Introduction (Potager d'un curieux, 1899)
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Depuis tantôt dix ans, nous cultivons un grand nombre de plantes comestibles exotiques peu connues ou inconnues.
Nous considérons comme peu connues celles dont on lit les noms dans quelques traités d'horticulture, mais qu'on ne rencontre que peu ou point dans les jardins. Nous citerons comme exemple, parmi vingt autres, la Bardane, la Baselle, la Glaciale, le Bénincasa, qui, selon nous, sont des plantes peu connues.
Nous considérons comme inconnuescelles qui ne figurent que dans les nomenclatures botaniques et qui ne sont cultivées nulle part. Nous pouvons citer comme telles la Moutarde tubéreuse, le Stachys tubéreux, le Miôya, le Kudzu, l'Asperge tubéreuse, etc.
Il existe bien peu de plantes alimentaires qui soient absolument inconnues. Chez les peuplades qu'ils ont visitées, les explorateurs n'ont eu qu'à ouvrir les yeux pour voir ce qu'elles mangeaient. Les sauvages se nourrissent de tous les végétaux qui, croissant spontanément, n'exigent aucun soin.
Chez des peuples d'une civilisation différente de la nôtre, mais fort avancée, on cultive tout ce qui rémunère le travail ; on arrache dans les terrains vagues et dans les bois tout ce qui est alimentaire.
Au Japon, en Chine, les populations sont tellement pauvres, qu'aucun végétal mangeable n'est négligé par elles.
Un de nos correspondants nous disait, au sujet du Lilium tigrinum : « Dans la province que j'habitais, on ne le cultivait pas pour la table ; cependant, les pauvres le mangent ; mais quel légume les Japonais pauvres ne mangent-ils pas ? » Un autre correspondant, à propos du Momordica Charantia, nous écrivait : « Les Chinois le mangent aussi ; ils mangent tout. Il serait plus facile d'énumérer les choses de provenance végétale que les Chinois ne mangent pas que celles qu'ils mangent. » De ce qui précède on doit conclure que tous les végétaux alimentaires sont connus ; que, si l'on peut en rencontrer encore qui n'aient pas été signalés, ce cas sera bien rare ; enfin, que nous n'avons pas la prétention d'avoir introduit des plantes absolument nouvelles, et qu'on ne fera pas, en nous lisant, un voyage de découvertes.
Si nous consultons l'ouvrage de M. A. de Candolle : L'origine des plantes cultivées, nous voyons que l'Europe centrale et septentrionale était, en des temps plus ou moins reculés, extrêmement pauvre en plantes potagères, et que notre sol n'en produisait spontanément qu'un très petit nombre. Les espèces que nous possédons aujourd'hui, et dont nous avons obtenu d'innombrables variétés, nous sont venues successivement de pays plus chauds que le nôtre. Une seule plante potagère, d'ailleurs insignifiante, l'Arroche, nous est venue du Nord.
Réduite à ses seules productions naturelles, la France n'aurait, pour ainsi dire, pas de légumes. Les Fèves, les Pois, les Haricots[1], les Oignons, les Salsifis, les Pommes de terre, les Melons, les Citrouilles, les Tomates, les Fraisiers à gros fruits et trente autres plantes potagères usuelles lui feraient défaut ; ce qui démontre deux choses : premièrement, qu'on ne peut introduire dans nos cultures des plantes potagères nouvelles qu'en les demandant à des contrées plus chaudes que la nôtre ; secondement, que ces plantes, entourées de soins, appropriés à leur nature, peuvent prospérer sous notre climat.
Après dix années de recherches plus ou moins fructueuses, nous croyons le moment venu de rendre compte d'essais dont nous ne verrions jamais le terme. La tâche que nous avons entreprise est de telle nature qu'elle ne peut pas être achevée.
L'expérience nous a prouvé que telle plante qui se
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- ↑ L'origine du Haricot commun n'est pas connue ; mais il est trop sensible au froid pour être né sous notre climat.
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montre rebelle à la culture sous notre climat présente quelquefois des variétés hâtives qui, n'exigeant pas un aussi long cours de végétation que leur type, peuvent prendre place dans nos jardins. Il faudra donc découvrir ces variétés.
Ce n'est d'ailleurs pas à quelques lieues de Paris, dans le jardin dont nous disposons, que l'expérimentation des plantes potagères exotiques doit se poursuivre. Comme nous l'avons dit, toutes celles dont on peut tenter l'introduction appartiennent à des climats beaucoup plus chauds que celui des environs de Paris. Des cultures qui échouent dans notre jardin réussiront souvent entre la Loire et la Méditerranée. Ce que nous n'obtenons qu'à l'aide des procédés de la culture maraîchère peut, dans le Midi, s'obtenir en plein air et devenir l'objet d'un trafic lucratif. Les chemins de fer facilitent un commerce de légumes que les distances rendaient impraticable autrefois.
Nous espérons que l'expérimentation des plantes sur lesquelles nous appelons l'attention se fera sur divers points du territoire, dans des conditions plus favorables que celles qui nous étaient imposées. En ce moment déjà, des efforts méritoires sont faits dans nos départements méditerranéens. Nous formons des vœux ardents pour leur succès.
Nous présentons les résultats, bons ou mauvais, que chaque essai nous a donnés. L'expérimentateur à venir pourra donc éviter des expériences inutiles, ou du moins choisir les plantes qui lui sembleront offrir le plus de chances de succès. Instruit par les synonymes que nous avons eu soin d'indiquer, il ne sera pas exposé à recevoir sous un nom inconnu, et par conséquent comme plante nouvelle, une espèce qu'il possédera peut-être depuis longtemps, et que, quelquefois même, il aura rejetée de ses cultures.
Nous avons pour but l'extension du domaine de l'horticulture potagère ; s'il arrive que nous ayons aidé à la propagation de plantes utiles, en si petit nombre que ce soit, nous nous estimerons très heureux.