable à beaucoup de choses : mais sur tout pour guerir les playes et blessures[5]. »

A l'énoncé de Maffei remonte également la remarque de Petrus Bertius sur le Brésil (1622) :

« Il y a d'abondant une espece de plantes appellees copaibas, dont l'escorce estant incisee en esté, vient decouler une liqueur de baulsme donnant la plus delicate et soefve odeur du Monde : lequel outre ses autres vertus, specialement est recommandé pour guerir les playes et cicatrices du corps...[6]. »

Le géographe D'Avity renvoie de même à « Maffe. li. 2. » à propos « des Copaibas », en 1637[7]. En 1650 encore, l’Historia planta-

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  1. En 1786, selon K. König, op. cit., s. v. Copayer.
  2. Voyez Michaud, Biogr. univ., s. v. Maffei.
  3. P. 30. On doit voir dans « Copaïbas » un mot latin à l'accusatif pluriel. Maffei latinise le nom des plantes et animaux brésiliens. Exemples, p. 31 : « Ananazes » — « Pigritiam » — « Tatusiae » — « Cerigonibus » et « Cerigonum ».
  4. Histoires, p. 92.
  5. Histoire, II, p. 250.
  6. Description d'Amérique, p. 251.
  7. Amérique, p" 120.


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rum uniuersalis de Jean Bauhin donne Maffei pour source de sa documentation sur l'arbre en question[1]. Il faut souligner ensuite qu'en 1648 Pison et Marcgravius donnent les premiers, en latin, des descriptions précises de l'arbre et le détail de ses propriétés[2] ; l'article du second sera encore loué par Jaucourt en 1754, dans l’Encyclopédie, s. v. Copahu. Le titre en est « Copaiba Brasiliensibus »[3] ; l'article de Pison s'intitule : « De Copaiba[4]. » Dix ans plus tard, dans son gros livre intitulé De Indiae utriusque re naturali..., Pison parlera à nouveau de l'arbre appelé « Copaliba vel Copaiba »[5]. L'importance de ces auteurs est grande, et lorsque Pomet signale à propos du baume de copahu que les Brésiliens l'appellent « Copaiba », il se souvient du texte de Marcgravius, qu'il utilise visiblement[6].

La variante « Copal-yva » appartient aussi à la langue des savants ; on la lit pour la première fois, à notre connaissance, dans une annotation de L'Escluse à son adaptation de Monardes, en 1605 :

« Caepit porro iam à paucis annis ex Occidentali India liquor inferri Olei de Copal-yva...[7]. »

Ce qui devient dans l'édition française de 1619 : « On nous aporte despuis quelques années de l'Amerique un certain huyle appellé de Copal-yua...[8]. »

Cette forme est encore mentionnée par De Laet en 1640 ; il l'a lue dans L'Escluse, auquel il renvoie[9] :

« Cet huile s'appelle communement Copal-yua ; mais plustost Cupayba[10]. »

Cette forme de « Cupayba » est la seule que recueille Th. Corneille en 1694[11] ; il l'a prise à De Laet, dont il a recopié l'article, avec quelques omissions, dans l'édition française de 1640 ; celle-ci traduit l'édition latine de 1633[12]. Les sources avouées

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  1. I, 1re partie, p. 306.
  2. Dans l’Historia naturalis Brasiliae.
  3. 2e partie, p. 130.
  4. 1re partie, p. 56.
  5. I, p. 118. Les deux articles de Pison renvoient à « Maffeus ».
  6. Hist. gén. des Drogues, I, pp. 280-281.
  7. Exotic., livre X, p. 297. C'est la quatrième édition que donne L'Escluse de son adaptation de Monardes.
  8. Hist. des Drogues, p. 6. Version d'A. Colin.
  9. En se trompant d'ailleurs : « Char. de l'Escluse en ses Commentaires sur Christofle Acosta. »
  10. L'Histoire, p. 494.
  11. C'est encore celle que Trévoux (1752) donne en tête d'article, « Cupayba, ou Copaïba ».
  12. Voyez sur ce point l'article Paresseux.


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de l'auteur hollandais, pour ses développements sur la flore et la faune brésiliennes, sont, outre L'Escluse, Léry et Thevet, qui ignorent cette forme, un « Autheur Portugais » dont il ne précise pas le nom ; c'est lui qui a dû lui fournir la variante en question.

L'origine du mot français copahu est plus difficile à établir. On peut écarter tout de suite un emprunt au portugais ou à l'espagnol : si l'on en juge par la recension de G. Friederici[1], ces deux langues ne fournissent, aux XVIe et XVIIe siècles, aucun exemple de ce type. Il est d'ailleurs signalé comme propre au français dans le dictionnaire de J. Corominas, s. v. Copaiba : « Hay una variante copaü (en autores franceses, 1699, 1722, 1743), aplicada al bálsamo de copaiba, que en espaîiol se llamô también copay. » Cette dernière forme espagnole est d'Esteban de Terreras (1786 au plus tôt).

Le mot français a-t-il été pris aux Caraïbes des Petites Antilles, ainsi qu'on l'a dit ? Chez Raymond Breton, dans le Dictionnaire français-caraïbe de 1666, c'est un mot caraïbe, et non français : « Baume, oüalouméerou ira, coúpaheu[2]. » Nous lisons bien une fois, antérieurement, une forme assez voisine chez Du Tertre ; citons-la avec son contexte :

« Celles [des femmes caraïbes] qui demeurent à la Case s'occupent à faire des licts de coton, d'exprimer des huilles de Couabeu et de Palmiste pour gresser la teste[3]. »

Du Tertre connaît bien les moeurs des Caraïbes et, de plus, c'est un botaniste averti[4] ; or, on obtient l'huile de copahu, selon tous les auteurs qui en ont parlé[5], en fendant l'écorce de l'arbre ; c'est un travail qu'on ne peut évidemment pas faire chez soi, et pour lequel le verbe « exprimer » serait très impropre. Il s'agit très probablement ici d'une autre plante. Aussi bien le spécialiste De Goeje[6] distingue-t-il deux mots caraïbes : kupahö « copaiva », forme qui correspond à celle de Breton, et kuhahö « fruit dont ils tirent de l'huile pour leurs cheveux et pour se rougir », ce qui s'accorde bien avec le texte de Du Tertre. Aucun des colons français aux Antilles dont nous ayons dépouillé les relations n'utilise d'ailleurs au XVIIe siècle copahu (copaü). Si ce mot était emprunté au langage des Caraïbes antillais, ce fait s'expliquerait mal : il en va tout autrement, en effet, des termes rencontrés par nos compatriotes à la Martinique et à la Guadeloupe et

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  1. Amerik. Wtb., pp. 205-206.
  2. P. 40.
  3. S. Christophe (1654), p. 423.
  4. Voyez par ex. l'article Melongène, notes 26 et suivantes et texte cor[res]pondant.
  5. Voyez les textes cités plus haut, à commencer par celui de Maffei.
  6. Nouvel ex., p. 67.


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désignant des animaux, plantes, objets, substances ou phénomènes devenus familiers. Citons à titre d'exemples, parmi les mots venus du « baragouin » : cassave, ouragan, hamac, et parmi les vocables d'origine caraïbe reconnue par le P. Breton : anolis, chique, courbaril. Tous ces termes sont maintes et maintes fois employés et commentés par les récits des voyageurs et des colons.

Autre indication : les droguistes français, sans parler des dictionnaires, ne donnent pas le baume de copahu pour une production des Antilles ; ils nous signalent au contraire que les Portugais l'importent du Brésil en France. Ainsi Pomet indique dans ses remarques préliminaires : « Ces arbres croissent en divers endroits du Bresil » ; il précise ensuite : « Ce Baume nous est ordinairement apporté de Portugal dans des bouteilles de terre[1]. » De même Lémery : « il nous en est apporté de deux especes ; de Portugal, un clair... et un autre plus épais »[2]. En 1741 encore, Geoffroy confirme : « Ex Brasiliâ a Lusitanis in Europam devehitur[3]. »

Il nous paraît donc difficile que le mot français copahu ait été emprunté aux Caraïbes des Antilles.

En revanche, on a signalé « huile de coupahu » à Cayenne, dès 1654[4], et « c'est un baume que les François appellent Caupaü » en Guyane, l'année suivante[5]. Pourrait-on envisager un emprunt à un parler guyanais ? Replaçons les mots dans leur contexte. Boyer, qui a vécu à Cayenne, fait en 1654 la remarque suivante :

« Le grand profit qui se peut faire à l'Amérique... est presque incroyable à tous ceux qui n'ont pas pris la peine de faire un parfait dénombrement de toutes les marchandises, que la nature y produit[6]. Or il est possible de commercer « auec tous les naturels du pays, et auec tous les Habitans tant de la Terre-ferme que des Isles qui l'enuironnent... Et si ce pays est abondant en cerfs, en cheureüils... il n'est pas moins abondant en cane de sucre, en petun, en coton, en roucou, en indigot, en cochenille, en gingembre..., en gayac, en amacs, en pite, en bois de lettre, en bois d'Inde, en bois d'ebene, en bois de sandal..., en huiles medicinales, en jalap, en turbit, en gomme gutte, en elemny, en cire, en miel, en huile de coupahu...[7]. »

Cette longue énumération parait porter sur l'Amérique en général ; elle montre aussi à l'évidence que tous les éléments cités ne sont pas des termes empruntés aux naturels de l'Amérique ou

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  1. Hist. gén. des drogues, I, p. 280.
  2. Traité, p. 91.
  3. Tractatus, II, p. 485.
  4. K. König, op. cit., s. v
  5. Id.
  6. Vérit. Relation, p. 331.
  7. Id., pp. 332-335.


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plus précisément de Cayenne : Boyer a réuni des drogues précieuses sur lesquelles les ouvrages scientifiques ont pu le renseigner : jalap et gomme gutte ne sauraient passer pour termes américains ; elemny est une forme peu correcte d’élémi, d'origine arabe ; turbit, généralement écrit turbith, remonte à la même langue. Dans ces conditions, il se peut que coupahu soit lui aussi un mot assez usuel dans le français des droguistes ou des commerçants, et non un emprunt à la région de Cayenne[1]. Il ne figure d'ailleurs pas dans le lexique français-galibi qui termine l'ouvrage.

Cette hypothèse paraît confirmée par la phrase de Pelleprat (1655) :

« Il y a une autre forme d'huile souueraine pour les blessures, qui est fort commune, et qui coule d'un arbre quand on a fait une incision dans son écorce : c'est un baume que les François appellent Caupaü, et les Sauuages Colocaï...[2]. »

Il est évident que Caupaü est pour Pelleprat un mot français indépendant du mot galibi, utilisé par les Guyanais, qu'il fournit aussi.

Les textes de 1654 et de 1655 nous invitent donc à supposer que le type copahu était déjà connu des droguistes à cette date. Reste à déterminer l'auteur français auquel ils l'ont emprunté.

II faut, croyons-nous, partir du récit de Jean de Léry[3] qui écrit dès 1578, à propos des bois de couleur :

« Un autre qu'ils nomment Copa-ü lequel outre que sur le pied il resemble aucunement au Noyer, sans porter noix toutesfois, encore les ais comme i'ay veu, en estant mis en besongne en meuble de bois, ont la mesme veine[4]. »

Le sous-titre marginal et la table orthographient le mot « Copaü ». Nous avons déjà insisté[5] sur l'importance de cet ouvrage et le grand nombre de ses rééditions. Il faut ajouter ici qu'une traduction latine en parut en 1592 dans la série des « Grands voyages », publiée par De Bry[6], collection souvent mentionnée par les géographes et les savants du XVIIe siècle. Le passage cité s'y lit sous la forme suivante :

« unum quoque quod illi Copau nominant, cuius arbor nuci Iuglandi est persimilis, nucibus tamen caret, materia quoque affabre facta easdem cum nuce maculas habet "[7].

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  1. Notez qu'il en distingue deux variétés, comme L'Escluse et d'autres droguistes.
  2. Relation, 2e p., p. 36.
  3. Signalé par le seul Friederici, Amer. Wtb., p. 206, et d'après une édition peu exacte.
  4. Histoire, p. 201. Aucun doute sur l'identité de l'arbre ; les remarques de Léry s'accordent avec la description du copaïba chez Marcgravius.
  5. A l'article Acajou.
  6. Elle figure dans la troisième partie des voyages en Amérique.
  7. P. 197.


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Cette version est à l'origine des lignes consacrées au même arbre dans la Description de l'Amerique reliée au « Linscot » à partir de l'édition de 1619 :

« Item une autre sorte de bois qu'ils nomment Copau, dont l'arbre est semblable au Noyer de deça, mais sans Noix. Le bois qui en est ouvré a des rayes comwe le bois de noyer d'ici[1]. »

Plus importante encore, la mention du même arbre dans le Pinax de G. Bauhin (1623) nous montre que Copaü passe dans le latin des savants :

« Arbor Brasiliana juglandi similis nucibus. Copau, Ind. occid., p. 3, c. 12 [2]. »

L'ouvrage monumental de Jean Bauhin indique également : « Scribit Leri in Brasilia prouenire lignum, quod nominant Copa-u cuius arbor similis quodammodo Iuglandi...[3]. »

Ces indications suffisent pour montrer que copaü est connu des savants français au milieu du XVIIe siècle. On aurait aimé trouver un livre de droguerie rédigé dans notre langue à la même époque et utilisant l'expression « baume » ou « huile » de copahu ; l'origine des attestations de 1654 et 1655 n'aurait ainsi plus fait aucun doute. Mais il faut attendre la fin du siècle pour voir publier en français les gros ouvrages de Pomet (1694) et de Lémery (1698). Le premier, qui est une source assurée du second sur ce point, a un chapitre intitulé : « Du Baume de Copaü. » « Copaü » y est donné comme propre aux Français, à côté de « Copaif, ou Campaif », alors que les Brésiliens disent « Copaiba » et les Portugais « Gamelo »[4]. Lémery fournit de plus la forme définitive avec h dans son titre latin : « Balsamum Copahu »[5]. « Copahu, ou Copau » figure aussi à la table des noms français.

En résumé, nous supposons que le type copahu (copaü), emprunté au tupi par Léry (1578), a été révélé aux « savants » français par l'ouvrage de ce dernier et ses traductions latines. L'emploi du mot chez des voyageurs en 1654 et 1655 montrerait seulement que la drogue, au nom parvenu par voie savante, était déjà bien connue et matière à commerce au milieu du XVIIe siècle : on remarquera que gomme gutte, d'origine savante[6], se trouve justement attesté pour la première fois en français dans l'ouvrage de Boyer (1654), où nous avons lu coupahu.

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  1. P. 42.
  2. P. 417. Sa référence finale renvoie au tome III des voyages en Amérique publiés par De Bry.
  3. Hist. pl. univ. (1650), I, 1re p., p. 254. Cette rédaction rappelle à la fois le texte français et la version de De Bry.
  4. Hist. gén. des Drogues, I, p. 281.
  5. Traité, p. 91.
  6. Voyez l'article Gomme gutte.