Poiriers (Candolle, 1882)

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Noms acceptés : Pyrus communis L. (poirier commun), Pyrus nivalis Jacq. (poirier à poiré), Pyrus ussuriensis Maxim. (poirier de l'Oussouri) ou Pyrus pyrifolia (Burm.) Nakai (nashi)

Pêcher
Alphonse de Candolle, Origine des plantes cultivées, 1882
Pommier

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Poirier commun. — Pyrus communis Linné.

Le Poirier se montre à l'état sauvage dans toute l'Europe tempérée et dans l'Asie occidentale, en particulier en Anatolie, au midi du Caucase et dans la Perse septentrionale 1, peut-être même dans le Cachemir, mais ceci est très douteux 2. Quelques auteurs admettent que l'habitation s'étend jusqu'en Chine. Cela tient à ce qu'ils considèrent le Pyrus sinensis, Lindley, comme appartenant à la même espèce. Or l'inspection seule des feuilles, où les dentelures sont terminées par une soie fine, m'a convaincu de la diversité spécifique des deux arbres 3.

Notre Poirier sauvage ne diffère pas beaucoup de certaines variétés cultivées. Il a un fruit acerbe, tacheté, de forme amincie dans le bas ou presque sphérique, sur le même pied 4. Pour beaucoup d'autres espèces cultivées, on a de la peine à distinguer les individus venant d'une origine sauvage de ceux que le hasard des transports de graines a fait naître loin des habitations. Dans le cas actuel, ce n'est pas aussi difficile. Les Poiriers se trouvent souvent dans les forêts, et ils atteignent une taille élevée, avec toutes les conditions de fertilité d'une plante indigène 5. Voyons cependant si, dans la vaste étendue qu'ils occupent, on peut soupçonner une existence moins ancienne ou moins bien établie dans certaines contrées que dans d'autres.

On ne connaît aucun nom sanscrit pour la poire, d'où il est permis d'affirmer que la culture dans le nord-ouest de l'Inde date d'une époque peu ancienne, et que l'indication, d'ailleurs trop vague, de pieds spontanés dans le Cachemir, n'a pas d'importance. Il n'y a pas non plus de noms hébreux ou araméens 6, mais cela s'explique par le fait que le Poirier ne s'accommode pas des pays chauds dans lesquels ces langues étaient parlées.

Homère, Théophraste et Discoride mentionnent le Poirier sous les noms d'Ochnai, Apios ou Achras. Les Latins l'appelaient Pirus ou Pyrus 7, et ils en cultivaient un grand nombre de

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1. Ledebour, Fl. ross., 2, p. 94 ; et surtout Boissier, Fl. orient., 2, p. 653, qui a vérifié plusieurs échantillons.

2. Sir J. Hooker, Fl. brit. India, 2, p. 374.

3. Le P. sinensis décrit par Lindley est mal figuré quant aux dentelures des feuilles dans la planche du Botanical register, et au contraire parfaitement bien dans celle du Jardin fruitier du Muséum, de Decaisne. C'est la même espèce que le P. ussuriensis, Maximowicz, de l'Asie orientale.

4. Il est figuré très bien dans le nouveau Duhamel, 6, pl. 59, et dans Decaisne, Jardin fruitier du Muséum, pl. 1, flg. B et C. Le P. Balansæ, pl. 6, du même ouvrage, paraît semblable, selon l'observation de M. Boissier.

5. C'est le cas, par exemple, dans les forêts de la Lorraine, d'après les observations de Godron, De l'origine probable des Poiriers cultivés, br. in-8°, 1873, p. 6.

6. Rosenmüller, Bibl. Altertk. ; Löw, Aramaeische Pflanzennamen, 1881.

7. L'orthographe Pyrus, adoptée par Linné, se trouve dans Pline, Historia, ed. 1631, p. 301. Quelques botanistes ont voulu raffiner en écrivant Pirus, et il en résulte que, pour une recherche dans un livre moderne, il faut consulter l'index dans deux endroits, ou risquer de croire que les


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variétés, du moins à l'époque de Pline. Les peintures murales de Pompeia montrent souvent cet arbre avec son fruit 1.

Les lacustres de Suisse et d'Italie récoltaient les pommes sauvages en grande quantité, et dans ces provisions il s'est trouvé quelquefois, mais rarement, des poires. M. Heer en a figuré une des stations de Wangen et Robenhausen, sur laquelle on ne peut se méprendre. C'est un fruit aminci dans le bas, ayant 28 millimètres de long et 19 de large, coupé longitudinalement de manière à montrer une chair fort peu épaisse autour de la partie cartilagineuse centrale 2. On n'en a pas trouvé dans les stations du lac du Bourget, en Savoie. Dans celles de Lombardie, le professeur Ragazzoni 3 a trouvé une poire, coupée en long, ayant 25 millimètres sur 16. Elle était à Bardello, dans le lac de Varese. Les poires sauvages figurées dans le Nouveau Duhamel ont 30-33 millimètres, sur 30-32, et celles du Laristan, figurées dans le Jardin fruitier du Muséum sous le nom de P. Balansæ, qui me paraissent de la même espèce et d'origine bien spontanée, ont 26-27 millimètres sur 24-25. Dans ces poires sauvages actuelles la chair est un peu plus épaisse, mais les anciens lacustres avaient fait sécher leurs fruits après les avoir coupés en long, ce qui doit en avoir diminué l'épaisseur. Les stations indiquées n'accusent la connaissance ni des métaux ni du chanvre ; mais, vu leur éloignement de localités plus civilisées des temps anciens, surtout lorsqu'il s'agit de la Suisse, il est possible que les restes découverts ne soient pas antérieurs à la guerre de Troie ou à la fondation de Rome.

J'ai cité trois noms de l'ancienne Grèce et un nom latin, mais il y en a beaucoup d'autres : par exemple, en arménien et géorgien, Pauta ; en hongrois, Vatzkor ; dans les langues slaves, Gruscha (russe), Hrusska (bohême), Kruska (illyrien). Des noms analogues au Pyrus des Latins se trouvent dans les langues celtiques : Peir (irlandais), Per (cymrique et armoricain) 4. Je laisse les linguistes faire des conjectures sur l'origine plus ou moins aryenne de plusieurs de ces noms et du Birn des Allemands, mais je note leur diversité et multiplicité comme un indice d'existence fort ancienne de l'espèce depuis la mer Caspienne jusqu'à l'Atlantique. Les Aryas n'ont sûrement pas emporté dans leurs migrations vers l'ouest des poires ou des pépins de poires ; mais, s'ils ont retrouvé en Europe un fruit qu'ils connaissaient, ils lui auront donné le nom ou les noms usités chez eux, tandis que d'autres noms an-

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Poiriers ne sont pas dans l'ouvrage. En tout cas le nom des anciens est un nom vulgaire, mais le nom vraiment botanique est celui de Linné, fondateur de la nomenclature adoptée, et Linné a écrit Pyrus.

1. Comès, Ill. piante dipinti Pompeiani, p. 39.

2. Heer, Pfahlbauten, p. 24, 26, fig. 7.

3. Sordelli, Notizie staz. lacustre di Lagozza, p. 37.

4. Nemnich, Polyglott. Lexicon Naturgesch. ; Ad. Pictet, Origines indo-européennes, 1, p. 277 ; et mon Dictionnaire manuscrit de noms vulgaires.


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térieurs ont pu continuer dans quelques pays. Comme exemple de ce dernier cas, je citerai deux noms basques du Poirier, Udarea et Madaria 1, qui n'ont aucune analogie avec les noms asiatiques ou européens déjà connus. Les Basques étant probablement des Ibères subjugués et refoulés vers les Pyrénées par les Celtes, l'ancienneté de leur langue est très grande, et, pour l'espèce en question, il est clair qu'ils n'ont pas reçu les noms des Celtes ou des Romains.

En définitive, on peut regarder l'habitation actuelle du Poirier de la Perse septentrionale à la côte occidentale de l'Europe tempérée, principalement dans les régions montueuses, comme préhistorique et même antérieure à toute culture. Il faut ajouter néanmoins que dans le nord de l'Europe et dans les îles britanniques la fréquence des cultures a dû étendre et multiplier des naturalisations d'une époque relativement moderne, qu'on ne peut guère distinguer maintenant.

Je ne saurais me ranger à l'hypothèse de Godron, que les nombreuses variétés cultivées proviennent d'une espèce asiatique inconnue 2. Il semble qu'elles peuvent se rattacher, comme le dit Decaisne, au P. communis ou au P. nivalis, dont je vais parler, en admettant les effets de croisements accidentels, de la culture et d'une longue sélection. D'ailleurs on a exploré l'Asie occidentale assez complètement pour croire qu'elle ne renferme pas d'autres espèces que celles déjà décrites.

Poirier Sauger. — Pyrus nivalis, Jacquin.

On cultive en Autriche, dans le nord de l'Italie et dans plusieurs départements de l'est et du centre de la France, un Poirier qui a été nommé par Jacquin Pyrus nivalis 3, à cause du nom allemand Schneebirn, motivé par l'usage des paysans autrichiens d'en consommer les fruits quand la neige couvre les montagnes. On le nomme en France Poirier Sauger, parce que les feuilles ont en dessous un duvet blanc qui les fait ressembler à la Sauge. Decaisne 4 regardait toutes les variétés de Saugers comme dérivant du Pyrus Kotschyana, Boissier 5, qui croît spontanément dans l'Asie Mineure. Celui-ci prendrait alors le nom de nivalis, qui est le plus ancien.

Les Saugers cultivés en France pour faire du poiré sont devenus sauvages, çà et là, dans les forêts 6. Ils constituent la

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1. D'après une liste de noms de plantes communiquée par M. d'Abadie à M. le professeur Clos, de Toulouse.

2. Godron, l. c., p. 23.

3. Jacquin, Flora austriaca, 2, p. 4, pl. 107.

4. Decaisne, Jardin fruitier du Muséum, Poiriers, pl. 21.

5. Decaisne, ibid., pl. 18, et introduction, p. 30. Plusieurs variétés de Saugers, dont quelques-unes ont de gros fruits, sont figurées dans le même ouvrage.

6. Boreau, Flore du centre de la France, éd. 3, v. 2, p. 236.


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masse des Poiriers dits à cidre, qui se distinguent par la saveur acerbe du fruit, indépendamment des caractères de la feuille.

Les descriptions des Grecs et des Romains sont trop imparfaites pour qu'on puisse constater s'ils possédaient cette espèce. On peut le présumer cependant, puisqu'ils faisaient du cidre 1.

Poirier de Chine. — Pyrus sinensis Lindley 2.

J'ai déjà mentionné cette espèce, voisine du Poirier commun, qui est sauvage en Mongolie et Manchourie 3 et qu'on cultive soit en Chine soit en Japon.

Son fruit, plus beau que bon, est employé pour compotes. Il est trop nouveau dans les jardins européens pour qu'on ait cherché à le croiser avec nos espèces, ce qui arrivera peut-être sans qu'on le veuille.

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1. Palladius, De re rustica, 1. 3, c. 25. On employait pour cela « Pira sylvestria, vel asperi generis. »

2. Le Coignassier de Chine avait été appelé par Thouin Pyrus sinensis. Malheureusement Lindley a donné le même nom à un véritable Pyrus.

3. Decaisne (Jardin fruitier du Muséum, Poiriers, pl. 5) a vu des échantillons de ces deux pays. MM. Franchet et Savatier l'indiquent, au Japon, seulement comme cultivé.