LETTRE VIII (Tournefort, 1717)

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Edition d'Amsterdam : pp. 130-131.

Les notes apparaissent en marge du texte dans l'édition de Paris, et en notes de bas de page dans l'édition d'Amsterdam, ce que nous suivons ici.


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Le même Pline[1] a remarqué que l'on cultivoit dans Zia les figuiers avec beaucoup de soin ; on y continue encore aujourd'hui la caprification. Pour bien comprendre cette manufacture de figues, il faut remarquer que l'on cultive dans la pluspart des Isles de l'Archipel deux sortes de figuiers ; la première espece s'appelle Ornos du Grec littéral Erinos Figuier sauvage, ou le Caprificus[2] des latins ; la seconde espece est le Figuier domestique : le sauvage porte trois sortes de fruits Fornites[3], Cratitires, Orni, absolument necessaires pour faire meurir ceux des figuiers domestiques.

Ceux qu'on appelle Fornites paroissent dans le mois d'Août & durent jusques en Novembre sans meurir ; il s'y engendre de petits vers, d'où sortent certains moucherons que l'on ne voit voltiger qu'autour de ces arbres : dans les mois d'Octobre & de Novembre ces moucherons piquent d'eux-mêmes les seconds fruits des mêmes pieds de figuier ; ces fruits que l'on nomme Cratitires ne se montrent qu'à la fin de Septembre ; & les Fornites tombent peu à peu aprés la sortie de leurs moucherons : les Cratitires au contraire restent sur l'arbre jusques au mois de Mai, & renferment les oeufs que les moucherons des Fornites y ont déposé en les piquant : dans le mois de Mai la troisiéme espece de fruit commence à pousser sur les mêmes pieds de figuiers sauvages, qui ont produit les deux autres ; ce fruit est beaucoup plus gros & se nomme Orni : lorsqu'il

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  1. In Cea insula Caprifici triferæ sunt. Primo fœtu sequens evocatur, sequenti tertius : hoc Fici caprificantur. Plin Hist. nat. lib. 16. cap. 27.
  2. De Caprificatione, vide Theophrastunm lib. 2. de causis Plant. cap. 12.
  3. Caprificus vocatur è sylvestri genere Ficus nunquam maturescens, sed quod ipsa non habet aliis tribuens. Plin. Hist. nat. lib. 15. cap. 19.


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est parvenu à une certaine grosseur, & que son œil commence à s'entrouvrir, il est piqué dans cette partie par les moucherons des Cratitires qui se trouvent en état de passer d'un fruit à l'autre pour y décharger leurs œufs.

Il arrive, quelquefois que les moucherons des Cratitires tardent à sortir dans certains quartiers, tandis que les Orni de ces mêmes quartiers sont disposez à les recevoir : on est obligé dans ce cas-là d'aller chercher les Cratitires dans un autre quartier & de les ficher à l'extremité des branches des figuiers dont les Orni sont en bonne disposition, afin que les moucherons les piquent : si l'on manque ce temps, les Orni tombent, & les moucherons des Cratitires s'envolent ; il n'y a que les paysans appliquez à la culture des figuiers qui connoissent les momens, pour ainsi dire, ausquels il faut y pourvoir, & pour cela ils observent avec soin l'œil de la figue ; non seulement cette partie marque le temps ou les piqueurs doivent sortir, mais aussi celui où la figue doit être piquée avec succés : si l'œil est trop dur & trop serré, le moucheron n'y sçauroit déposer ses œufs, & la figue tombe quand cet œil est trop ouvert.

Ces trois sortes de fruits ne sont pas bons à manger ; ils sont destinez à faire meurir les fruits des figuiers domestiques ; voici l'usage qu'on en fait. Pendant les mois de Juin & de Juillet, les paysans prennent les Orni dans le temps que leurs moucherons font prêts à sortir, & les vont porter tous enfilez dans des fétus sur les figuiers domestiques ; si l'on manque ce temps favorable, les Orni tombent, & les fruits du figuier domestique ne meurissant pas, tombent aussi dans peu de temps ; les paysans connoissent si bien ces précieux momens que tous les matins en faisant leur reveue, ils ne transportent sur les figuiers domestiques que les Orni bien conditionez, autrement ils perdraient leur recolte : il est vrai qu'ils ont encore une ressource quoi-


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que légère, c'est de répandre sur les figuiers domestiques l’Ascolimbros[1] plante tres commune dans les Isles, & dans les fruits de laquelle il se trouve des moucherons propres à piquer ; peut-être que ce sont les moucherons des Orni qui vont picorer sur les fleurs de cette plante : enfin les paysans ménagent si bien les Orni que leurs moucherons font meurir les fruits du figuier domestique dans l'espace de quarante jours.

Ces figues fraîches sont fort bonnes : pour les secher on les expose au soleil pendant quelque temps, puis on les passe au four afin de les conserver le reste de l'année ; le pain d'orge & les figues seches sont la principale nourriture des paysans & des moines de l'Archipel ; mais il s'en faut bien que ces figues soient aussi bonnes que celles que l'on séche en Provence, en Italie & en Espagne ; la chaleur du four leur fait perdre toute leur délicatesse & leur bon goût ; d'un autre côté elle fait périr les œufs que les piqueurs de l’Orni y ont déchargez, & ces oeufs ne manqueraient pas de produire de petits vers dont ces fruits seraient endommagez.

Voilà bien de la peine & du temps pour n'avoir que de mauvaises figues. Je ne pouvois assez admirer la patience des Grecs occupez pendant plus de deux mois à porter ces piqueurs d'un figuier à l'autre; j'en appris bien-tôt la raison : un de leurs arbres raporte ordinairement jusques à deux cens quatrevingt livres de figues, au lieu que les nôtres n'en rendent pas vingt-cinq livres.

Les piqueurs contribuent peut-être à la maturité des fruits du figuier domestique, en faisant extravaser le suc nourricier dont ils déchirent les tuyaux en déchargeant leurs œufs : peut-être aussi qu'outre leurs œufs ils laissent échaper quelque liqueur propre à fermenter doucement avec le lait de la figue & en attendrir la chair : nos figues

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  1. Scolymus Chrysanthemos. C. B. Pin. Σκόλυμϐρος καὶ Ασκόλυμϐρος.


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en Provence & à Paris même meurissent bien plûtôt si on pique leurs yeux avec une paille graissée d'huile d'olive : les prunes & les poires piquées par quelque insecte meurissent plûtôt aussi, & la chair d'autour de la piqueure est de meilleur goût que le reste : il est hors de doute qu'il arrive un changement considerable à la tissure des fruits piqués, de même qu'il arrive aux parties des animaux percées avec quelque instrument aigu.

Il n'est guéres possible de bien entendre les anciens autheurs qui ont parlé de la caprification, si l'on n'est convaincu des circonstances qui servent à la faire réussir, & non-seulement ce détail nous a été confirmé à Zia, à Tine, à Mycone, à Scio ; mais dans la plupart des autres isles.