Arec (Arveiller)
Arveiller Raymond, 1963. Contribution à l'étude des termes de voyage en français (1505-1722). Paris, d'Artrey. 571 p.
Nom accepté : Areca catechu
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Ce mot a présenté en français des formes de trois types : aréca (arecca), arèque (arecque), arec (arek, harec, arrek). Le dictionnaire de Bloch-von Wartburg date le mot de 1521 et signale qu'on recontre « d'abord areque, ensuite areca jusqu'à la fin du XVIIe s., arec depuis 1701 » ; l'article de M. Dauzat, moins explicite, propose l'ordre suivant, différent : « 1521, Pigafetta ; areca, arecqua, XVIe-XVIIe s., arèque, Encycl., arec, XVIIIe s. » Le mot français est, d'après ces dictionnaires, un emprunt au portugais areca, d'origine indienne.
On voit le problème que posent les variantes françaises. Nous voudrions apporter quelques précisions sur la chronologie des diverses formes, les expliquer si possible, et essayer d'étudier la naturalisation du terme.
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Si l'on se limite à l'époque ici étudiée, ont été signalées les formes suivantes :
(1521) « areque (Variante : « areca ») » Pigafetta, selon l'édition Denucé, Paris, 1923. - 1568 « areca », Gomara. - 1609 « Arecca », Houtman. - 1661 « Areca », Flacourt. - 1701 « Arek », Dampier. - 1703 : « Areque », Biron. - 1718 « arec », Le Brun. - 1720 « Arec », Jussieu. - Dictionnaires : 1694 Th. Corneille et 1704 Trévoux « Areca » [1].
Voici un complément de documentation :
1525 : « Ceste gent [des Philippines] maschent tousiours ung fruict quilz appellent Areca, et est comme une poire... et leur presenterent ung vaisseau de bois painct plain de belre et dareca, qui est le fruict quilz machent tousiours ...» [A. Pigafetta, traduit de l'italien par J.A. Fabre], Le Voyage, ff. 25 v° et 46 r°.
La table et un sous-titre marginal (f. 46 r°) offrent la même forme, la seule qu'on trouve dans l'édition imprimée en 1525 [2]. Le premier texte présente une citation ; le second utilise le terme comme un vrai mot français.
1553 : « Là dedans. estoit le betele que 1e Roy (indien] machoit auec chaus et areca, qui sont une sorte de pommes grosses comme noys muscades. Grouchy, traducteur de « Lopes de Castagneda », Le premier livre, f. 39 v°.
Emprunt au portugais.
1575 : « Ce pays [de Decan]... a quelque peu de fourment, de la chair a suffisance, de l'Areca, qui sont certaines petites pommes, auec lesquelles ils mangent, et maschent ces fueilles, desquelles usent touts les Indiens. ». Belleforest, Cosmographie, II, col. 1601-2.
La source est indiquée : « Barbosse », comprenez le Portugais Barbosa, que Belleforest lit dans la verion italienne de Ramusio [3]. Donc : emprunt à l'italien, mais mot présenté comme à peine français.
1575 : « De ceste herbe usent les Indiens... y adioustans certaines pommes, qu'ils appellent Areca... , qui sont petites comme Cerises. » Thevet, Cosmographie, I, f. 380 r° [4].
Adaptation du même passage, plus proche de l'italien.
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- ↑ König, op. cit., s. v.
- ↑ Pour la date, voir l'article Arack.
- ↑ « ... et vi aggiungono certi pomi piccoli, detti Areca, et tutta questa mescolanza tengono in bocca masticandola... », Navig. (1563), 1, f. 299 r°. Pour Ramusio source de Belleforest, cf. articles Albatros, Banian, Coco.
- ↑ Pour Thevet lecteur de Ramusio. cf. articles Banian et Coco.
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1598 : « nous aborda un Paraos, venant de la terre ferme de Sumatra, apportant aucuns Cocos, Betele et Areca... en l'autre [barque] estoit un haut homme grave... aiant a vendre du Betel et Arecca et aucuns Cocos. » [Lodewijcksz], Premier livre, f. 19 r°.
Texte rédigé par un Hollandais.
1602 : « Il [le Faufel] est appelé... en Malauar par la populasse Pac, et par la noblesse Areca, duquel nom aussi se seruent les Portugois qui habitent aux Indes... ils maschent l'Areca auec le Cardamome, pour purger le cerueau et l'estomach. » Colin, Histoire des Drogues, pp. 150 et 151.
Traduction du latin de l'Escluse, qui adapte un texte portugais de Da Orta.
« Cest arbre est fort haut et droict, mince, rond, d'une matiere fongueuse : il a les feuilles plus longues et plus larges, que la Palme qui produict les Coccos ou la Noix Indiene, lesquelles croissent au sommet de l'arbre, entre lesquelles naissent certaines petites verges minces et desliées, chargées de petites fleurs blanches, et presques sans odeur, lesquelles se transforment puis apres en fruict, appellé Areca : qui est de la grosseur d'une noix commune, lequel toutesfois n'est pas rond, mais long... », p. 392.
Le texte latin traduit adaptait cette fois la description espagnole d'Acosta.
1604 : « Lors qu'ilz [les Indiens] portent le dueil de leurs amis ilz s'abstiennent quelques jours de mascher du betel et de lareca. » Martin de Vitré, Description, p. 50.
Emprunt probable à la langue des Portugais que coudoie Martin.
1610 : « Et ce quelles sont si soigneuses [les femmes des Portugais et Métis, aux Indes] d'auoir de la Bettele et de l’Arecque en la bouche est pour estre incitées à luxure. » Van Linschoten, Histoire, p. 86. Variante, même page, « herbe nommee Arecqua ».
« Arecque » n'est pas souligné, p. 159. Emprunts au latin « Arecqua », utilisé par la version de 1599 (passage correspondant :
« ideo Bettelam ac Arecquam ore tenent, incitandae luxuriae », p. 41).
La version néerlandaise porte Arecca (passage correspondant p. 48), forme que garde le traducteur du latin quand il cite :
« le fruict que les Malabares ou Portugais appellent Arecca », p. 159 [1].
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- ↑ Cf. article Albatros, note 30.
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1611 : « Les Indiens en usent fort [du bétel], et tous maschent ceste fueille presque continuellement, la meslant auecques un peu de chaux et du fruict qu'ils appellent Areque pour diminuer l'amertume. » Pyrard, Discours, p. 329.
Terme placé dans la bouche des Indiens, sous une forme francisée. Emprunt presque certain au portugais [1].
1615 : « ils [les Indiens] mangent l’Areca auec du Cardamome, pour purger l'estomac et le cerueau ». Des Moulins, traducteur du latin de Daléchamps, Histoire générale des plantes, II, p. 632.
On reconnaît une phrase de l'Escluse, adaptateur de Da Orta, Portugais, déjà traduit par Colin.
1630 : « Là mesme [à Diu, ville au pouvoir des Portugais] croist sur les arbres un certain fruict qu'ils nomment Arecque, semblable à un noyau de pesche. » Feynes, Voyage, p. 117.
L'emprunt au portugais est très vraisemblable, mais à partir de cette date il devient difficile de préciser les étrangers qu'ont pu rencontrer les voyageurs aux Indes.
1637 : « Areca » le plus-souvent, p. 491 et passim. Mais aussi « Areque », p. 466, et « areque » p. 654. D'Avity, Asie.
1652 : « Son fruit est aussi nommé Areca. » Philippe, Voyage, p. 498 [2].
1652 : « Ils [les gens de Sualis] usent aussi... de la ponce, composée d'eau d'harec, de jus de citrons, de sucre, de muscade et de la cannelle. » L'Estra, Relation, p. 58. Variante : « une feüille verte appellee du harec », p. 68.
1684 : « L'arecque put quand elle est nouvelle... » Dellon, Relation, I, pp. 151-2.
1686 : « Une espece de gland de chesne, qu'ils [les Siamois] appellent arrek, mettant de la chaux sur la feüille. » Chaumont, Relation, I, p. 42. Variantes : « Arrek », I, p. 64 ; « la bouche pleine de darek » [sic], II, p.52.
1686 : « Nous ne voulûmes pas accepter le Betel et l'Areke [à Java]. » Tachard, Voyage, p.172. Variantes : « Arrèque » et « Aréque », p. 369.
1687 : « Aussi ont-ils mangé du betel et de l'areque. » Choisy, Journal, p. 134. Var. « aréque » p. 150.
1688 : « L'Areque est une espece de Noix muscade. » Gervaise, Siam, p. 20.
1688 : « [à Calicut] une petite noix nommée areca. » Souchu, Histoire, p. 264.
1688 : « le Betel et l'Arek. » Gervaise, Mocaçar, p. 29.
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- ↑ Cf. articles Ananas, Bambou, Coco, etc.
- ↑ Entretemps, « arek » désigne l'arbre chez La Boullaye, Les Voyages (1653), p. 251. Cf. infra.
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1690 : « ARECA. s. m. est un fruit fameux dans les Indes, et une espece de noisette, ainsi décrit par Acosta. Il vient a un grand arbre droit, délié et rond, et d'une matiere. fongueuse. Il a les feülles plus longues et plus larges que la palme qui porte le cocos. Elles viennent au sommet de l'arbre, entre lesquelles sortent de petites verges deliées pleines de petites fleurs blanches et sans odeur, d'où s'engendre le fruit areca, grand comme une noix mais fait en ovale... » Furetière, Dict., s. v.
Vérification faite, ces lignes traduisent, non le texte espagnol d'Acosta, plus développé [1] mais l' « Epitomen » latin de L'Escluse, comme on pouvait s'en douter après la lecture de la traduction de Colin ; voici d'ailleurs le passage correspondant aux lignes citées :
« Admodum procera est haec arbor rectaque, tenuis, rotunda, et fungosa materia : folia habet longiora latioraque quam Palma quae Coccos seu Indicas nuces fert, ex summa arbore nascentia, inter quae prodeunt tenues virgae paruis floribus onustae, albis et fere inodoris, quae deinde fructum Areca nuncupatum efformantur, nucis iuglandis magnitudine, minime tamen rotundum sed oblungum... [2]. »
1692 : « un morceau de Raique, semblable à la muscade. » Pouchot, Relation, p. 172.
1697 : « un présent de fruits, d'Arecq, et Beteil » Boyer, Journal du voyage, I, p. 211.
1702 : « de l'arecca », Renneville, Recueil, I, p. 286.
1707 : « L'Areca ou Arèque est du Pynang desséché. » Schouten, Voiage, 1, p. 292.
1708 : « la noix d'Arequa ». Leguat, Voyage, II, p. 88. Même forme dans la table. Mais aussi : « cette noix qu'on appelle Areque », II, p 89 ; « areque », id.
1719 : « ils mâchent de l’Areque », traduction française de Gemelli Careri, Voyage, III, p. 129. Variante : « arek », III, p. 373.
D'après cette documentation le type aréca, à une variante près, est le seul en usage en français de 1525 à 1610 ; encore faut-il noter que la var. « areque » ne se lit pas dans l'ouvrage imprimé en 1525. Cette forme continue à se rencontrer après 1610, mais se fait bien plus rare à partir de 1652 ; sa vie, réduite, se prolongera jusqu'au milieu du XVIIIe siècle (Trévoux, 1752). Le type aréque, à un exemple près, florit de 1610 à 1722, date à laquelle se termine la période ici étudiée. Fréquent à partir de 1652, il est concurrencé par le type arec à partir de 1677, et même de 1653 si l'on tient compte d’arek « aréquier », attesté à cette date.
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- ↑ Tractato delas Drogas..., pp. 94-96.
- ↑ Aromatum et medicantentorum in Orientali India nascentium liber, pp. 34-35. Ed. de 1582.
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Le terme français d’areca a d'abord été un emprunt à l'italien (l525 ; et encore 1575), qui tenait le mot du portugais ou peut-être de l'espagnol [1] ; puis successivement un emprunt au portugais (1553), à l'espagnol (1568) ; en 1598 il paraît sous la plume d'un Néerlandais écrivant en français ; en 1602, on le lit dans un traité savant traduit du latin (sources portugaise et espagnole). Le dictionnaire de Furetière, malgré son importance, ne suffit pas pour vulgariser la forme areca : de nombreux voyageurs proposaient d'autres formes à la même époque. « Areca » est chez Furetière un mot emprunté à l'espagnol pat l'intermédiaire d'un texte rédigé en latin.
Le type arèque, si on laisse de côté la forme de 1521 (?), apparaît pour la première fois dans une traduction du « latin » : « arecque », 1610. Il semble le plus souvent, dans la suite, une francisation d’areca, mot portugais devenu aux Indes mot international. Quant au type arec, ce n'est, pensons-nous, qu'une variante orthographique d’areque, homophone. Ce dernier mot commençait par une voyelle, et par suite, un Français n'en savait pas le genre quand il l'entendait, ce qui ne pouvait manquer de se produire lorsque 1e terme était devenu usuel chez les voyageurs et les marchands, au milieu du XVIIe siècle [2]. Quand le mot était senti féminin, le scripteur français devait préférer pout ce mot à forme encore peu fixée, l'orthographe avec -e final [3], quand il était senti masculin, il devait préférer l'orthographe sans -e. Ce qui montre bien l'hésitation des rédacteurs, c'est que deux au moins d'entre eux ont hésité entre les deux types : Gervaise (1688) et le traducteur de Gemelli Careri (1719). Nous rappellerons que le français a hésité pareillement entre hamaque (forme la plus ancienne) et hamac (1682) [4] ; les conditions étaient comparables, l’h du mot étant muet jusqu'au début du XVIIIe siècle [5].
Nous croyons important pour la généralisation de l'orthographe arec le fait que Jussieu l'ait employé en 1720 dans une communication à l'Académie des Sciences [6] publiée par cette Académie. Lémery, ou plutôt son continuateur, dans la troisième édition du célèbre Dictionnaire universel des drogues simples (1733) juge bon, s. v. Catechu, de transcrire « l'Histoire de cette drogue telle qu'on
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- ↑ Cf. article Almadie, note 5.
- ↑ En 1690 Furetière écrira « fruit fameux. »
- ↑ On a même vu une forme chez Pouchot (1692) qui suppose la coupure « la raique ». Luillier, Nouv. voy., éd. de 1726, écrira de même « la resque », p. 52, d'où « le resquier », id. Cf. pour arack : « la raque » chez Souchu, Hist. (1688), p. 368.
- ↑ Voir l'article Hamac.
- ↑ Labat, Nouv. voy. (1722) : « un fort bel hamacq », I, p. 318. Comparez encore les hésitations de la langue pour un mot tel qu’après-dîner. Richelet (1680) a un article « Aprés-diné, s. m. :. et un autre « Aprés-dinée, s. f. »
- ↑ Citée par M. König, op. cit., s. v.
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la trouve écrite dans les Mémoires de l'Aca4émie de l'année 1720. p. 340 » [1]. Il en montre ainsi l'importance pour les savants et les curieux.
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- ↑ Pp. 201-210.