Meilleurs blés, Premier chapitre

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Introduction
Vilmorin-Andrieux, Les meilleurs blés (1880)
Deuxième chapitre

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LES
MEILLEURS BLÉS

I. Des considérations qui doivent guider le cultivateur dans le choix d'un blé.

Dans les industries qui sont fondées, comme l'agriculture, l'élève du bétail ou l'horticulture, sur la multiplication et l'exploitation des êtres organisés, il n'est pas indifférent de choisir telle ou telle race d'animaux ou de plantes pour objet de ses soins et de sa spéculation. Si l'on considère plusieurs fermes différant les unes des autres par la nature du sol et par le climat, il sera évident pour chacun que les mêmes races animales ou végétales ne prospéreront pas également bien dans toutes. Les mêmes produits, viande, lait, huile, sucre, farineux, seront obtenus partout, mais plus ou moins abondamment et plus ou moins économiquement, selon que les plantes ou les animaux choisis auront été plus ou moins exactement appropriés aux conditions dans lesquelles on les aura placés. Cette adaptation des races domestiques aux circonstances de sol et de climat devrait se trouver à la base même de toute entreprise agricole, et le plus souvent au contraire on ne s'avise d'y songer que très tardivement: c'est une des dernières améliorations qu'on introduit dans une culture, - moins pourtant à l'égard des animaux qu'à l'égard des plantes. D'ordinaire, en effet, on sait bien distinguer, dans les bêtes à cornes, les races laitières de celles qui conviennent surtout au travail ou à l'engraissement

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précoce ; on sait encore que, parmi les races douées d'une même aptitude, les unes réussissent bien dans les plaines et d'autres dans les pays montagneux, les unes à l'est et les autres à l'ouest, et l'agriculteur éclairé tient grand compte de ces données dans la composition de son troupeau. Mais tous n'en sont pas là, et, quand il s'agit non plus des animaux, mais des plantes, bien peu de cultivateurs se préoccupent de les choisir appropriées au sol sur lequel elles doivent vivre, et, parmi ceux qui s'en préoccupent, combien s'en trouve-t-il qui aient une connaissance assez précise des différentes races végétales pour les choisir avec une vraie compétence? Pour nous en tenir aux blés, qui font l'objet de ce travail et qui fournissent, du reste, l'exemple le plus frappant, que voyons-nous dans la plupart des fermes? On y cultive en général une seule variété de blé; non pas que l'expérience l'ait fait juger la meilleure de toutes pour la localité, mais parce qu'elle se fait généralement dans le pays, parce qu'on se défie de tout changement, souvent aussi parce qu'on n'en connaît pas d'autre. Si l'on introduit un nouveau blé à la place ou à côté de l'ancien, c'est qu'on l'aura vu en grain sur un marché, ou en épis dans une exposition, ou qu'on en aura lu un pompeux éloge dans une annonce ou dans un journal, - on s'est enthousiasmé, on s'est procuré l'espèce nouvelle;- le plus souvent le résultat a été une déception, et voilà le vieux blé du pays plus en faveur que jamais et toutes les races étrangères plus suspectes qu'auparavant.

Non pas que nous blâmions l'agriculteur d'avoir cherché, d'être allé aux expositions, d'avoir lu les annonces et les journaux. Bien loin de là, ce sont d'excellents moyens d'instruction et de propagande, et les meilleurs leviers pour ouvrir un chemin au progrès ; seulement il faut s'en servir avec discernement, ne pas se laisser séduire par la beauté du grain ou la longueur de l'épi d'un blé inconnu, ne pas l'adopter sur-le-champ sans prendre la précaution de s'informer s'il est rustique, si la paille a la force de le porter sans verser. Non seulement cela, mais il faut encore s'enquérir des terres et des conditions de culture dans lesquelles ont été obtenus ce beau grain ou ces magnifiques épis que l'on admire. Si de cet examen il résulte qu'on peut donner à la race nouvelle la terre, la nourriture et le climat qui lui conviennent, on aura raison de l'adopter, et alors seulement son introduction constituera un progrès sérieux et durable.

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En dehors, en effet, des exigences d'un blé sous le rapport de la nature du sol, il faut avoir soin de proportionner la race ou les races que l'on cultive au degré de richesse de sa terre. Comme dans les animaux, il y a dans les plantes des races plus ou moins perfectionnées qui répondent aux divers degrés d'avancement de la culture. Les unes, rustiques, sobres, peu exigeantes, s'accommodent des plus mauvaises terres et permettent d'en tirer tout ce qu'elles peuvent donner; ce sont des instruments précieux à l'aide desquels on arrive à faire peu, mais encore quelque chose avec presque rien. D'autres, au contraire, très avides d'engrais, très exigeantes, incapables de supporter la misère et les privations, sont en revanche les seules qui puissent tirer des très bonnes terres les rendements exceptionnels auxquels on doit viser dans la culture à grandes dépenses. Entre ces deux extrêmes, on trouve une foule d'échelons intermédiaires. Qu'on essaye de mettre les bons blés dans les terres maigres, les blés pauvres dans les terres fertiles, et le résultat sera mauvais des deux côtés: dans un cas, on ne récoltera rien, dans l'autre la récolte ne payera pas les frais de culture.

Bien choisir les plantes comme les animaux suivant la nature de la terre, demande du tact et des connaissances solides : c'est un des talents du vrai cultivateur.