Broussonnet, Genêt d'Espagne
- Broussonnet, Pierre, 1785. Observations sur la culture & les usages économiques du Genêt d'Espagne. in : M. l'Abbé Rozier, M. J. A. Mongez le jeune, M. de la Métherie, 1787. Observations sur la physique, sur l'histoire naturelle et sur les arts, t. XXX, Paris, Journal de Physique, p. 294-298. en ligne sur Gallica.
Nom accepté : Spartium junceum
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Une communication prompte & facile est peut-être plus nécessaire en Agriculture que dans aucune autre science : c'est cependant celle où les procédés les plus utiles sont le plus long-tems à se répandre & même à être connus. Quelle que soie la cause de cette lenteur, elle ne peut être détruite que peu-à-peu ; il faut en quelque sorte accoutumer les Cultivateurs aux innovations avantageuses, en ne leur proposant d'abord que des méthodes aussi aisées que profitables. C'est dans ces vues que j'ai cru devoir présenter quelques observations sur la culture du Gênet d'Espagne, & le parti qu'on en peut tirer dans les plus mauvais terreins. Cette plante n'est pas encore connue sous un point de vue utile dans la Généralité de Paris.
Le genêt d'Espagne[1] croît naturellement dans les Provinces méridionales du Royaume, mais il s'accommode aussi très-bien du climat de Paris. Il est déjà très-multiplié dans les Jardins Anglais où ses grandes fleurs jaunes le font très-bien figurer dans les massifs d'arbrisseaux & les bosquets. Les terres les plus mauvaises lui conviennent ; j'ai eu occasion de l'observer & de suivre ses usages économiques sur les montagnes stériles qui forment la plus grande partie du Bas-Languedoc, où il croît en abondance. C'est sur-tout par les habitans des villages[2] des environs de Lodève que j'ai vu cultiver le genêt, si l'on peut appelet culture le peu de soin qu'ils prennent de cette plante.
On sème le genêt dans les lieux les plus arides, sur les coteaux les plus en pente, formés par un sol pierreux & où presque aucune autre plante ne peut végéter. Celle-ci forme, au bout de quelques années, un arbrisseau vigoureux dont les racines, en s'insinuant dans les interstices des pierres, deviennent autant de liens qui raffermissent le sol :
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- ↑ Spartium junceum, Linn.
- ↑ Les villages ou hameaux de la Valette , du Puech, du Bosc, de Celles, de Lauzières, d'Olmet, de Sallelle, &c. sont ceux où l'on cultive sur-tout le genêt.
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elles retiennent la petite portion de terre végétale qui se trouve sur ces coteaux, & que les pluies continuelles de l'automne entraîneroient sans cela.
Lorsque le terrein qu'on dessine à former une genetière, est d'une qualité moins mauvaise que d'ordinaire, on y sème en même-tems des graines de chardon à foulon , dont le produit suffit pour indemniser le Cultivateur des frais médiocres qu'a exigés la préparation du sol.
On sème le genêt en Janvier, après avoir donné un léger labour à la terre. La quantité de semence varie pour une étendue donnée de terrein ; on doit plutôt en employer plus que moins, parce qu'il s'en trouve beaucoup de mauvaise, & qu'il périt d'ailleurs un certain nombre de plantes après qu'elles ont poussé. Le genêt ne se multiplie guère que par graines ; celui qui a été transplanté reprend difficilement, même dans les jardins où on le cultive avec soin. D'ailleurs il donne très-abondamment des graines, & elles sont vendues à très-bas prix.
On laisse un certain intervalle entre chacun de ces arbrisseaux ; ils restent ainsi trois ans sans aucune espèce de culture, ce n'est qu'au bout de ce tems qu'ils sont devenus assez forts, & qu'ils fournissent des rameaux assez longs pour pouvoir être coupés.
On tire ordinairement parti de cet arbrisseau de deux manières différentes : ses rameaux fournissent des fils dont on fait du linge, ou bien ils servent en hiver de nourriture aux moutons & aux chèvres.
Pour obtenir la filasse, on préfère les plantes les plus jeunes aux vieilles. La coupe du genêt se fait, dans ce cas, ordinairement après la moisson, dans le courant du mois d'Août. On coupe à la main les rameaux qu'on rassemble en petites bottes qui sont d'abord mises à sécher au soleil : on les bat ensuite avec un morceau de bois, on les lave dans une rivière ou dans une marre, & on les laisse tremper dans l'eau pendant quatre heures ou à-peu-près. Les bottes ainsi préparées sont placées dans un endroit voisin de l'eau & dont on a soin d'enlever un peu de terre, formant ainsi une espèce de creux où le genêt est placé : on le recouvre ensuite de fougère ou de paille, & il demeure ainsi à rouir pendant huit ou neuf jours ; il suffit seulement, dans cet intervalle, de répandre de l'eau une fois par jour sur le tas sans le découvrir. Au bout de ce tems, on lave les bottes à grande eau ; la partie verte de la plante, ou l'épiderme, se détache, & la portion fibreuse reste à nud ; on bat alors, avec un battoir & sur une pierre, chaque botte pour en détacher toute la filasse, qu'on a en même-tems soin de ramener vers une des extrêmités des rameaux. Après cette opération, on délie les javelles, & on les étend sur des rochers ou sur un terrein sec pour les faire sécher.
Cette manière de faire rouir le genêt, ne pourroit-elle pas être adoptée avec avantage pour le chanvre ? On éviteroit par ce moyen
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plusieurs inconvéniens qu'entraîne le rouissage fait à la manière ordinaire.
Les baguettes ne doivent être teillées que lorsqu'elles sont parfaitement sèches. On passe ensuite la teille au peigne, & on met à parties qualités différentes qui sont toutes filées au rouet. Tout ce travail est réservé pour la saison morte.
Le fil sert à faire du linge propre aux différens usages du ménage. Le plus grossier est employé pour la grosse toile, on en fait des draps pour envelopper les légumes, les grains ou les fumiers qu'on veut transporter quelque part. On réserve les fils les plus fins pour faire des draps de lit, des serviettes & des chemises. Les Paysans des environs de Lodève n'usent pas d'autre linge que de celui-ci : ils ne connoissent ni la culture du chanvre, ni celle du lin. Le terrein dans ces cantons est trop sec & trop stérile pour pouvoir y cultiver ces plantes. Les toiles fabriquées avec le fil de genêt sont d'un bon user ; elles sont aussi souples que celles qu'on fait avec le chanvre : elles seroient peut-être aussi belles que celles qui se font avec le lin, si la filature en étoit plus soignée. Elles deviennent plus blanches, à mesure qu'elles ont été plus souvent à la lessive. La toile de genêt est rarement à vendre, chaque famille n'en fabrique que pour son usage. Le prix du fil le plus fin de genêt est ordinairement de 24 sols la livre.
Les chenevottes, lorsque la teille en a été séparée, sont liées en petires bottes & vendues pour servir à allumer le feu. On les met le plus souvent quatre par quatre dans un paquet. On en fait aussi des allumettes, mais qui ne valent pas celles du chanvre, quoique ces dernières donnent un feu moins vif que celles du genêt.
Nous nous sommes fait un devoir d'entrer dans tous ces détails, en apparence minutieux, persuadés que rien n'est indifférent en économie rurale, & qu'il faut sur un objet utile avoir le courage de tout dire. Nous ajouterons donc, pour ne rien omettre, qu'on a préféré souvent à la paille la plus sèche, les chenevottes de genêt pour enfler très-promptement des machines aérostatiques.
On lit dans les Mémoires de l'Institut de Bologne[1], que les habitans du Mont Casciana, aux environs de Pise en Italie, font rouir le genêt
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- ↑ Comment. Institut. Bonon. vol. IV , pag. 349. par M. J. C. Trombelli, & vol. VI, pag. 118. Ce Mémoire a été traduit dans le Journal Economique, année 1758, mois de novembre ; mais c'est à tort qu'on a cru que c'étoit le genêt commun ou genêt à balai, (Spartium scoparium , Linn.) dont il étoit question. M. l'Abbé Cérati, Président de l'Université de Pise, a fait part en 1763 à l'Académie des Sciences de cette manière de retirer des fils du genêt, pratiquée aux environs de Pise ; mais il ne dit point quelle est cette espèce de genêt. On a donné quelquefois le nom de genêt au Spart d'Espagne, (Stipa tenacissima, Linn. & même on a désigné sous le nom de genêt d'Espagne, la gaude, (Reseda Luteola, Linn.)
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pour en retirer des fils. La manière d'obtenir la partie filamenteuse décrite dans cet Ouvrage, diffère de celle dont on vient de donner le détail. On fait rouir le genêt dans une eau thermale ; l'opération est finie alors au bout de trois ou quatre jours, parce que la chaleur accélère la séparation de la partie fiiamenteuse de la plante. Les petites fibres qu'on a séparées des étoupes servent à rembourrer les harnois & les meubles, en place de laine ou de crin dont elles ont en partie l'élasticité.
Le second & le principal objet qu'on a en vue dans la culture du genêt, c'est de le faire servir à la nourriture des moutons & des chèvres pendant l'hiver. Ces animaux, depuis le mois de Novembre jusgu'au mois d'Avril, n'ont presque pour tout fourrage, dans les montagnes du Bas-Languedoc, que des feuilles d'arbres conservées à cet effet. Les rameaux du genêt deviennent donc pour ces troupeaux une ressource d'autant plus précieuse, que c'est la seule nourriture fraîche qu'on puisse leur procurer dans la mauvaise saison. Ils rongent toutes les branches jusqu'à la souche, & ils préfèrent en tous tems cette plante à toutes les autres.
Lorsque le tems est beau, on mène les troupeaux paître le genêt sut place ; dans les mauvais tems, les Bergers vont en couper les rameaux qu'ils apportent auæ bergeries.
Les mourons qu'on nourrit de genêt sont quelquefois sujets à une maladie dont le principal caractère est une inflammation dans les voies urinaires : elle provient de la trop grande quantité qu'ils ont mangée de cette plante ; & il est aisé de les en garantir, en mêlant cette nourriture avec une autre. Cette maladie attaque particulièrement les moutons, lorsqu'ils ont avalé les fruits du genêt : aussi est-elle plus commune, lorsque la plante est chargée de siliques. La qualité malfaisante des semences de cet arbrisseau se reconnoît à une odeur en quelque sorte vireuse, qui s'exhale de ces graines lorsqu'elles sont en tas.
Mais ces inconvéniens sont, comme on l'a vu, faciles à prévenir, & ils ne doivent pas faire rejetter une plante aussi utile que celle-ci pour la nourriture des troupeaux ; on remédie d'ailleurs très aisément aux inconvéniens qu'elle entraîne quelquefois avec elle, le traitement de cette maladie se bornant à des boissons rafraîchissantes & au changement de nourriture.
On ne conduit pas les troupeaux dans les genetières la première ni la seconde année qu'on y a semé le genêt ; on ne leur laisse brouter cet arbrisseau qu'au bout de trois ans. On coupe avec une serpe les tronçons qui ont été rongés, & au bout de six ans on est obligé de couper entièrement la souche pour qu'elle pousse de nouveau. Par ce moyen, le genêt dure très-long-tems, & fournit toutes les années des rameaux assez longs.
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Un sol sablonneux, comme je l'ai déjà observé, convient très-bien à cet arbrisseau, & sous ce point de vue la culture doit en être regardée comme très-avantageuse, puisqu'elle fournit un moyen de tirer parti des terreins les plus ingrats, & où aucune autre plante utile ne sauroit prospërer.
On pourroit encore multiplier le genêt dans des enclos particuliers, & en former des espèces de remises pour nourrir pendant l'hiver les cerfs, les chevreuils & même les lapins : on mettroit ainsi à profit un terrein qui ne pourroit être employé à aucun autre usage. La culture d'ailleurs, comme on a pu le voir, en est très-peu dispendieuse & n'exige presque aucun soin.
La culture du genêt étoit autrefois confinée à quelques villages des environs de Lodève, elle est actuellement répandue dans presque toutes les montagnes du Bas-Languedoc.
Il est peut-être inutile de rappeler ici que le genêt dont il est fait mention dans ce Mémoire, diffère beaucoup de celui qui se trouve en abondance dans les Provinces du Nord & aux environs de Paris : celui-ci sert quelquefois, ainsi que l'autre, à la nourriture des bestiaux ; mais on l'emploie à d'autres usages que le genêt d'Espagne.
Ces deux espèces de genêt donnent des fleurs que les abeilles recherchent beaucoup parce qu'elles contiennent de la substance miellée en assez grande abondance. La multiplication du genêt d'Espagne peut encore, sous ce point de vue, devenir avantageuse, & c'est un motif de plus pour engager plusieurs Cultivateurs à augmenter le nombre de leurs ruches.