Ignames (Candolle, 1882)
Nom accepté : Dioscorea spp.
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Ignames. — Dioscorea sativa, D. Batatas, D. japonica et D. alata.
Les Ignames, plantes monocotylédones, de la famille des Dioscorées, constituent le genre Dioscorea, dont les botanistes ont décrit à peu près deux cents espèces, répandues dans tous les pays intertropicaux ou subtropicaux. Elles ont ordinairement des rhizomes, c'est-à-dire des tiges ou ramifications de tiges souterraines, plus ou moins charnues, qui grossissent quand la partie aérienne et annuelle de la plante est près de finir 4. Plusieurs espèces sont cultivées en divers pays pour ces rhizomes farineux, qu'on mange cuits, comme les pommes de terre. La distinction botanique des espèces a toujours offert des difficultés, parce que les fleurs mâles et femelles sont sur des individus différents et que les caractères à tirer des rhizomes et du bas des tiges aériennes ne se voient pas dans les herbiers. Le dernier travail d'ensemble est celui de Kunth 5, qui date de 1850. Il devrait être revu, à cause des nombreux échantillons rapportés par les voyageurs depuis quelques années. Heureusement, lors-
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4. M. Sagot, Bull. de la Soc. bot. de France, 1871, p. 306, a très bien décrit la manière de végéter et la culture des ignames, telle qu'il les a observées à Cayenne.
5. Kunth, Enumeratio, vol. 5.
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qu'il s'agit de l'origine des espèces cultivées, certaines considérations historiques et linguistiques peuvent guider, sans qu'il soit absolument besoin de connaître et d'apprécier les caractères botaniques de chacune.
Roxburgh énumère plusieurs Dioscoreas 1 cultivés dans l'Inde, mais il n'en a trouvé aucun à l'état sauvage, et ni lui ni Piddington 2 ne citent des noms sanscrits. Ce dernier point fait présumer une culture peu ancienne, ou jadis peu répandue dans l'Inde, provenant soit d'espèces indigènes encore mal définies, soit d'espèces étrangères cultivées ailleurs. Le nom générique bengali et hindou est Aloo (prononcez Alou), précédé d'un nom spécial pour chaque variété ou espèce, par exemple Kam Aloo, pour Dioscorea alata. L'absence de noms distincts dans chaque province fait encore présumer une culture peu ancienne. A Ceylan M. Thwailes 3 indique six espèces spontanées, et il ajoute que les Dioscorea sativa L., D. alata L., et D. purpurea Roxb. sont cultivés dans les jardins, mais non sauvages.
L'Igname de Chine, Dioscorea Batatas de Decaisne 4, cultivé en grand par les Chinois, sous le nom de Sain-In et introduit par M. de Montigny dans les jardins d'Europe, où il reste comme un légume de luxe, n'a pas été trouvé sauvage en Chine jusqu'à présent. D'autres espèces moins connues sont aussi cultivées par les Chinois, en particulier le Chou-Yu, Tou-Tchou, Chan-Yu, mentionné dans leurs anciens ouvrages d'agriculture et qui a des rhizomes sphériques (au lieu des fuseaux pyriformes du D. Batatas). Les noms signifient, d'après Stanislas Julien, Arum de montagne, par où l'on peut inférer une plante véritablement du pays. Le Dr Bretschneider 5 indique trois Dioscoreas comme cultivés en Chine (Dioscorea Batatas, alata, sativa), et il ajoute : « Le Dioscorea est indigène en Chine, car il est mentionné dans le plus ancien ouvrage de matière médicale, celui de l'empereur Schen-nung. »
Le Dioscorea japonica, Thunberg, cultivé au Japon, a été récolté aussi dans les taillis de localités diverses, sans qu'on sache positivement, disent MM. Pranchet et Savatier 6, jusqu'à quel point il est indigène ou répandu par un effet de la culture. Une autre espèce, plus souvent cultivée au Japon, se propage çà et là dans la campagne, d'après les mêmes auteurs. Ils la rapportent au Dioscorea sativa de Linné, mais on sait que l'illustre Suédois avait confondu plusieurs espèces asiatiques et américaines sous ce nom, qu'il faut ou abandonner, ou restreindre à
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1. Ce sont les D. globosa, alata, rubella, purpurea, fasciculata, dont deux ou trois paraissent de simples variétés.
2. Piddington, Index.
3. Thwaites, Enum. plant. Zeylan, p. 326.
4. Decaisne, Histoire et culture de l'igname de Chine, dans Revue horticole, 1er juillet et déc. 1853 ; Flore des serres et jardins X, pl. 971.
5. Bretschneider, Study and value of chinese botanical works, p. 12.
6. Franchet et Savatier, Enum. plant. Japoniæ, 2, p. 47.
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l'une des espèces de l'Archipel indien. Si l'on adopte ce dernier parti, le vrai D. sativa serait la plante cultivée à Ceylan, dont Linné avait eu connaissance, et que Thwaites nomme effectivement Dioscorea sativa, Linné. Divers auteurs admettent l'identité de la plante de Ceylan avec d'autres cultivées au Malabar, à Sumatra, à Java, aux Philippines, etc. Blume 1 prétend que le D. sativa L., auquel il attribue la planche 51 de Rheede (Malabar, vol. 8), croît dans les lieux humides des montagnes de Java et du Malabar. Il faudrait, pour ajouter foi à ces assertions, que la question de l'espèce eût été étudiée soigneusement, d'après des échanlillons authentiques.
L'Igname la plus généralement cultivée dans les îles de la mer Pacifique, sous le nom de Ubi (prononcez Oubi), est le Dioscorea alata de Linné. Les auteurs des xviie et xviiie siècles en parlent comme étant très répandue à Taïti, à la Nouvelle-Guinée, aux Moluques, etc. 2. On en distingue plusieurs variétés, suivant la forme des rhizomes. Personne ne prétend avoir trouvé cette espèce à l'état sauvage, mais la flore des îles d'où elle est probablement originaire, en particulier celle des Célèbes, de la Nouvelle-Guinée, etc., est encore peu connue.
Transportons-nous en Amérique. Là aussi, plusieurs espèces de ce genre croissent spontanément, par exemple au Brésil, dans la Guyane, etc., mais il semble que les formes cultivées ont été plutôt introduites. En effet, les auteurs indiquent peu de variétés ou espèces cultivées (Plumier une, Sloane deux), et peu de noms vulgaires. Le plus répandu est Yam, Igname ou Inhame, qui est d'origine africaine, suivant Hugues, ainsi que la plante cultivée de son temps aux Barbades 3.
Le mot Yam, d'après lui, signifie manger, dans les idiomes de plusieurs des nègres de la côte de Guinée. Il est vrai que deux voyageurs plus rapprochés de la découverte de l'Amérique, cités par M. de Humboldt 4, auraient entendu prononcer le nom d'Igname sur le continent américain : Vespucci, en 1497, sur la côte de Paria ; Cabral, en 1500, au Brésil. D'après celui-ci, le nom s'appliquait à une racine dont on faisait du pain, ce qui conviendrait mieux au Manioc et me fait craindre une erreur, d'autant plus qu'un passage de Vespucci, cité ailleurs par M. de Humboldt 5, montre la confusion qu'il faisait entre le Manioc et l'Igname. Le D. Cliffortiana Lam. croît sauvage au Pérou 6 et au Brésil 7, mais il ne m'est pas prouvé qu'on le cultive. Presl
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1. Blume, Enum. plant. Javæ, p. 22.
2. Forster, Plant. esculent., p. 36 ; Rumphius, Amboin., vol. 5, pl. 120, 121 etc.
3. Hughes, Hist. nat. Barb., p. 226 et 1750.
4. De Humboldt, Nouv. Esp., 2e éd., vol. 2, p. 468.
5. De Humboldt, ibid., p. 403.
6. Hænke, dans Presl, Rel., p. 133.
7. Martius, Flora brasiliensis, V, p. 43.
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dit « verosimiliter colitur », et le Flora brasiliensis ne parle pas de culture.
Dans la Guyane française, d'après le Dr Sagot l, on cultive surtout le Discorea triloba Lam, appelé Igname indien, qui est répandu aussi au Brésil et aux Antilles. Le nom vulgaire fait présumer une origine du pays, tandis qu'une autre espèce, D. Cayennensis Kunth, aussi cultivée à la Guyane, mais sous le nom d' Igname pays-nègre, aurait été plutôt apportée d'Afrique, opinion d'autant plus vraisemblable que sir W. Hooker assimile au D. Cayennensis l'Igname cultivée en Afrique au bord du Nun et du Quorra 2. Enfin l' Igname franche de la Guyane est. selon M. Sagot, le D. alata, introduit de l'archipel malais et de l'Océanie.
En Afrique, il y a moins de Dioscoreas indigènes qu'en Asie ou en Amérique, et la culture des Ignames est moins répandue. Sur la côte occidentale, on ne cultive qu'une ou deux espèces d'après Thonning 3. Lockhard, au Congo, n'en avait vu qu'une et dans un seul endroit 4. Pour l'île Maurice, Bojer 5 énumère 4 espèces cultivées, qu'il dit originaires d'Asie, et une, le D. bulbifera Lam., qui serait de l'Inde, si le nom est exact. Il prétend qu'elle est venue de Madagascar et s'est répandue dans les forêts, hors des plantations. A Maurice, elle porte le nom de Cambare marron. Or Cambare se rapproche assez du nom indien Kam, et marron indique une plante échappée des cultures. Les anciens Egyptiens ne cultivaient pas d'Ignames, ce qui fait présumer une culture moins ancienne dans l'Inde que celle de la Colocase. Forskal et Delile ne mentionnent pas d'Ignames cultivées en Egypte à l'époque moderne.
En résumé, plusieurs Dioscoreas sauvages en Asie (surtout dans l'archipel asiatique) et d'autres, moins nombreux, croissant en Amérique et en Afrique, ont été introduits dans les cultures comme plantes alimentaires, à des époques probablement moins reculées que beaucoup d'autres espèces. Cette dernière conjecture repose sur l'absence de nom sanscrit, sur la faible extension géographique des cultures et la date, qui ne paraît pas très ancienne, des habitants des îles de la mer Pacifique.
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1. Sagot, Bull. Soc. bot. France, 1871, p. 305.
2. Hooker, Flora nigrit., p. 53.
3. Thonning, Plantæ guineenses, p. 447.
4. Brown, Congo, p. 49.
5. Bojer, Hortus mauritianus.