Sorgho (Candolle, 1882)
Nom accepté : Sorghum bicolor (L.) Moench
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Sorgho commun. — Holcus Sorghum, Linné. — Andropogon Sorghum, Brotero. — Sorghum vulgare, Persoon.
Les botanistes ne sont pas d'accord sur la distinction de plusieurs des espèces de Sorgho et même sur les genres à établir dans cette division des Graminées. Un bon travail monographique serait désirable, ici comme pour les Panicées. En attendant, je donnerai quelques renseignements sur les principales espèces, à cause de leur extrême importance pour la nourriture de l'homme, l'élève des volailles, et comme fourrages.
Prenons pour type de l'espèce le Sorgho cultivé en Europe, tel qu'il est figuré, par Host, dans ses Gramineæ austriaca (4, pl. 2). C'est une des plantes le plus habituellement cultivées par les Egyptiens modernes, sous le nom de Dourra, dans l'Afrique équatoriale, l'Inde, et la Chine 6. Elle est si productive dans les pays chauds que d'immenses populations de l'ancien monde s'en nourrissent.
Linné et tous les auteurs, même nos contemporains, disent qu'elle est de l'Inde ; mais, dans la première édition de la flore de Roxburgh, publiée en 1820, ce savant, qu'on aurait bien fait de consulter, affirme qu'il ne l'a pas vue autrement que cultivée. Il fait la même remarque pour les formes voisines (bicolor, sac-
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1. Franchet et Savatier, Enum. Japon., 2, p. 262.
2. Bunge, Enum., n. 399 ; Maximowicz, Primitiae Amur., p. 330.
3. Buhse, Aufzählung, p. 232.
4. Voir Parlatore, Fl. ital., 1, p. 113 ; Mutel, Fl. franc., 4, p. 20, etc., etc.
5. Delile, Plantes cultivées en Egypte, p. 7 ; Roxburgh, Fl. ind., ed. 1832, v. 1, p. 269 ; Aitchison, Catal. Punjab, p. 175 ; Bretschneider, On value, etc., p. 9.
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charatus, etc.), qu'on regarde souvent comme de simples variétés. Aitchison n'a vu aussi le Sorgho que cultivé. L'absence de nom sanscrit rend également l'origine indienne très douteuse. Bretschneider, de son côté, dit le Sorgho indigène en Chine, quoique les anciens auteurs chinois, selon lui, n'en aient pas parlé. Il est vrai qu'il cite le nom, vulgaire à Péking, de Kao-liang (haut Millet), qui s'applique aussi à l'Holcus saccharatus, pour lequel il convient mieux.
Le Sorgho n'a pas été trouvé dans les restes des palafittes de Suisse et d'Italie. Les Grecs n'en ont pas parlé. La phrase de Pline 1 sur un Milium introduit de son temps de l'Inde en Italie a fait croire qu'il s'agissait du Sorgho, mais c'était une plante plus élevée, peut-être l'Holcus saccharatus. Le Sorgho n'a pas été trouvé en nature et d'une manière certaine dans les tombeaux de l'ancienne Egypte. Le Dr Hannerd a cru le reconnaître d'après quelques graines écrasées que Rosellini avait rapportées de Thèbes 2 ; mais le conservateur des antiquités égyptiennes du Musée britannique, M. Birch, a déclaré plus récemment qu'on n'a pas découvert l'espèce dans les anciens tombeaux 3. Pickering dit en avoir reconnu des feuilles, mêlées avec celles du Papyrus. Il dit aussi en avoir vu des peintures, et Lepsius a figuré des dessins qu'il prend, ainsi que Unger et Wilkinson, pour le Durra des cultures modernes 4. La taille et la forme de l'épi sont bien du Sorgho. Il est possible que cette espèce soit le Dochan, mentionné une fois dans l'Ancien Testament 5 comme une céréale avec laquelle on faisait du pain. Cependant le mot arabe actuel Dochn s'applique au Sorgho sucré.
Les noms vulgaires ne m'ont rien appris, à cause de leur sens ou parce que souvent le même nom a été appliqué à différents Panicum et Sorghum. Je ne puis en découvrir aucun qui soit certain dans les langues anciennes de l'Inde ou de l'Asie occidentale, ce qui fait présumer une introduction antérieure de peu de siècles à l'ère chrétienne.
Aucun botaniste n'a mentionné le Durra comme spontané en Egypte ou en Arabie. Une forme analogue est sauvage dans l'Afrique équatoriale ; mais R. Brown n'a pas pu la déterminer exactement 6, et la flore de l'Afrique tropicale qui se publie à Kew ne contient pas encore l'article des Graminées. Il reste donc uniquement l'assertion du Dr Bretschneider que le Sorgho, de grande taille, est indigène en Chine. Si c'est bien l'espèce, elle
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1. Pline, Hist., 1. 18, c. 7.
2. Cité par Unger, Die Pflanzen des alten Egyptens, p. 34.
3. S. Birch, dans Wilkinson, Manners and customs of ancient Egyptians, 1878, vol. 2, p. 427.
4. Les dessins de Lepsius sont reproduits dans Unger, l. c, et dans Wilkinson, 1. c.
5. Ezechiel, 4, 9.
6. Brown, Bot. of Congo, p. 54.
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se serait répandue tardivement vers l'ouest. Mais les anciens Egyptiens la possédaient, et l'on se demande alors comment ils l'auraient reçue de Chine sans que les peuples intermédiaires en aient eu connaissance ? Il est plus facile de comprendre l'indigénat dans l'Afrique équatoriale, avec transmission préhistorique en Egypte, dans l'Inde et finalement en Chine, où la culture ne parait pas très ancienne, car le premier ouvrage qui en parle date du ive siècle de notre ère.
A l'appui d'une origine africaine, je citerai l'observation de Schmidt 1 que l'espèce abonde dans l'île San Antonio de l'archipel du Cap-Vert, dans des localités rocailleuses. Il la croit « complètement naturalisée », ce qui peut-être cache une véritable origine.
Sorgho sucré. — Holcus saccharatus, Linné. — Andropogon saccharatus, Roxburgh. — Sorghum saccharatum, Persoon.
Cette espèce, plus haute que le Sorgho ordinaire, et à panicule diffuse 2, est cultivée dans les pays tropicaux pour le grain, qui ne vaut cependant pas celui du Sorgho ordinaire, et dans les régions moins chaudes comme fourrage, ou même pour le sucre assez abondant que renferme la tige. Les Chinois en tirent de l'alcool, mais non du sucre.
L'opinion des botanistes et du public la fait venir de l'Inde ; mais, d'après Roxburgh, elle est seulement cultivée dans cette région. Il en est de même aux îles de la Sonde, où le Battari est bien l'espèce actuelle. C'est le Kao-liang (grand Millet) des Chinois. On ne le dit pas spontané en Chine. Il n'est pas mentionné dans les auteurs plus anciens que l'ère chrétienne 3. D'après ces divers témoignages et l'absence de tout nom sanscrit, l'origine asiatique me paraît une illusion.
La plante est cultivée maintenant en Egypte moins que le Sorgho ordinaire, et en Arabie, sous le nom de Dochna ou Dochn. Aucun botaniste ne l'a vue spontanée dans ces pays 4. On n'a pas de preuve que les anciens Egyptiens l'aient cultivée. Hérodote 5 a parlé d'un Millet en arbre, des plaines d'Assyrie. Ce pourrait être l'espèce actuelle, mais comment le prouver ?
Les Grecs et les Latins n'en avaient pas connaissance, du moins avant l'époque de l'empire romain, mais il est possible que ce fût le Millet, haut de sept pieds, dont Pline fait mention 6 comme ayant été introduit de l'Inde, de son vivant.
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1. Schmidt, Bciträge zur Flora capverdischen Inseln, p. 158.
2. Voir Host, Gramineæ austriacæ, vol. 4, pl. 4.
3. Roxburgh, Fl. ind. éd. 2, vol. 1, p. 271 ; Rumphius, Amboin., 5, p. 194, pl. 75, flg. 1 ; Miquel, Fl. indo-batava, 3, p. 503 ; Bretschneider, On the value, etc., p. 9 et 46 ; Loureiro, Fl. cochinch., 2, p. 792.
4. Forskal, Delile, Schweinfurth et Ascherson, l. c.
5. Hérodote, 1. 1, c. 193.
6. Pline, Hist., 1. 18, c. 7. Ce pourrait être aussi la variété ou espèce appelée bicolor.
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Probablement il faut chercher l'origine dans l'Afrique intertropicale, où l'espèce est généralement cultivée. Sir W. Hooker 1 cite des échantillons des bords du fleuve Nun, qui étaient peut-être sauvages. La publication prochaine des Graminées dans la Flore de l'Afrique tropicale jettera probablement du jour sur cette question.
L'expansion de la culture de l'Afrique intérieure à l'Egypte, depuis les Pharaons, à l'Arabie, l'archipel indien, et, après l'époque du sanscrit, à l'Inde, enfin à la Chine, vers le commencement de notre ère, concorderait avec les indications historiques et n'est pas difficile à admettre. L'hypothèse inverse, d'une transmission de l'est à l'ouest, présente une foule d'objections.
Plusieurs autres formes de Sorgho sont cultivées en Asie et en Afrique, par exemple le cernuus, à épis penchés, dont parle Roxburgh et que Prosper Alpin avait vu en Egypte ; le bicolor, qui par sa taille ressemble au saccharatus ; et les niger, rubens, qui paraissent encore plus des variétés de culture. Aucune n'a été trouvée sauvage, et il est probable qu'un monographe les rattacherait comme de simples dérivations aux espèces sus-mentionnées.
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1. W. Hooker, Niger Flora.