Palmier nain (Trabut, Algérie Agricole, 1906)

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Palmier nain



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Le Chamerops humilis, plus souvent connu sous le nom de Palmier nain, a joué dans l'histoire de la colonisation un rôle qui est pour lui un titre à la reconnaissance publique. Il en joue actuellement encore un non moins humain auprès d'une population indigène nombreuse.


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Lorsque Bugeaud créa ses premiers villages au Sahel, ses colons étaient perdus dans le lentisque qui en occupait les terres graveleuses, le dyss qui poussait dans les marnes et le palmier nain qui peuplaient les terres franches. Aussi le terme de terres à Palmier nain était-

Palmier nain (Chamerops humilis)

il l'équivalent de bonnes terres. Mais la carotte, c'est-à-dire le tronc du palmier était profondément enfoncée dans le sol et dur à arracher. Alors on défrichait de préférence les terres à lentisques qui donnaient du bois de chauffage et, à égal travail, permettaient de mettre une plus grande surface en culture. Mais à cette époque


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les concessions de 6 hectares étaient insuffisantes pour nourrir une famille et lorsque les rations militaires manquèrent, ce fut la misère noire dans les villages du Sahel. C'est vers cette époque que MM. Averseng et Delorme eurent l'idée de faire du crin végétal avec la fibre des feuilles du Palmier nain.

Découvert en 1847, le crin végétal fut d'abord fabriqué à Toulouse. Puis l'industrie s'implanta en Algérie même et il n'est pas exagéré de dire que de 1860 à 1880, époque à laquelle la plantation de la vigne conduisit au défrichement rapide des coteaux du Sahel y amena une aisance jusqu'alors inconnue et une plus-value inespérée des terres, les familles de colons vécurent de la fabrication du crin végétal.

Femmes et enfants ramassèrent les feuilles, tous les peignèrent et tous les mois les chariots chargés, transportaient le produit à Alger et ramenaient en échange de la farine et des vêtements. Le palmier nain a presque seul maintenu la population Mahelma, de Saint-Amélie, de Saint-Ferdinand, de Douéra, de Crescia et encore une partie de celle de Chéragas.

Les villages de l'Est et surtout de l'Ouest de la Mitidja y ont longtemps trouvé une source de profits importants.

Aujourd'hui toute la matière première, grâce à la vigne, y a disparu sous la pioche des défricheurs. Pour retrouver du Palmier nain, il faut s'éloigner des grands centres. C'est ainsi que de Nemours à Beni-Saf et Aïn-Temouchent, dans la vallée du Chéliff, dans la petite Kabylie, les montagnes peu élevées de l'arrondissement de Bône, le Palmier nain fait vivre désormais une armée d'Indigènes tant ramasseurs que peigneurs.


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Aujourd'hui les peignes ont presque disparu et le crin n'est plus fabriqué qu'exceptionnellement par les familles qui se partagèrent autrefois le travail depuis le ramassage de la feuille jusqu'au cordelage.

Les Indigènes se contentent de cueillir la feuille du Palmier nain et de la transporter aux usines.

Aussi y arrive-t-elle abondante, les mauvaises années et aux époques de chômage, tandis qu'elle est rare pendant les labours et les moissons.

Le prix de la feuille varie entre 1 fr. 75 et 2 fr. le quintal.

Les procédés de transformation du palmier nain en crin, ont franchi trois phases ascendantes depuis l'époque de la découverte.

La machine primitive exige la main de l'homme pour le peignage du palmier. Elle est constituée par une table rectangulaire très épaisse longue de 1 mètre et large de 0 mètre 30 centimètres sur le devant de laquelle et pratiquée, dans toute la longueur, une ouverture de 4 centimètres environ. Les deux panneaux, qui maintiennent cette table à 1 mètre de hauteur, sont fixés sur deux solives parallèles qui sont la base de la machine. De ces solives, et sur l'arrière de celles-ci, partent deux montants qui vont obliquement se fixer sur les panneaux à 30 ou 40 centimètres de hauteur : ces deux montants sont eux-mêmes munis, vissés en leur milieu et en dedans, de demi bagues en fer dans lesquelles passe une rondelle en bois qui peut librement s'y mouvoir. Sur cette rondelle est assujettie, par l'une de ses extrémités, une planche dont l'autre extrémité est projetée en avant de la peigneuse en passant entre les deux panneaux ; sur les bords de cette


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planche, dans le milieu de la longueur, sont fixés les bouts d'une tringle en fer recourbée en forme d'U, dont l'arc supérieur passe dans la rainure de la table.

Entre le plancher de celle-ci et la partie de la tringle qui la dépasse on place un paquet de Palmier nain, les pointes tournées vers l'extérieur ; l'ouvrier monte sur la planche qui forme levier grâce au jeu de la rondelle sur laquelle elle est fixée, elle attire vers le bas de la tringle en fer qui, rencontrant l'obstacle que forme le palmier nain, le maintient dans une immobilité parfaite.

Le peigné est fait d'un arc en bois dur garni de lames en acier trempé dites alènes. L'ouvrier le tient des deux mains, les lames tournées dans sa direction, il le lance avec force sur les feuilles et l'attire à lui. Après plusieurs exécutions de ce mouvement et lorsqu'il juge le crin assez fin, il peigne la partie inférieure du paquet qui n'a pu encore être convenablement travaillée ; ensuite il procède à la même opération pour la partie des feuilles demeurées sur la table durant le premier peignage.

Ce labeur demande une grande habitude et procure des fatigues extrêmes : on comprend donc l'exigence des ouvriers qui y sont employés, pour la rémunération de leurs peines.

La peigneuse primitive n'a cependant pas été abandonnée. Elle est encore utilisée par les industriels dont le chiffre minime d'affaires ne permet pas une installation coûteuse ; dans les tribus, les Indigènes eux-mêmes détiennent de ces machines mises à leur disposition par des commerçants auxquels ils livrent du crin au lieu de Palmier nain. Enfin quelques fabricants persistent


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à l'employer afin d'obtenir une qualité supérieure de crin, le surchoix dont ils ont en quelque sorte le monopole.

Il paraît en effet démontré par l'expérience qu'en cette matière, le travail de l'homme, moins violent, plus délicat produit un crin plus fin et beaucoup plus long. D'autre part il n'en résulte qu'un faible déchet alors que les peigneuses mécaniques arrachent le crin, le brisent et laissent choir une grande quantité de feuilles imparfaitement travaillées que la trituration à laquelle elles ont été soumises ne permet plus de transformer en marchandise de bonne qualité.

A la peigneuse à la main a succédé le tambour. Celui-ci est formé par un cylindre dont l'axe en fer est mis en mouvement par une force motrice quelconque, vapeur ou eau. Ce cylindre est garni de lames en acier minces et effilées : il est placé dans une enveloppe au centre de laquelle il se meut librement. La partie antérieure de cette enveloppe est faite d'une plaque de fer sur la gauche de laquelle est pratiquée une large ouverture rectangulaire : de celle-ci et à la partie inférieure, part, horizontalement, vers la droite, une rainure à laquelle intérieurement fait face le tambour. On met ordinairement plusieurs tambours à la suite les un des autres.

L'ouvrier assis, ayant l'ouverture rectangulaire à sa gauche, saisit des deux mains une poignée de Palmier nain, l'introduit les pointes en avant, par celle-ci et le fait courir de gauche à droite et de droite à gauche dans la rainure : toute la partie qui se trouve dans l'intérieur de l'enveloppe est peignée par les lames du tambour. L'ouvrier recommence la même opération


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pour la portion des feuilles qu'il maintenait dans les mains, en saisissant alors le Palmier par la partie peignée, durant ce travail il présente au tambour tous les côtés du paquet de palmier afin que le peignage soit uniforme.

L'operation n'est pas sans danger pour le travailleur ; il doit en maintenant le palmier, opposer une grande force de résistance à la vitesse du tambour qui n'est pas inférieure à 650 ou 700 tours à la minute. On a vu très souvent des imprudents ou des maladroits se laisser gagner par le tambour ; le pouce de la main droite, le plus rapproché de la rainure, y est alors entraîné et se trouve mis en lambeaux par les lames : il en résulte d'horribles blessures qui, dans de nombreux cas, nécessitent l'amputation.

Le tambour est très en usage dans la province d'Oran il a presque disparu dans celle d'Alger.

Ces accidents, malheureusement fréquents, suggérèrent de bonne beure l'idée de doter, l'industrie du crin végétal, de machines perfectionnées supprimant les risques de mutilation pour les ouvriers et pouvant produire une plus grande somme de travail que les tambours, dans un temps identique. La peigneuse mécanique a réalisé ce rêve : en voici une description sommaire.

Deux chaînes sans tin, l'une supérieure, l'autre inférieure, sont placées l'une contre l'autre à 1 m 50 de hauteur et se meuvent d'avant en arrière ; elles tournent à chacune de leurs extrémités autour de roues crénelées dans les rainures desquelles leurs maillons s'encastrent exactement. A droite et à gauche de ces chaînes sont deux groupes de tambours en tronc de cône garnis de lames en acier trempé.

Ces premières cbaînes ne dépassent pas le milieu de


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la machine : mais alors deux autres chaînes sans fin placées un peu sur la gauche et animées du même mouvement, leur font suite. A ces deux dernières chaînes ne font face que deux tambours sur la droite, il existe aussi sur la gauche un tambour, mais il est indépendant de la machine et peut être séparé sans inconvénient.

Un ouvrier, appelé engreneur, alimente la machine en palmier : les extrémités extérieures des deux premières chaînes, en raison de la convexité des roues autour desquelles elles tournent, laissent entre elles, un écartement qui peut être agrandi ou réduit à volonté. L'engreneur présente à cet écartement un paquet de feuilles, les pointes du côté gauche : elles sont aussitôt saisies entre les deux chaînes et entraînées avec elles. Elles rencontrent tout d'abord un premier groupe de deux tambours, l'un à droite, l'autre à gauche tournant tous deux de droite à gauche. Il en résulte que le tambour de droite peigne la partie supérieure des feuilles tandis que celui de gauche peigne la partie inférieure.

Lorsqu'elles arrivent au deuxième groupe de tambours le travail inverse est opéré : car ceux-ci tournent de gauche à droite si bien que celui de droite pratique le peignage à la partie inférieure des feuilles et celui de gauche à la partie supérieure. C'est alors que le Palmier nain, abandonné par les premières chaînes est aussitôt pris, vers son extrémité gauche, par les deuxièmes. L'extrémité droite, c'est-à-dire la naissance de la feuille la plus pénible à peigner qui présente encore des fibres mal travaillées et la partie tenue entre les premières chaînes qui n'a pu être soumise à l'opération du début, sont alors peignées, le premier tambour


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tournant de gauche à droite, la seconde de droite à gauche.

La grande difficulté était d'assurer le maintien du Palmier nain entre les chaînes sans que la vitesse des tambours puissent l'entraîner. Ce résultat est obtenu grâce à de puissants ressorts qui pèsent sur les chaînes supérieures au moyen de roulettes. Quant aux chaînes inférieures, elles courent sur une rainure en fer fixe ; la structure particulière des chaînes contribue également à assujettir entre elles le Palmier.

Mais lorsqu'il arrive en face du dernier tambour, les deuxièmes chaînes présentent le même écartement que les premières à l'entrée de la machine, les ressorts disparaissent et la filasse, entraînée par la vitesse du tambour, est projetée par dessous et à l'extérieur, tout en étant éparpillée.

Sous chaque tambour sont des vides dans lesquels tombent les déchets, ceux-ci sont ramassés par des enfants qui les livrent à un ouvrier dont le rôle est de les peigner au moyen du tambour indépendant dont il est parlé plus haut.

La vitesse est communiquée à chaque machine par un arbre de couche placé horizontalement au-dessus d'elle, dans le sens de la longueur, à une hauteur de 3 mètres : des courroies que soutiennent des poulies fixes sur l'arbre de couche actionnent les tambours : quant aux chaînes elles sont mues par une vis sans fin placée au centre de l'arbre de couche et qui met en mouvement un engrenage de cinq roues.

Le crin, au sortir des peigneuses n'a pas encore acquis toutes ses qualités marchandes. Il est aussitôt étendu sur de vastes aires pour être complètement


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séché : on le retourne à de fréquentes reprises, soit avec des fourches, soit avec des fanneuses identiques à celles employées pour les fourrages. Cette opération arrivée à son terme, le crin est mis en mulons puis livré aux cordeurs.

Ceux-ci usent des mêmes procédés que pour le chanvre. Le cordeur tient sous son bras droit une grosse quantité de crin, il forme une boucle qu'il passe dans un crochet auquel une roue, mue par un ouvrier, imprime un rapide mouvement de rotation. Le cordeur s'éloigne peu à peu en laissant progressivement glisser entre ses doigts les filaments qui s'enchevêtrent, se tordent : il en résulte un lien auquel on donne une longueur déterminée. Lorsque le cordeur est sur le point de s'arrêter, l'ouvrier préposé à la roue l'abandonne et se munit d'un instrument fait d'une tige de fer de 20 à 25 centimètres, séparée du manche en bois par une plaque également en fer.

Il est remplacé à la roue par un ouvrier plus robuste qui donne à celle-ci une plus grande accélération. Quant à lui, étant à gauche de la corde, il place son outil à droite de celle-ci la pointe dirigée vers la terre, lorsque le fileur s'arrête d'un mouvement rapide il enroule la corde autour de la tige de son instrument : il s'éloigne alors insensiblement et la corde affecte la forme d'un tire-bouchon ou d'un ressort très serré. Elle est ensuite pliée en deux.

Cette dernière opération est celle du frisage ou coquillage, la première prenant le nom de cordelage. Elles sont toutes deux capitales, car c'est, grâce à elles, que le crin végétal acquiert cette élasticité qui a toujours fait la supériorité du crin animal.


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Encore faut il que le premier ait séché et soit demeuré longtemps sous forme de corde pour avoir le ressort nécessaire aux divers usages auxquels on le destine. Aussi les usiniers, dès le coquillage achevé, ont-ils soin de suspendre les cordes au soleil le plus longtemps possible avant de les mettre en ballot et de les expédier.

Le crin végétal est employé pour la garniture des coussins de voiture, des harnais, de tous les meubles communs et pour la confection des matelas[1].

La France, la Russie, l'Angleterre, les États-Unis d'Amérique en font une forte consommation. L'Allemagne l'importe pour la fabrication des matelas de troupe.

L'exportation du crin végétal s'est élevée pendant ces dernières années à :

Années Quintaux Valeur en francs
1896 258.963 3.237.000
1897 289.825 3.622.000
1898 211.478 2.643.000
1899 279.693 3.496.000
1900 236.099 2.360.992
1901 264.029 2.610.295
1902 301.863 3.018.000
1903 387.959 3.879.000
1904 301.436 2.948.000
1905 434.898 4.301.000


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  1. Voy. le Palmier nain, par Martin-Dupont, Alger, 1900.