Politique de la biodiversité (chapitre 8, Chauvet et Olivier)

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Chapitre 7
Les débats internationaux
Chauvet et Olivier, La biodiversité, enjeu planétaire, 1993
Chapitre 9
En guise de conclusion


Chapitre 8
Pour une politique de la biodiversité


« Les hommes ne faisant que passer un instant au pouvoir, pour aller ensuite se perdre dans une foule qui, elle-même, change chaque jour de face, il en résulte que les actes de la société, en Amérique, laissent souvent moins de trace que les actions d'une simple famille. L'administration publique y est en quelque sorte orale et traditionnelle. On n'y écrit point, ou ce qui est écrit s'envole au moindre vent, comme les feuilles de la Sibylle, et disparaît sans retour....

Nul ne s'inquiète de ce qu'on a fait avant lui. On n'adopte point de méthode ; on ne compose point de collection ; on ne réunit pas de documents, lors même qu'il serait aisé de le faire. Quand par hasard on les possède, on n'y tient guère....

Cependant, l'art d'administrer est à coup sûr une science ; et toutes les sciences, pour faire des progrès, ont besoin de lier ensemble les découvertes des différentes générations, à mesure qu'elles se succèdent. Un homme, dans le court espace de la vie, remarque un fait, un autre conçoit une idée ; celui-ci invente un moyen, celui-là trouve une formule ; l'humanité recueille en passant ces fruits divers de l'expérience individuelle, et forme les sciences ».

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840.



Au cours des chapitres précédents, nous espérons avoir montré que la gestion de la biodiversité passait par une multitude d'actions concrètes, où chacun a sa place. Cette nouvelle approche nous permet de fédérer l'ensemble de ces actions ponctuelles au sein d'un objectif bien plus important, qui est de notre responsabilité : gérer la biosphère pour maintenir sa qualité et ses capacités évolutives pour le bien des générations futures. Il nous faut là comme ailleurs apprendre à penser globalement et agir localement.

Développer la recherche

Les progrès de la science nous permettent maintenant de cartographier et de séquencer le génome, et d'avoir ainsi accès à ce qui est la base de la diversité génétique. Outre l'homme, cette approche s'applique à des espèces qui sont des modèles biologiques (souris, la petite Crucifère Arabidopsis, certains micro-organismes) ou qui ont un grand intérêt économique (maïs, blé, riz, tomate, bovins).

Par contre, on ne sait presque rien sur la biologie d'innombrables autres êtres vivants, au premier rang desquels se trouvent les espèces menacées. Rares sont les approches qui intègrent les différents niveaux d'analyse de la biodiversité, du niveau moléculaire à celui des populations et des écosystèmes en passant par l'individu. Qui plus est, l'écologie et la systématique sont en crise, alors qu'elles sont avec la génétique les principales disciplines scientifiques sur lesquelles doit s'appuyer une politique de gestion de la biodiversité. Cette situation a également de graves conséquences sur l'enseignement.

La relance de la systématique

La systématique, qu'elle soit botanique ou zoologique, n'en finit pas de régresser. Nombreux sont les groupes d'êtres vivants pour lesquels il n'y a pas de spécialiste au niveau mondial. Mais la situation est encore plus préoccupante en France. Le souci légitime de favoriser l'émergence des disciplines nouvelles en biologie ne doit pas plonger dans la misère les gardiens des savoirs naturalistes, ce qui reviendrait à adopter une conception néolibérale ou pseudodarwinienne de l'évolution des idées, suivant laquelle les groupes incapables d'élaborer de bons projets (ou jugés comme tels selon la mode du moment) sont abandonnés à une sorte de marginalité. Une politique scientifique digne de ce nom ne peut se permettre de laisser ainsi se dégarnir des pans entiers du front scientifique.

La systématique souffre de son image de discipline uniquement préoccupée d'inventorier le plus grand nombre d'êtres vivants pour les nommer et les situer dans une classification hiérarchique commode. Or ce rôle de description et d'identification est nécessaire, comme on le constate quand apparaît un nouveau parasite qui attaque nos cultures ou nos animaux domestiques, ou encore quand il faut mettre un nom sur le micro-organisme que l'on veut breveter. Les systématiciens sont en quelque sorte les bibliothécaires du vivant. Ils ont d'ailleurs curieusement partagé avec les bibliothécaires une longue période de désaffection, ce qui donne à penser.

Ce sont les systématiciens qui élaborent les flores et les faunes permettant aux autres biologistes et à de nombreux utilisateurs (médecins, vétérinaires, agronomes, protecteurs de la nature, amateurs) d'identifier leurs objets d'étude. Or les Français sont particulièrement mal lotis. Ils doivent se contenter de flores anciennes, celle de Coste datant de 1901, celle de Bonnier de 1911 et celle de Fournier de 1934. Quant aux faunes, la collection « Faune de France » a publié plus de 70 volumes depuis 1921, avec des moyens dérisoires. Mais elle laisse de nombreuses lacunes, et nombre de ses volumes sont dépassés. Cette situation est encore plus criante pour les invertébrés marins (Société française de systématique, 1989).

La systématique a beaucoup évolué. Elle avait déjà été à l'origine de la théorie de l'évolution au xixe siècle, et elle se donne aujourd'hui pour programme « l'étude et la description de la diversité des êtres vivants, la recherche de la nature et des causes de leurs différences et de leurs ressemblances, la mise en évidence des relations de parenté existant entre eux et l'élaboration de classifications traduisant ces relations de parenté » (Matile et al., 1987). Pour réaliser ce programme, un vif débat sur les concepts et les méthodes oppose trois grandes écoles de pensée, regroupées sous les noms de systématique évolutionniste, systématique phylogénétique ou cladiste et systématique phénétique ou numérique.

On oppose parfois une systématique moléculaire, qui serait moderne, à la systématique classique, qui serait dépassée. Ce débat n'a pas lieu d'être, car une discipline scientifique ne se définit pas par les outils techniques qu'elle emploie, mais par sa problématique scientifique. Les systématiciens prennent donc en compte les caractères moléculaires comme les autres, dans la mesure où ils ont une signification évolutive. Mais les caractères morphologiques ne perdent pas pour autant leur pertinence. Il est vrai que les caractères moléculaires s'avèrent les seuls à même d'élucider la phylogénie de nombreux groupes d'êtres vivants pour lesquels la morphologie apporte peu d'informations, comme les micro-organismes ou certains parasites.

Mis à part quelques attardés qui reproduisent par esprit de routine les pratiques du xixe siècle, la raison principale pour laquelle les systématiciens n'utilisent pas plus les techniques moléculaires, qui sont coûteuses, tient à la faiblesse des moyens de leurs laboratoires. Pour la même raison, ces techniques sont hors de portée des amateurs. Il y a là une réflexion spécifique à mener pour rendre ces techniques modernes accessibles à tous, quand cela est utile.

En résumé, la systématique est devenue la discipline qui rend compte de la phylogénie des espèces vivantes, et donc à la fois de leur histoire évolutive et de leur diversité actuelle. Elle est indispensable à tout programme d'évaluation de la biodiversité.

La relance de l'écologie

L'écologie n'a toujours pas trouvé de statut stable dans les cercles de décisions de la recherche. Les rapports officiels n'ont pourtant pas manqué depuis dix ans, sollicités par les ministres chargés de la recherche (Di Castri, 1983), de l'environnement (Henry, 1984) ou de l'enseignement supérieur (Pietrasanta, 1986). Ils ont hélas été suivis de très peu d'effets. La situation aurait même tendance à empirer (Lefeuvre, 1990). L'écologie, science de la complexité, souffre de son approche nécessairement globaliste et interdisciplinaire, qui convient mal à un état d'esprit bien français privilégiant les approches réductionnistes.

L'écologie, qu'elle soit fondamentale ou appliquée, exige une phase importante d'études de terrain. On ne peut transporter un écosystème au laboratoire. Or les créateurs d'espaces protégés ont rarement prévu qu'on puisse y mener des expérimentations. Les stations de terrain sont très peu nombreuses, et ne sont pas reliées en réseau. Les écologues eux-mêmes sont trop dispersés, ce qui n'est pas propice à la confrontation et l'intégration des approches.

La nécessité de disposer d'une écologie scientifique capable de modéliser et de prédire les changements des écosystèmes se fait de plus en plus sentir. Les profondes mutations de l'espace rural, la gestion d'espaces protégés de plus en plus importants et l'étude de l'impact des aménagements humains font émerger un nouveau domaine, celui du génie écologique. Que ce rôle soit confié à des ingénieurs écologues comme le proposent certains (AFIE) ou à d'autres ingénieurs formés à l'écologie, il doit entretenir des relations étroites avec la recherche.

Les applications de l'écologie sont donc de plus en plus nombreuses. L'écologie fondamentale se doit de veiller à ce que ses résultats soient utilisables pour la gestion des espèces et des milieux, sous forme de règles ou de plans de gestion. Encore faut-il espérer que le critère retenu ne soit pas le nombre de brevets déposés. Si ce critère est valable dans les domaines qui ont des applications industrielles directes, il n'est certainement pas le plus pertinent pour la gestion des espaces.

Pour une biologie de la conservation

Quand on analyse les mécanismes institutionnels de décision dans le domaine de la biodiversité, on constate que les sciences biologiques sont écartelées en trois filières. Ainsi, ce que l'on appelle « sciences de la vie et de la santé » est le domaine des médecins, dont la priorité va bien entendu à la biologie de l'homme et de ses parasites. Une deuxième filière bien établie est celle de l'agriculture, qui a par nature une perspective utilitaire et s'intéresse à la fraction de la biodiversité susceptible d'être valorisée à court et moyen terme. Enfin, avec l'émergence des problèmes d'environnement, ce secteur s'est structuré autour des physiciens et des chimistes, les plus concernés par les changements globaux et les pollutions de l'air, de l'eau ou du sol. Dans ces trois filières, les spécialistes de la biodiversité se retrouvent minoritaires et l'évaluation de leurs programmes se trouve biaisée par les a priori des uns ou des autres, ou les contraintes de leur mandat. Tout se passe comme si le sort des disciplines tant soit peu naturalistes ne tenait qu'à la culture générale et à la largeur de vue des dirigeants.

Nous manquons en France d'un grand programme mobilisateur sur la biodiversité, intégrant aussi bien les préoccupations des groupes s'occupant d'environnement que de productions agricoles. Il faudrait en particulier favoriser l'émergence de « naturalistes nouvelle vague » rompus aux approches modernes de la biologie, et qui auraient ainsi en quelque sorte un pied au laboratoire et un autre dans la nature. Il nous faudra veiller à créer les conditions nécessaires pour que les programmes de recherche fondamentale sur le fonctionnement des écosystèmes s'articulent au mieux avec les actions d'inventaire, de suivi et de gestion, dans le cadre d'une véritable biologie de la conservation.

Gérer l'information

Valoriser les collections

Les collections d'histoire naturelle, instruments de travail constitués en France à grand peine et à grand frais depuis le début du xixe siècle, sont gérées avec des moyens humains et financiers équivalents au dixième, voire au centième, de ceux qui existent aux États-Unis, au Japon ou en Allemagne, et ces richesses demeurent à ce jour largement sous-exploitées. Quand on sait que l'ensemble des collections françaises comprend environ 300 000 types (soit un cinquième des espèces décrites dans le monde !), on voit que nous avons là une responsabilité internationale, et que nous l'assumons bien mal.

Qu'il s'agisse des herbiers, des collections d'insectes ou d'autres animaux rassemblés dans les divers musées d'histoire naturelle, il n'est que temps de réaliser un inventaire critique de la situation de ces collections, et de mener une large consultation pour les valoriser, tant comme outil d'information scientifique que comme patrimoine historique. Rappelons qu'avec les techniques moléculaires, on vient de découvrir une nouvelle utilisation des collections « mortes », puisque l'on peut lire l'information génétique d'animaux conservés dans l'alcool. A défaut de mieux faire, c'est sous cette forme que la mémoire de nombre d'espèces restera pour les chercheurs du futur.

Pas de suivi sans inventaires

La recherche ne suffit pas. Elle est par nature orientée vers la découverte des mécanismes fondamentaux, la mise au point de méthodologies. Le chercheur peut dire, en termes généraux : voilà ce qu'il faut faire et voilà comment on pourrait le faire. Mais le relais doit être pris sur le terrain par des structures et des hommes dont le métier est de mener à bien les actions indispensables d'inventaires systématiques, de gestion et de description des collections, de suivi et de gestion des écosystèmes. Qu'il s'agisse de banques de gènes, de conservatoires botaniques, de secrétariats et observatoires divers, ces actions sont actuellement menées dans des cadres souvent précaires, avec des personnes très motivées mais au statut incertain (les inventaires faunistiques et floristiques reposent même sur le seul bénévolat). Le rôle de ces structures est pourtant essentiel. En prise directe avec la recherche, elles en valorisent les acquis et font remonter leurs questions et leurs besoins vers les laboratoires, ce qui permet de mettre à jour des thèmes de recherche en phase avec la demande sociale. C'est sur ces structures et ces personnes que notre pays pourra s'appuyer pour les actions de coopération internationale où nous apparaissons de façon beaucoup trop timide.

Développer les bases de données

Une attention particulière doit être portée aux systèmes d'information. Alors que des réseaux internationaux se constituent à l'initiative de l'Union internationale des sciences biologiques ou de la CEE, les Français en restent bien souvent absents.

Ces projets visent à rendre disponible l'énorme masse de données botaniques et zoologiques actuellement dispersées dans les flores et les collections, pour qu'elle puisse être utilisée par des secteurs comme la protection de la nature, la gestion des ressources génétiques ou leurs utilisations. Avec les techniques informatiques modernes, ces données peuvent être reliées à des systèmes d'information géographique. Des bases de données systématiques fiables sont nécessaires si l'on veut avoir accès aux nouvelles données biochimiques et moléculaires qui ne cessent de s'accumuler.

Malgré l'action méritoire du Secrétariat Faune-Flore du Muséum, les actions françaises se caractérisent actuellement par leur dispersion et leurs faibles liens avec les réseaux internationaux, qui élaborent dès maintenant les normes qui nous seront imposées demain. Il est essentiel de participer activement à ces réseaux, ne serait-ce que pour faire entendre nos points de vue et valoriser nous-mêmes les résultats de la recherche française.

La formation

L'attention portée à la biodiversité dépend en partie de l'enseignement reçu de l'école primaire à l'université, et l'on ne peut que souhaiter que les programmes de biologie offrent un meilleur équilibre entre l'apprentissage des mécanismes fondamentaux et l'initiation à la diversité des espèces et des milieux, ce qui suppose le maintien d'une recherche de qualité dans ces domaines.

Les disciplines scientifiques concernées par la biodiversité sont nombreuses et évoluent vite. Le besoin de formation réciproque est donc permanent, et doit pouvoir être satisfait de façon souple et adaptée aux situations, ce qui est loin d'être le cas en France. Les actions de formation permanente, stages ou séminaires, sont pourtant essentielles pour mobiliser les groupes, qui sont actifs mais restent souvent isolés.

Au niveau des formations supérieures, qu'elles soient doctorales ou appliquées, il faut veiller non seulement à ne pas dégarnir, mais aussi à renforcer notre dispositif. Ce renforcement est particulièrement important pour répondre aux demandes internationales, en particulier dans le monde francophone. Dans certains cas, de nouveaux cadres administratifs devront être trouvés ; il arrive souvent que des formations existent ailleurs en anglais ou en espagnol, alors que nous éprouvons beaucoup de difficultés pour mettre sur pied des formations similaires en français, malgré les sollicitations d'organismes internationaux. Lorsqu'on y parvient, il est navrant de constater que gérer des bourses ou des indemnités de stages pour des étrangers se traduit en France par des difficultés administratives pratiquement insurmontables.

L'information des citoyens

« Une politique de la diversité ne relève pas seulement de quelques spécialistes... Tous les hommes sont concernés à travers leur mode d'existence ; chacun doit savoir que son propre comportement quotidien de citoyen, de travailleur, de consommateur, de vacancier, de promeneur, de jardinier amateur, etc., est important. » (Cauderon, 1989).

Ce constat va bien plus loin qu'il n'y paraît. Dans notre société en voie de mondialisation, les forces qui poussent vers plus d'uniformité seront de plus en plus puissantes. La diversité à tous les niveaux ne sera entretenue que de façon consciente et organisée. C'est là un problème proprement politique. On pourrait ajouter avec Cauderon que la diversité des points de vue sur la diversité est le meilleur garant du maintien de cette dernière.

Afin de permettre aux citoyens d'être des acteurs responsables, il est primordial d'améliorer l'accès à une information de qualité. Car si chacun peut agir, il n'en reste pas moins que chaque domaine a ses caractéristiques scientifiques et techniques incontournables. La bonne volonté ne suffit pas ; elle peut même avoir l'effet inverse de celui recherché. Si les groupes et structures qui détiennent l'information et mènent les actions les plus sérieuses ne le font pas savoir par excès de modestie, d'autres profiteront de l'effet de mode pour orienter le débat sur des bases moins rationnelles. Le rôle du secteur associatif est à cet égard essentiel, car il est un lieu privilégié de confrontation de la demande sociale avec le savoir et le pouvoir.

Les scientifiques ont une responsabilité particulière à assumer. A une époque où la science paraît avoir partie liée avec la technologie et l'industrie, il leur faut montrer qu'ils se préoccupent aussi de la qualité de l'environnement, et pas seulement quand des marchés industriels sont en jeu. Certains scientifiques ont jugé bon d'intervenir avant le Sommet de Rio en rendant public un « appel d'Heidelberg » pour mettre en garde contre un écologisme irrationnel qui irait à l'encontre de la science et de l'industrie, facteurs du progrès humain. Cet appel était signé d'un certain nombre de prix Nobel. Au-delà de ses relents d'arrogance et de scientisme naïf que l'on croyait dépassés, cet appel a navré les nombreux scientifiques impliqués dans la gestion de l'environnement et l'écodéveloppement. Il eût été plus opportun d'appeler la communauté scientifique à se mobiliser pour la gestion de la biosphère. Si l'on veut que l'écologie ait des bases scientifiques, le moyen le plus efficace est bien d'y consacrer des moyens humains et financiers suffisants. On ne peut certes plus reprocher aux scientifiques de ne pas être à l'écoute des besoins des industriels. Il leur reste à écouter les autres demandes sociales.

Les réglementations

La tendance spontanée des protecteurs de la nature est de demander l'élaboration de lois et règlements spécifiques pour atteindre cet objectif. On peut dire que les mesures prises depuis une quinzaine d'années commencent à former un ensemble cohérent. Mais comme dans de nombreuses questions d'environnement, on ne peut se contenter de mesures spécifiques pour gérer la biodiversité, alors que les autres activités humaines n'en tiendraient aucun compte.

Le souci de la biodiversité doit se retrouver dans toute notre politique d'aménagement du territoire et d'occupation des sols. Hormis les espaces remarquables à un titre ou un autre, il faudra aussi veiller à assurer une gestion optimale des milieux dits banals. Il serait illusoire de limiter l'effort de gestion des milieux à quelques îlots « naturels ».

La politique internationale

La gestion de la biodiversité se conçoit au niveau international. C'est évident quand on considère des espèces dont la répartition est à l'échelle des continents, ou des espèces migratrices. Dans le cas des plantes cultivées, les centres de diversité se trouvent souvent dans un autre continent que celui où elles sont produites en masse. Comme une majorité de ces centres sont situés dans des pays en développement, et que les enjeux économiques liés à la commercialisation de variétés améliorées sont importants, on a vu se développer une polémique internationale sur le « pillage » des ressources génétiques des pays du Sud par les pays du Nord. De plus, comme nous l'avons dit, les pays du Sud, écrasés par leur démographie et leurs problèmes de développement, tendent à considérer que l'utilisation de leur biodiversité est bien plus importante que sa préservation.

Enfin, pour des raisons historiques et économiques, les connaissances et les collections sur la biodiversité des pays du Sud se trouvent majoritairement dans les pays du Nord. Nous avons le devoir moral de rendre ce patrimoine accessible aux chercheurs et utilisateurs du Sud.

Un constat d'absence

Mis à part quelques exceptions brillantes, les Français restent largement à l'écart des actions internationales. Une preuve en est donnée par les derniers ouvrages de synthèse qui ont été publiés à l'occasion de Rio, et qui donnent la liste complète des organismes et des personnes qui ont contribué à leur réalisation (Sauver la planète, 1991 ; WRI et al., 1992 ; WCMC, 1992). Les contributeurs français se limitent à 3 sur 813, 5 sur 246 et 10 sur 505 respectivement.

Pourtant, l'expérience montre que nous avons souvent des approches originales, qui sont appréciées quand nous savons les faire connaître. Par ailleurs, nous sommes l'un des rares pays à avoir maintenu un important dispositif de recherche dans le monde tropical, avec l'ORSTOM, le CIRAD et le Muséum entre autres.

Le multinational et la francophonie

Nous nous heurtons à un obstacle bien connu, celui de la langue. Ce n'est pas ici le lieu d'un plaidoyer politique pour la francophonie, et ce que nous dirons concerne bien d'autres domaines que la biodiversité. Mais il convient d'identifier clairement les problèmes que nous rencontrons, afin d'y apporter des solutions pragmatiques et efficaces.

Chacun a pu constater la tendance des anglophones à ignorer les travaux publiés dans d'autres langues. On peut le regretter, mais il semble difficile d'inverser cette tendance, à une époque où la quantité d'information à assimiler ne fait que s'accroître, et où l'histoire s'accélère. Cette situation ne peut être contrecarrée que par une action volontariste de valorisation des données accumulées depuis un siècle et plus, en particulier dans les régions que nous avons le plus étudiées, comme l'Afrique. Personne ne le fera à notre place.

La place du français dans les relations internationales fait l'objet de beaucoup d'incompréhension entre diplomates et scientifiques. La connaissance des langues est un élément fondamental du métier des diplomates, dont les correspondants étrangers comprennent le plus souvent le français. Il n'en est pas de même pour les scientifiques, qui visent avant tout l'efficacité de la communication, et ont tendance à faire la sourde oreille aux injonctions politiques. Au-delà du débat stérile entre anglophobes et anglomanes, seule une politique résolue d'information permettra de contrebalancer la tendance mondiale à la marginalisation des non-anglophones. Pour participer activement aux actions internationales, il nous faut publier davantage, en français et aussi en anglais. Cette politique concerne aussi bien les résultats de la recherche que les ouvrages ou plaquettes de synthèse, les périodiques et l'ensemble des médias. Elle suppose l'existence en France même d'un débat de qualité sur ces questions.

Que faisons-nous actuellement ? Alors que des pays comme les États-Unis donnent une préférence de plus en plus nette à la coopération bilatérale, la France donne la préférence politique à des structures multilatérales, qu'il s'agisse du système des Nations unies ou de la Banque mondiale. Nous n'en sommes pas payés de retour en termes de publications en français, et il n'est même pas sûr que les équipes françaises puissent bénéficier à la mesure de leurs capacités des crédits ainsi dégagés.

Pour coopérer, il faut exister

Dans bien des domaines (banques de gènes, bases de données, génie écologique...), nous ne disposons pas en France des structures susceptibles d'être les interlocuteurs des projets et réseaux internationaux, où nous nous manifestons de façon beaucoup trop timide.

Or nous avons vu apparaître aux États-Unis par exemple des structures comme le World Resources Institute ou Conservation International pour n'en citer que deux, qui ont d'emblée été en mesure de contracter avec les organismes internationaux. Un projet de loi américain prévoit par ailleurs la création d'un Centre national de recherches sur la biodiversité qui serait placé auprès de la Smithsonian Institution.

Il nous faut en France créer ou conforter des structures analogues, chargées de coordonner les actions des équipes françaises, de veiller à leur participation aux actions que le processus de Rio va impulser et de conseiller les pouvoirs publics. Notre responsabilité dépasse d'ailleurs le niveau national, car nous sommes l'un des pays francophones à avoir la capacité de développer une politique d'information en français, à commencer par la rédaction ou la traduction d'ouvrages de synthèse à vocation internationale. De telles structures seraient également bienvenues au niveau européen, où la France ne participe pas aux débats et aux décisions à la hauteur de ses moyens et de ses travaux.

Un devoir d'exemplarité

La France présente la caractéristique d'être présente dans plusieurs régions tropicales, grâce à ses DOM-TOM. Si nous voulons être crédibles au niveau international, nous avons le devoir d'y avoir un comportement exemplaire en matière de conservation de la biodiversité. Ces territoires nous offrent aussi la possibilité de développer un dispositif d'étude et de conservation dans de nombreuses régions biogéographiques, et nous pourrions contribuer efficacement à l'animation des réseaux régionaux qui se constituent. Il est à souhaiter à cet égard que les discussions en cours sur la Guyane débouchent enfin.

Vers une stratégie nationale de la biodiversité

La protection de la nature est passée par plusieurs stades. De la protection d'espaces remarquables, on est passé au souci de protéger des espèces menacées ou endémiques, et maintenant des espèces qui constituent des ressources génétiques pour l'amélioration d'espèces domestiques.

Nous avons ainsi acquis un savoir-faire précieux. Mais il nous faut franchir une nouvelle étape pour répondre aux défis de cette fin de siècle que sont les pressions humaines et les changements globaux. Délimiter des zones protégées alors que le reste du territoire serait abandonné au bétonnage ou à l'intensification à outrance serait illusoire. Il nous faut inventer une nouvelle philosophie de la conservation, dans laquelle serait intégrée l'évolution de la nature ordinaire et des environnements urbains, autour des noyaux durs de conservation que constituent les espaces protégés. C'est l'ensemble du territoire qu'il faut gérer de façon écologiquement rationnelle. Chaque système d'utilisation du territoire ou des ressources doit être jaugé à l'aune de sa viabilité à long terme.

Le nombre des structures et des dispositions réglementaires s'est sensiblement accru ces dernières années : Secrétariat faune-flore, parcs nationaux, parcs naturels régionaux, réserves naturelles, arrêtés de biotope, conservatoires botaniques nationaux, conservatoires régionaux d'espaces naturels, Conservatoire du Littoral, Bureau des ressources génétiques... D'autres sont pluriséculaires comme le Muséum national d'histoire naturelle, qui a vocation à jouer un rôle central dans l'étude de la biodiversité, et dont les problèmes ne peuvent pas être éludés indéfiniment. Il peut s'avérer nécessaire de créer de nouvelles structures. Mais la tâche la plus importante consiste, après avoir fait l'inventaire de celles qui existent, à s'assurer qu'elles contribuent efficacement à la gestion de la biodiversité, qu'elles sont dotées des moyens humains et financiers qui leur permettent de le faire, qu'elles se coordonnent entre elles et qu'elles s'ouvrent à l'ensemble des acteurs pour répondre à l'enjeu.

Alors que nos ancêtres s'étaient lancés avec enthousiasme dans l'inventaire du monde vivant, les décideurs d'aujourd'hui semblent reculer devant l'immensité de la tâche. Et pourtant, jamais dans l'histoire nous n'avons eu de moyens scientifiques et techniques plus importants, et qui nous permettent de travailler aussi efficacement. Il ne s'agit certes pas de s'engager dans une nouvelle vague de descriptionnite ou de collectionnite sans perspective. Chaque secteur doit faire l'objet d'une réflexion approfondie, qui s'alimentera utilement d'inventaires et de colloques préalables. Les inventaires des collections ou des groupes actifs dans un domaine précis permettent de cerner l'étendue du potentiel sur lequel peut s'appuyer une politique nationale. L'expérience montre à la fois que ce potentiel est largement méconnu, et que bien des groupes sont isolés et sans moyens. Les colloques sectoriels quant à eux sont essentiels dans des domaines où l'information passe mal, et où les décideurs sont soumis à des signaux contradictoires venant de lobbies variés. En suscitant le débat le plus large, ils jouent le rôle d'événement fondateur, à condition que leurs recommandations soient ensuite étudiées au bon niveau et suivies d'effets, ce qui suppose une attention vigilante de la part d'une autorité qui en ait la mission, la compétence et les moyens. Cette autorité a nécessairement une vocation interministérielle et inter-organismes, seule à même de dépasser les particularismes au bénéfice d'une vision globale de la biodiversité. C'est pourquoi une attention particulière devra être portée aux projets concertés qui favorisent le dialogue et l'intégration des différentes approches de la biodiversité.

Le temps n'est plus aux querelles de compétence ou au repli sur des catégories scientifiques ou administratives étanches, repli qui traduit surtout une sous-estimation de l'importance actuelle de la surveillance écologique du territoire. L'enjeu scientifique, social et international nous commande de mobiliser tous nos moyens, et ils sont importants, avant que l'opinion publique nous demande des comptes.


La biodiversité continuera de disparaître à un rythme accru si les pays du Sud ne se développent pas, si ceux du Nord ne modifient pas leurs comportements. Elle sera mise à mal si nous ne maîtrisons pas les changements du climat. Bref, la biodiversité est l'une des facettes des nombreux problèmes que notre monde doit affronter en cette fin de siècle. Au-delà de toutes ses ambiguïtés, le Sommet de la Terre de Rio marquera, nous l'espérons, le début d'une nouvelle ère dans l'histoire des relations de nos sociétés avec la nature. A Rio, la France a affiché avec éclat sa volonté politique d'être à la pointe du mouvement pour l'environnement et le développement. Il convient maintenant de transformer cette intention en mesures politiques et techniques à la mesure de l'enjeu.