Cardère (Maison rustique 2, 1837)

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Plantes à tanins
Maison rustique du XIXe siècle (1836-42)
Soude

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Section II. — De la Cardère à foulon.

La Cardère ou Chardon à foulon, à bonnetier, à carder, lainier, etc. (Dipsacus fullonum, L.; en angl., Fuller s' Thistle ou Teazle ; en all., Kardendistel ; en ital., Dissaco ; en espag., Cardencha) (fig. 49), est une grande plante bisannuelle, de la famille des Dispacées, qui s'élève de 4 à 6 pieds ; sa tige et ses feuilles sont garnies d'aspérités et d'aiguillons ; cette tige et les rameaux secondaires se terminent par des têtes de fleurs dont les paillettes du réceptacle, rudes et crochues, font l'office de cardes. — La cardère est indigène en France et en Angleterre, et assez commune dans les lieux bas et humides ; on dit que les têtes de la plante sauvage ont des crochets moins durs et sont ainsi moins bonnes pour l'usage auquel on les destine, qui est d'enlever les poils excédans des draps et autres étoffes ; à cet effet on les fixe sur toute la surface d'un cylindre qu'on fait agir en tournant sur l'étoffe à laquelle on veut donner cette préparation.

Les tiges des cardères sont utilisées pour chauffer le four ou brûler dans les foyers

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mais il faut le faire avec précaution, parce qu'elles ont l'inconvénient de crépiter et de projeter au loin beaucoup de petits fragmens enflammés. — Les abeilles trouvent une abondante pâture dans les champs de cardères, car chaque tête contient plus de 600 fleurs et il y a bien des milliers de têtes dans un arpent.

On conçoit que la cardère, dont l'emploi est très-borné, n'est pas cultivée partout : c'est dans le voisinage des manufactures de laine qu'on s'y livre, et c'est auprès des plus considérables qu'elle a le plus d'importance, comme aux environs de Louviers, d'Elbeuf, de Sedan, de Carcassonne, etc. Ailleurs elle n'occupe que de très-petits espaces, et souvent même on utilise la plante sauvage, quoique de qualité inférieure.

Les sols qui conviennent le mieux à la cardère sont les terres profondes, fortes, sans être trop riches. L'exposition doit, autant que possible, être élevée, bien aérée et située au midi. Dans l'assolement elle occupe la place d'une récolte de fourrage et de blé, la première année pouvant être assimilée à une culture de navets, la 2e à une de céréales, la récolte devant avoir lieu cette 2e année. Le terrain doit être labouré profondément et bien ameubli par les instrumens destinés à cet usage.

L'époque de l'ensemencement est le commencement d'avril ; la graine doit être nouvelle et bien remplie ; on en emploie de 5 à 10 litres par hectare. Le plus généralement le semis a lieu à la volée ; mais, en bonne culture, cette plante exigeant des binages et sarclages, il doit être fait en ravons qu'on peut tracer sur le sommet des sillons ou sur la surface aplanie du terrain. La distance entre les lignes doit être de 16 à 21 pouces. — Dans le semis à la volée, communément on sème la cardère seule, mais quelquefois on la mélange avec le froment, les navets, les carottes, les haricots nains, la gaude, etc.. dans l'intention de tirer parti du terrain la lre année ; c'est une mauvaise méthode, mais qu'on ne peut désapprouver si le cultivateur obtient un produit plus considérable de deux récoltes médiocres que d'une seule parfaite. Dans le semis en lignes, il ne paraît pas y avoir d'inconvénient à semer dans les intervalles après le 1er binage, des navets, des carottes, des panais ou autres plantes qui procureront une augmentation de produits sans presque aucune dépense supplémentaire. Dans le comté d'Essex, on sème souvent le carvi avec la cardère, mais cette méthode est reconnue vicieuse.

Les autres soins de la culture consistent, la 1re année, à sarcler et biner le sol, et à éclaircir les plants de manière à ce qu'ils soient placés à un pied les uns des autres si le semis a eu lieu à la volée, et à six pouces dans les rayons, s'ils ont été disposés en lignes. Les places vides seront regarnies par la transplantation ; on peut aussi employer, pour en faire une plantation séparée, les individus arrachés pour éclaircir, mais jamais ils ne viendront aussi vigoureux ni aussi beaux que ceux semés en place. — La culture de la 2e année consiste à remuer le sol, biner et sarcler jusqu'à ce que la plante commence à monter. — Ordinairement on fait trois binages la 1e année et un seul la seconde. Dans les environs de Liège et en Angleterre en donnant une seconde culture au milieu de mai quand les tiges commencent à se montrer, on butte les plantes afin de les soutenir et de les faire mieux résister à l'action des vents. Dans le midi de la France, il est très-utile d'arroser la cardère avant qu'elle monte en tige, et on le fait toutes les fois que le terrain permet l'irrigation. — Quelquefois les pieds de cardère poussent des drageons qui nuisent beaucoup à la production des têtes, on doit les extirper en fouillant la terre jusqu'à leur origine. — Une plante parasite, nommée gras aux environs d'Elbeuf et de Louviers, probablement une espèce d' Orobanche, fait beaucoup de tort aux cultures de cardères. Il arrive quelquefois, surtout dans les années chaudes, que certains pieds et même la majeure partie montent dès la 1re année ; il faut dans tous les cas en faire la récolte, et, si un grand nombre des pieds ont été dans ce cas, il est ordinairement plus avantageux de supprimer la plantation après cette 1re récolte. — Quelques cultivateurs suppriment la principale tête de chaque pied de cardère au moment de son apparition, afin de faire multiplier les autres et augmenter leur volume; cette pratique paraît devoir être approuvée, cette première tête alimentée par la sève prenant souvent un développement énorme aux dépens des autres.

La récolte de la cardère, quand on ne cherche pas à obtenir la graine, commence vers le milieu de juillet lorsque toutes les fleurs des têtes sont tombées et que ces têtes prennent une couleur blanchâtre. Elles sont loin de mûrir toutes à la fois, et le mieux est de les couper au fur et à mesure. Généralement on fait ce travail en trois fois, à une semaine ou dix jours d'intervalle. On coupe les têtes bonnes à prendre en leur laissant une queue d'un pied environ ; on les lie ensuite par paquets de 50, et on les porte dans un grenier ou sous un hangar bien secs ; quand le temps est beau, on les met dehors et on les expose au soleil pour les dessécher parfaitement. Il faut avoir grand soin de les mettre à l'abri des pluies qui font pourrir les têtes ou du moins affaiblissent les crochets, soit qu'on les laisse sur pied, soit qu'on les rentre mouillées ; cette intempérie cause parfois de très-grandes pertes. Une dessiccation rapide au trop grand soleil nuit aussi à la qualité des têtes de cardère dont elle rend les crochets trop cassans.

Pour livrer la cardère au commerce, on assortit les têtes en plusieurs parts en raison de leur grosseur. Les fabricans désignent les meilleures sous le nom de mâles, et les inférieures sous celui du femelles ; ils estiment celles qui sont le plus alongées, cylindriques et ornées de crochets fins. On en fait des ballots qui contiennent 200 poignées de 50 têtes, ce qui fait 10 mille têtes. Un triage plus rigoureux a lieu à la fabrique avant de les emplover. On dit que celles dont on ne se sert qu'un an après la récolte sont d'un meilleur usage. Pour obtenir la graine, on laisse sans les couper les têtes sur quelques-uns des plus

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beaux pieds, et quand la semence est mûre, on prend seulement les têtes terminales les plus fortes ; la graine s'en sépare facilement par le battage au fléau ; on doit ensuite la vanner.

Le produit de la culture de la cardère est un des plus fructueux, mais avant de s'y livrer, il est prudent de s'en assurer le débouché ; car les fabriques étant généralement abonnées sans intermédiaire pour leur fourniture, celui qui en cultiverait pour la première fois risquerait de ne pas s'en défaire avantageusement. Ce n'est que ceux qui font des expéditions à l'étranger qui sont dans le cas d'en demander une année plus que l'autre, et ces expéditions se bornent presque à la Hollande. — Le produit de chaque pied de cardère est ordinairement de 5 têtes et s'élève souvent, dans les bons terrains et les années favorables, à 7 ou 9 ; ce qui doit donner par hectare de 20 à 30 ballots.

(C. B. de M.)