Typologie et sociologie des collections (Michel Chauvet)

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Typologie et sociologie des collections
Michel CHAUVET
Publié dans Pierrel, Romaric (ed.), 2008. Les collections végétales vivantes. place et rôles dans la conservation. Villers-lès-Nancy, Association française pour la conservation des espèces végétales. 260 p. pp. 9-16.


La conservation ex situ de la diversité végétale passe nécessairement par le maintien de collections vivantes. Comme ces collections sont coûteuses à entretenir et à décrire, et n'ont de sens que sur le long terme, il importe de bien analyser quelles sont leurs orientations et leurs fonctions, de façon à déterminer en quoi elles peuvent contribuer à une stratégie globale de conservation. Cela n'est pas simple, car une telle stratégie relève de l'intérêt général, alors que la plupart des collections ont été créées en fonction de l'intérêt particulier de leur fondateur, qui y a mis sa passion, mais aussi sa vision du monde et son histoire personnelle.

L'intérêt général

Les fonctions d'une collection d'intérêt général peuvent être nombreuses, et il faut bien les clarifier, car à chacune d'entre elles correspondent des moyens et des modes d'organisation particuliers.

Collections pédagogiques

L'objectif d'une collection pédagogique est de constituer un support pour des actions de découverte, d'apprentissage ou d'approfondissement des connaissances sur la diversité végétale. Ces collections peuvent prendre des formes très diverses, en fonction des thèmes retenus (potager médiéval, plantes de la Bible, jardin des simples, plantes tinctoriales, découverte d'un milieu comme les marais, les haies, les messicoles...).

Par ailleurs, la démarche pédagogique suppose de bien cibler les publics. Les publics scolaires, constitués de classes qui viennent en groupe piloté par un enseignant, doivent ainsi être différenciés en maternelle, primaire, collèges, lycées et enseignement supérieur. Les produits proposés doivent s'inscrire dans les programmes scolaires, et donc être définis en relation avec les enseignants et les collectivités locales concernées (municipalités, conseils généraux ou conseils régionaux par exemple). Quant au public général, il convient de distinguer les familles (avec des enfants isolés), le troisième âge, les touristes, les passionnés de botanique...

Collections de travail

Une collection de travail est rassemblée comme base d'un travail particulier, que ce soit la publication d'une monographie, l'introduction de plantes en vue de leur acclimatation, une recherche en amélioration des plantes débouchant sur le choix d'un ensemble de géniteurs et la mise au point de cultivars commerciaux, ou encore toute sorte de recherches scientifiques.

La dynamique normale de ce genre de collection est qu'elle évolue constamment, par ajouts d'entrées nouvelles à étudier, et élimination des entrées qui après leur étude s'avèrent ne pas correspondre aux critères retenus. A la fin du travail qui a justifié la collection, celle-ci a vocation à disparaître. Dans les faits, ce n'est heureusement pas toujours le cas, mais il faut alors procéder à une évaluation de l'intérêt de la collection pour d'autres objectifs, ce qui est loin d'être toujours fait de façon satisfaisante.

On peut citer les arboretums d'élimination, comme ceux que l'INRA avait mis en place pour sélectionner des ligneux susceptibles d'être plantés pour régénérer des forêts méditerranéennes. Parmi les critères, on trouvait la résistance au feu, à la sécheresse et au froid, mais aussi la capacité à produire de l'humus. Dans ce type de dispositif, il est normal qu'un grand nombre d'entrées disparaissent parce que non adaptées, et on ne fera aucun effort pour empêcher leur disparition.

Collections de référence

On peut qualifier de collection de référence toute collection reconnue par les spécialistes pour héberger le plus grand nombre possible de taxons ou de cultivars d'un groupe donné, en apportant un grand soin à leur identification précise et à leur intégrité génétique. On recourt donc à ces collections pour vérifier une identification, se procurer du matériel végétal (pieds-mères par ex.) ou en cas de litige. Les jardins botaniques ont longtemps rempli ce type de fonction, et des collections agréées par la Société internationale de la science horticole (ISHS) ont vu le jour. Leur but est en particulier de s'asssurer que tout nouveau cultivar de plante ornementale soit bien distinct de l'ensemble des cultivars pré-existants, en application du Code international de nomenclature des plantes cultivées (ICNCP). Ces collections sont maintenant appelées International Cultivar Registration Authorities (ICRA), et la liste en est tenue par l'ISHS (cf. appendice I de l'ICNCP ou le site de l'ICRA. Il en existait 71 en 2002.

Ces collections reposent sur le consensus entre spécialistes. Par ailleurs, un autre type de collections de référence s'est structuré depuis quelques décennies pour répondre à des besoins similaires, mais techniquement plus précis (les critères DHS : distinction, homogénéité, stabilité). L'application de ces critères est nécessaire dans deux modes d' enregistrement des cultivars :

- l'un relève du droit public et est obligatoire pour tous les cultivars qui relèvent d'espèces qui font l'objet d'une procédure de catalogue (national et maintenant européen) ; il s'agit surtout des plantes agricoles, légumières et fruitières.
- l'autre relève du droit privé et est facultative ; elle porte sur les cultivars que leur obtenteur veut protéger par un droit d'obtention végétale dans le cadre de l'Union pour la protection des obtentions végétales (UPOV). Toutes les espèces cultivées sont maintenant concernées. Les collections de référence sont maintenant organisées au niveau euorpéen, et pilotées par l'Office communautaire des variétés végétales (OCVV) à Angers.

Collections de conservation

Ces collections ont émergé au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, quand on a pris conscience à la fois de l'intérêt de la diversité génétique et des menaces qui pesaient sur elle.

Les collections de ressources génétiques sont souvent surnommées "banques de gènes". La locution "ressources génétiques" a été popularisée en 1967 par un sélectionneur australien, Otto Frankel. Elles sont coordonnées au niveau international par un institut qui s'est d'abord appelé Bureau international des ressources phytogénétiques (IBPGR), puis Institut international des ressources phytogénétiques (IPGRI) et maintenant Bioversity International. L'accent a d'abord été mis sur la description et la documentation de ces ressources, l'amélioration de leur conservation et de leur utilisation. Elles comprenaient au départ surtout des cultivars anciens et modernes, des populations traditionnelles prospectées dans les centres d'origine et de diversité, puis également des populations de plantes sauvages apparentées. L'étude des ressources génétiques est devenue une discipline scientifique à part entière, en amont de l'amélioration des plantes. Compte tenu du nombre immense d'entrées détenues dans le monde (des centaines de milliers pour les grandes plantes agricoles), le concept de "core collection" (échantillon représentatif de la diversité dans un groupe donné) a vu le jour, afin de rendre plus efficace l'effort de recherche. L'idée n'est plus de chercher à conserver toutes les combinaisons possibles de tous les caractères génétiques, mais un échantillon suffisant pour permettre de comprendre comment se structure la diversité, et en extraire le moment venu les cultivars souhaités. Avec l'avancée des connaissances et des techniques, on a vu aussi apparaître des collections de ressources génomiques, qui ne conservent plus des organismes entiers mais des gènes ou des groupes de gènes.

La conservation du patrimoine biologique obéit non pas à un objectif d'amélioration des plantes, mais de conservation des êtres vivants sauvages avec leur capacité à continuer à vivre et évoluer dans la nature. Quand on le peut, on s'efforce d'assurer cette conservation in situ, ce qui passe par des mesures de protection et de suivi des milieux. Mais par précaution, on constitue aussi des collections ex situ, au cas où il serait nécessaire de procéder à des réintroductions ou des renforcements de populations. Ces actions sont menées dans des jardins botaniques ou des structures spécialisées comme les conservatoires botaniques nationaux (CBN) en France.

J'insisterai enfin sur un aspect qui est rarement individualisé actuellement, et qui concerne la conservation du patrimoine culturel. De nombreuses plantes, tant sauvages que cultivées, ont joué un rôle important du point de vue tant historique qu'ethnologique, littéraire, artistique ou culinaire..., et ce souvent à un niveau local ou régional. Disposer de bonnes collections avec ces objectifs est important. On peut d'ailleurs y inclure des collections d'intérêt pour l'histoire des sciences, en conservant les plantes qui ont servi à des chercheurs qui ont fait date dans l'histoire. Ce n'est pas facile, car il faut pour cela une démarche interdisciplinaire qui associe biologie et sciences humaines. Mais c'est finalement ce qui intéresse le plus le grand public, au contraire des autres approches plus spécialisées.

L'intérêt du collectionneur

Venons-en maintenant à la psychologie et à la sociologie des collectionneurs. Je suis surpris que l'on accorde aussi peu d'importance à cet aspect, si ce n'est pour y voir des problèmes à régler. Etre collectionneur, c'est en effet être animé d'une pulsion qui pousse à accumuler tous les variants d'un groupe donné, en particulier les plus rares ou les plus spectaculaires. Quand cette pulsion devient déraisonnable, on sombre dans la collectionnite, dont nous connaissons tous des cas caricaturaux. Et pourtant, quand la dite pulsion est mise au service d'objectifs utiles à d'autres (publier un livre, créer une base de données publique, faire visiter un jardin ou une exposition...), elle est très utile. On peut d'ailleurs douter qu'il existe une seule collection qui n'ait été constituée au départ grâce à la passion qu'y a mise son fondateur.

Les collectionneurs, surtout s'ils sont amateurs, sont souvent anxieux de recevoir une reconnaissance sociale, ce qui en soit est normal mais peut se transformer en recherche de pouvoir ou dans ce que j'appelerai le syndrome de l'autodidacte. Afin d'éviter ces dérives stériles, on ne peut que souhaiter que les candidats collectionneurs se sentent bien accueillis par leurs confrères, mais surtout par les spécialistes et les scientifiques. Pour cela, il faudrait bien sûr que ces derniers soient mieux reconnus, au sein de leurs propres institutions, dans leur rôle de diffusion de la culture scientifique ou de dialogue science-société, pour reprendre des locutions à la mode.

Des collections aux réseaux

Qu'elles aient été constituées au départ par un individu ou une institution, les collections restent marquées par la personnalité de leur créateur, et par l'orientation qui leur a été donnée. Quand on veut les pérenniser, il faut donc bien analyser ce qui relève de l'intérêt public (supposé plus stable dans le temps) et de l'intérêt privé du collectionneur (qui disparaît avec lui). Mais on l'a vu, l'intérêt général peut se traduire par des orientations différentes. Et je fais le postulat que la pérennité passe par la prise en compte de la diversité des orientations et des objectifs. Cette diversité ne peut être mise en œuvre qu'au travers de réseaux. Créer un réseau suppose d'entrer dans une dynamique de dialogue et de complémentarité. Une condition en est que s'instaure un climat de respect des différents acteurs. Chacun sera alors plus disposé à apprendre de l'autre, et à orienter son action en fonction du bien commun. Il faut aussi prendre en compte les différentes fonctions des collections. Si certaines de ces fonctions peuvent être considérées comme dépassées à un moment donné, d'autres s'avèrent de la plus haute importance.

Pour qu'une collection soit pérenne sur le long terme, il faut maintenir l'intérêt de la société pour la diversité qu'elle représente. Les collections à but pédagogique permettent ainsi de motiver et de former des jeunes parmi lesquels se trouveront les futurs conservateurs. La prise en compte des aspects culturels (y compris culinaires) permet, elle, de toucher le grand public, pour qui c'est souvent la motivation principale. Et le grand public, ce sont aussi les électeurs auxquels nul élu ne peut rester insensible.

S'il est nécessaire de respecter la diversité des approches des collectionneurs, il reste important de définir des méthodologies communes. Si l'on cherche à conserver des semences par exemple, mieux vaut le faire en appliquant les meilleures techniques disponibles. Si l'on veut décrire les plantes, autant employer les mêmes descripteurs de façon à pouvoir s'échanger les données.

Un réseau se doit aussi de rendre accessibles tant les collections elles-mêmes que les données d'intérêt général qui s'y rapportent. Cela passe par des publications sur papier ou sur Internet. Les actions de formation sont également essentielles, et permettent un dialogue fructueux entre amateurs et spécialistes.

Enfin, l'un des plus grand défis pour la pérennité des collections réside dans l'efficacité des procédures que l'on met en place ou non pour transférer les collections lorsque leur gestionnaire n'est plus en mesure de les gérer, le plus souvent en modifiant leurs fonctions. Cela arrive inéluctablement quand un programme de recherche s'arrête, quand un chercheur part à la retraite, quand un collectionneur décède...

Conclusions

L'intérêt pour la biodiversité est aujourd'hui bien plus grand qu'il n'était il y a vingt ans. Mais l'histoire montre que les modes changent. La cause première de la disparition d'une collection est l'indifférence qui l'entoure, ne l'oublions pas. Si l'on veut pérenniser les efforts, il faut communiquer avec la société dans son ensemble. Pour cela, l’approche culturelle apparaît la meilleure. L'enjeu est ni plus ni moins que de créer un "lobby" de la conservation, seul garant du maintien des soutiens financiers si nécessaires.

Actuellement, la situation est paradoxale, car les secteurs de la société qui sont passionnés par la diversité (semences paysannes, variétés anciennes) sont parfois en conflit avec le monde professionnels et les services de l'Etat, ce qui se cristallise sur la question de la réglementation des semences. Cette situation est désastreuse.

Pour toucher le public, il faudrait développer considérablement les actions pédagogiques et de culture scientifique et technique, au travers des jardins botaniques, des jardins privés, d'expositions, de conférences, de publications ou de systèmes d’information sur Internet. Il y a en France un abîme à combler entre les publications scientifiques, lisibles par les seuls scientifiques, et les ouvrages de vulgarisation, trop souvent publiés par des incompétents.

Tous les passionnés de la diversité des plantes, qu'ils soient scientifiques, professionnels ou amateurs, ou encore publics ou privés, ont vocation à travailler ensemble. Puisse l'AFCEV y contribuer.


Michel Chauvet