Maïs (Darwin)

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Froment
Darwin, De la variation des animaux et des plantes à l'état domestique, 1879-80
Chou


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Maïs. (Zea maïs.) — Les botanistes sont à peu près unanimes pour admettre que toutes les formes cultivées de cette plante appartiennent à une même espèce. Le maïs est incontestablement d'origine américaine[1] ; il était cultivé par les indigènes, dans tout le nouveau monde depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'au Chili. Sa culture doit remonter à une époque très-ancienne, car Tschudi[2] en décrit deux espèces, actuellement éteintes ou inconnues au Pérou, qu'on a trouvées dans des tombeaux antérieurs à la dynastie des Incas. Mais il y a une preuve encore plus convaincante de l'antiquité de la culture du maïs ; j'ai déterré, en effet, sur les côtes du Pérou[3], des épis de maïs, accompagnant dix-huit espèces de coquilles de mollusques récents, enfouis dans le sable d'une plage qui a été soulevée à quatre-vingt-cinq pieds au-dessus du niveau de la mer. Comme conséquence de cette antique culture, le maïs a donné naissance a un grand nombre de variétés américaines ; on n'a pas encore découvert la forme primitive à l'état sauvage. On a prétendu, mais sur des données insuffisantes, qu'on trouve au Brésil, à l'état sauvage, une variété particulière[4], dont les grains, au lieu d'être nus, sont cachés dans des glumes longues de 23 millimètres. Il est à peu près certain que les graines de la forme primitive devaient être ainsi protégées[5] ; mais les graines de la varieté brésilienne, d'après le professeur Asa Gray, et d'après les assertions faites dans deux publications, produisent tantôt du maïs commun, tantôt du maïs à glumes ; or, on ne peut guère admettre qu'une espèce sauvage puisse varier si promptement et si fortement dès la première culture. Le maïs a varié d'une manière extraordinaire. Metzger[6], qui a étudié

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  1. Alph. de Candolle, O. C., p. 942. — Pour la Nouvelle-Angleterre, voir Silliman, American Journal, vol. XL1V, p. 99.
  2. Travels in Peru, p. 177.
  3. Geolog. Observ. on S. America, 1846, p. 49.
  4. Ce maïs est figuré dans le magnifique ouvrage de Bonafous, Hist. nat. du maïs, 1836, pl. V bis ; et dans Journ. of Hort. Soc., 1846, vol. I, p. 115, ou se trouvent des renseignements sur les résultats obtenus en semant sa graine. Un jeune Indien guarani, en voyant ce maïs, a dit à Auguste Saint-Hilaire, qu'il croît à l'état sauvage dans les forêts humides de sa patrie. (De Candolle, O. C., p. 951.) M. Teschemacher dans Proc. Boston Soc. nat. Hist., 19 oct. 1842, donne des renseignements sur des essais de culture de cette variété.
  5. Moquin-Tandon, Eléments de tératologie, 1841, p. 126.
  6. O. C., 1841, p. 208. J'ai modifié quelques assertions de Metzger d'après des renseignements consignés dans le grand ouvrage de Bonafous, Hist. nat. du maïs, 1836.


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avec une attention toute particulière la culture de cette plante, distingue douze races (Unterard), comprenant de nombreuses sous-variétés, parmi lesquelles il en est de très-constantes, et d'autres qui ne le sont pas. La hauteur des différentes races varie entre 5 ou 6 mètres et 40 à 50 centimètres ; une variété naine décrite par Bonafous atteint à peine 40 centimètres de hauteur. La forme de l'épi varie, il est long et étroit, ou court et épais, ou branchu. Il existe une variété chez laquelle l'épi est plus de quatre fois plus long que chez la variété naine. Les grains sont disposés sur l'épi en rangées variant de six à vingt, ou placés irrégulièrement. Quant à la couleur, les grains sont blancs, jaune-pâle, orangés, rouges, violets, ou élégamment bigarrés de noir[1], et on rencontre quelquefois des grains de deux couleurs sur un même épi. Le poids du grain diffère beaucoup ; un seul grain d'une variété pèse parfois sept fois plus que celui d'une autre. La forme des grains varie beaucoup ; ils sont aplatis, presque ronds ou ovales ; plus larges que longs, ou plus longs que larges ; ils n'ont pas de pointe, ou se prolongent en une dent aiguë, qui est quelquefois recourbée. Une variété (rugosa de Bonafous très-cultivée aux États-Unis) a les grains ridés, d'où un aspect singulier de tout l'épi. Une autre (cymosa de Bonafous) porte des épis si serrés les uns contre les autres, qu'on l'a appelée maïs à bouquet. Les grains de quelques variétés contiennent de la glucose au lieu de fécule. Des fleurs mâles apparaissent quelquefois parmi des fleurs femelles, et M. J. Scott a récemment observé le cas plus rare de fleurs femelles sur une panicule mâle, et aussi des fleurs hermaphrodites[2]. Azara a observé au Paraguay[3], une variété dont les grains sont très-tendres ; il a constaté que plusieurs autres sont susceptibles d'être préparés par la cuisson de diverses manières. On constate aussi chez les variétés des différences considérables au point de vue de la précocité, et de l'aptitude à résister à la sécheresse et à l'action des vents violents[4]. Parmi les différences que nous venons de mentionner, il en est un certain nombre auxquelles on eût certainement accordé une valeur spécifique, s'il se fût agi de plantes à l'état de nature. Le comte Ré assure que les graines de toutes les variétés cultivées par lui ont à la longue pris une couleur jaune ; mais Bonafous[5] constate que la teinte de la plupart de celles qu'il a semées consécutivement pendant dix ans est restée constante ; il ajoute que, dans les vallées des Pyrénées et les plaines du Piémont, on cultive, depuis plus d'un siècle, un maïs blanc qui n'a éprouvé aucun changement. Les graines des variétés de grande taille cultivées sous les latitudes méridionales, où elles sont par conséquent soumises à une température élevée, mûrissent au bout de six à sept mois ; les graines des espèces plus petites, cultivées dans les climats septentrionaux et plus froids, mûrissent au bout de trois ou quatre mois[6].

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  1. Godron, O. C., t. II, p. 80 ; — Alph. de Candolle, O. C., p. 951.
  2. Transactions Bot. Soc. Edinburgh, vol. VIII, p. 60.
  3. Voyages dans l'Amér. mérid., t. I, p. 147.
  4. Bonafous, O. C., p. 31.
  5. Bonafous, O. C., p. 31.
  6. Metzger, O. C., p. 206.


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P. Kalm[1], qui a étudié tout particulièrement cette plante, dit qu'aux États-Unis, les plants diminuent de taille en allant du sud au nord. Les graines provenant de la Virginie sous 37° de latitude, et semées dans la Nouvelle-Angleterre sous 43° - 44°, produisent des plantes dont la graine ne mûrit qu'avec la plus grande difficulté, ou ne mûrit même pas du tout. Il en est de même des graines transportées de la Nouvelle-Angleterre au Canada sous 45° - 47° de latitude. Avec des soins et après quelques années de culture, les variétés méridionales arrivent à bien mûrir plus au nord, fait analogue à celui que nous avons déjà constaté relativement à la conversion du froment d'été en froment d'hiver, et vice versa. Lorsqu'on plante ensemble des maïs de grande et de petite taille, les derniers sont en pleine floraison, avant que les premiers aient poussé une seule fleur, et, en Pensylvanie, ils mûrissent six semaines plus tôt que les maïs de grande taille. Metzger parle d'un maïs d'Europe, qui mûrit un mois plus tôt qu'aucune des autres variétés européennes. D'après ces faits, qui témoignent si évidemment de l'hérédité de l'acclimatation, nous pouvons sans peine croire Kalm, lorsqu'il assure qu'on a pu, dans l'Amérique du Nord, pousser graduellement la culture du maïs, toujours plus loin vers le nord. Tous les auteurs sont d'accord que, pour conserver pures les variétés du maïs, il faut les planter séparément afin d'éviter les croisements.

Les effets du climat européen sur les variétés américaines sont très-remarquables. Metzger a semé et cultivé en Allemagne, des graines de maïs provenant de plusieurs parties de l'Amérique, et voici, entre autres, quels ont été les changements observés chez une variété[2] de haute taille, originaire des parties plus chaudes du Nouveau-Monde (Zea altissima, Breit-korniger Mays). Pendant la première année, les plantes atteignirent douze pieds de hauteur, mais ne donnèrent qu'un petit nombre de graines mûres ; les grains inférieurs de l'épi conservèrent leur forme propre, mais les grains supérieurs présentèrent quelques changements. Pendant la seconde génération, les plantes produisirent plus de graines mûres, mais ne dépassèrent pas une hauteur de huit à neuf pieds ; la dépression de la partie extérieure des grains avait disparu, et leur couleur primitivement d'un blanc pur, s'était un peu ternie. Quelques grains étaient même devenus jaunes, et approchaient de la forme de ceux du maïs européen par leur rondeur. Pendant la troisième génération, ils ne ressemblaient presque plus du tout à la forme originelle et très-distincte du maïs d'Amérique. Enfin, à la sixième génération, ce maïs ressemblait complètement à une variété européenne, que l'auteur décrit comme la seconde sous-variété de la cinquième race. Cette variété était encore, lorsque Metzger publia son livre, cultivée près de Heidelberg, où elle se distinguait de la forme commune, par une croissance plus vigoureuse. Des résultats analogues ont été obtenus par la culture d'une autre variété américaine, celle « à dents blanches », chez laquelle la dent disparut dès la seconde génération. Une troisième race, dite « maïs de pou-

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  1. Description du maïs, par P. Kalm, 1752 ; dans Actes suédois, vol. IV.
  2. Metzger, O. C., p. 208.


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let », ne se modifia que peu, et seulement par l'apparence de son grain, qui devint moins lisse et moins transparent. D'autre part Fritz Müller m'apprend qu'une variété naine à petites graines rondes (papagaien-maïs) introduite d'Allemagne dans le sud du Brésil, produit des plants aussi élevés et des graines aussi plates que les variétés qu'on cultive ordinairement dans ce dernier pays.

Les faits que nous venons de signaler, constituent l'exemple le plus remarquable que je connaisse des effets prompts et directs du climat sur une plante. On pouvait bien s'attendre à ce que la taille de la plante, la durée de sa végétation et l'époque de la maturation de la graine, seraient modifiées de celle façon, mais les changements rapides et considérables qui se sont produits dans la graine sont surprenants. Toutefois, comme les fleurs et leur produit qui est la graine, sont le résultat d'une métamorphose de la tige et des feuilles, toute modification chez ces derniers organes doit tendre, par corrélation, à affecter les organes de la fructification.