Préface du traducteur (Maurizio)
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Les nécessités alimentaires, les habitudes auzquelles donne lieu la recherche de l'aliment, dominent la vie et l'histoire des hommes. Elles déterminent la forme que prend, en chaque lieu et en chaque temps, l'organisation sociale. En montrant comment les habitudes alimentaires ont évolué chez nous, comment elles ont évolué différemment ailleurs, ou, ailleurs encore, se sont cristallisées en leurs formes primitives, le livre de M. A. Maurizio va convier le lecteur à considérer toute l'histoire, toute la psychologie des sociétés anciennes ou modernes, du point de vue du naturaliste. L'acte alimentaire est, en effet, le plus primitif des actea biologiques. Toute l'activité de l'homme, toutes ses conceptions morales ou politiques sont influencées par la forme qu'il prend en chaque pays, selon qu'il est intermittent ou continu, brutal ou ingénieux, selon qu'il aboutit logiquement, étant donné sa forme, au partage ou à l'indivision des sources de l'aliment et aux systèmes moraux qui en résultent. L'étonnement que les Scythes inspiraient aux Grecs, celui que les Russes de 1930 inspirent aux Européens de l'ouest, est celui que doit nécessairemem inspirer aux antiques mangeurs de pain que nous sommes le spectacle d'une société moralement modelée par un mode d'alimentation qui était déjà désuet et périmé chez nous à l'époque des cités lacustres de la Suisse, mais qui dominait encore en Russie à l'époque de Pierre le Grand. Mon intention en exécutant pour le public français la traduction longue et soupent délicate du livre de M. Maurizio a donc été, d'une part, de mettre à la disposition des lecteurs une somme considérable de documents soit nouveaux, soit jusqu'ici peu abordables en France du fait de leur dissémination dans des publications spéciales, d'autre part, d'appeler l'attention sur un mode particulier d'interprétation de l'histoire par les méthodes du naturaliste. On s'apercevra, en effet, qu'à chaque page le livre de M. A. Maurizio est un livre qui « fait penser ». On ne peut faire meilleur éloge d'un ouvrage d'ailleurs si remarquablement documentaire. De chapitre en chapitre on suivra avec intérêt l'évolution, si peu connue chez nous, de la technique agricole, du bâton « à tout faire » primitif, à la houe, puis à la charrue, celle de l'écrasement des grains, celle de la cuisson, depuis la primitive ébullition de l'eau « avec des pierres chaudes » jusqu'aux types anciens ou modernes des fours à pain. Les dessins publiés par M. A. Maurizio inciteront, je l'espère, quelques lecteurs à décrire, dessiner ou photographier eux-mêmes, à signaler en tout cas aux sociétés archéologiques locales, si nombreuses en France, les moulins, fours ou pilons de type
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ancien qu'ils pourront observer et dont il est fort désirable de mieuz connaître les types divers avant qu'ils ne disparaissent.
Il appartient certainement au traducteur français de signaler l'inquiétude qu'inspire nécessairement l'exposé fait par M. A. Maurizio de l'énorme appauvrissement de notre « flore alimentaire » dans l'Europe occidentale. De siècle en siècle, le nombre des racines, des fruits, des grains indigènes utilisés dans l'alimentation a diminué. On voit venir le temps où, seul, le « blé » nourrira l'homme de l'ouest. Est-ce par une fortuite coincidence que la natalité est devenue si particulièrement faible justement dans les contrées où diminue ainsi de siècle en siècle la variété de l'alimentation végétale ? Peut-on se contenter d'expliquer par l'action spéciale du climat océanique la dénatalité occidentale, qui sévissait déjà dès l'aurore de l'histoire, puisque, si souvent, la population européenne de l'ouest a dû être renouvelée par des migrations venues de l'est ? On constate justement que les Irlandais, les Bretons d'Armorique, restés prolifiques dans la zone océanique, sont aussi restés plus attachés que les autres aux formes primitives de l'alimentation, aux bouillies d'avoine ou de sarrazin. Il y a là un problème que l'avenir éclaircira.
Au point de vue botanique, on trouvera dans l'ouvrage de M. A. Maurizio un très riche ensemble de renseignements sur les plantes alimentaires soit « ramassées ». soit « cultivées », sur les espèces saupages compagnes de nos céréales, et dont l'origine asiatique nous permet de remonter à l'origine même de ces céréales, venues d'Orient, sans doute transportées par les premiers peuples agriculteurs. Les céréales récentes ont été les « maupaises herbes » des céréales anciennes. Des plantes jadis alimentaires et cultivées, mais tombées en désuétude, continuent de vivre à l'état de mauvaises herbes dans la société de l'homme. Le livre de M. A. Maurizio constituera dans cet ordre d'idées un guide excellent pour le classement de toutes sortes d'observations noupelles, dans un domaine de faits presque inexploré en France jusqu'ici. A titre d'exemple je signale la ténacité avec laquelle d'anciennes plantes cultivées, désuètes depuis des siècles, se maintiennent sur le lieu des anciennes cultures. Ce n'est pas du tout par hasard que, si souvent, des plantes bulbeuses, actuellement sans utilisation alimentaire, ont leurs « stations » précisément dans les points que connaissent les archéologues locaux comme recélant des « tuiles à rebords • ou d'autres pestiges romains ou même sur le lieu d'anciennes occupations néolithiques. Il en est de même pour d'anciens légumes à feuillage. En ce qui concerne la Normandie j'ai signalé des faits de cet ordre pour des Muscari, des Ornithogalum, des Lepidium et pour une espèce aromatique rare en Normandie, la Falcaria Rivini, dont la présence m'a révélé l'existence d'un mur romain. Le Smyrnium Olusatrum, légume à feuilles et à racines du moyen âge, existe sur les murs de beaucoup de vieux châteaux, à Caen, au Mont Saint-Michel. Je l'ai trouvé en abondance sur le plateau, en arrière de l'Alhambra de Grenade. Partout ses anciens usages sont oubliés. Dans le département du Calvados, l'ortie à pilules ou ortie romaine, (v. p. 120, 121) originaire du midi, n'existe que sur le passage de la voie
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romaine qui suit le littoral (déjà signalée par Vaillant et Dantey d'Isnard dans un texte inédit de 1707) et dans les environs de Falaise, autre centre important de vestiges gallo-romains. Dans la même région, la Spirée filipendule, dont les racines sont comestibles, n'a été signalée, soit par moi-même, soit par d'autres, qu'au voisinage de très anciens habitats.
La superposition probable, en beaucoup de régions, des anciennes zones de « ramassage » et des zones primitiçes de la culture des céréales, donnera lieu, quand l'attention aura été appelée sur cet ordre d'études, à des recherches où interviendra nécessairement la considération des « flores résiduelles » comme dans mes études personnelles sur les primitives terres à blé de la région normande (Bul!etin de la Société des Antiquaires de Normandie, XXIX (1914) p. 429 ; XXXII (1917) p.1 (avec carte) et 297 ; XXXIII (1918) p. 232 ; XXXV (1924) p. 428 - 448 à 452 (questions de méthode) 579 à 586 ; et XXXIX (sous presse). Mémoires de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen, années 1914-1915, pp. 89 à 102 (avec carte). Bulletin de la Société linnéenne de Normandie, 1915, pp. 156 à 185 (avec carte botanique détaillée). Association française pour l'avancement des sciences, Congrès du Havre, 1914, pp. 663 à 667. Dans cette région, comme en d'autres régions déjà étudiées, les plus anciennes terres à blé renferment certains résidus de la flore, caractéristique des habitats découverts, qui couvrait le sol avant la grande extension des forêts contemporaine du néolithique. Ces terres à blé sont donc restées à l'état d'habitats découverts, protégés par la culture contre la forêt, depuis une époque antérieure au néolithique et non depuis le néolithique seulement. On trouvera, p. 283 et suiv. d'autres faits semblant eux aussi établir que la culture du sol remonte aux temps paléolithiques.
Le livre de M. A. Maurizio appellera aussi l'attention sur le fait que la plupart des collections préhistoriques publiques ont été classées à une époque où on croyait l'agriculture d'origine bien plus récente qu'elle ne l'est réellement. J'ai vérifié moi-même en Normandie, par la considération des flores résiduelles, l'origine très ancienne des cultures céréales. Il résulte de ce fait que les outils « agricoles » n'ont pas été cherchés aussi attentivement qu'ils auraient dû l'être dans l'outillage de certaines époques de la pierre et sont plus rares qu'ils ne devraient l'être dans les musées.
Le livre de M. A. Maurizio aura donc pour mission de suggérer beaucoup d'idées neuves dans des domaines très divers.
Paris, janvier 1932.
[Sur la nomenclature botanique adoptée dans le présent ouvrage, voir note du traducteur, p. 602. [604] ]