Grisard & Vanden-Berghe, Genêt comme plante textile

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LE GENÊT COMME PLANTE TEXTILE ET PAPYRIFÈRE
(genêt d'espagne et genêt à balais)


Communication faite à la Société nationale d'Acclimatation dans la séance du 22 janvier 1892
Extrait du compte rendu sténographique


par
MM. Jules GRISARD et Maximilien VANDEN-BERGHE.


Messieurs,

Avant de vous soumettre les échantillons de filasse, fil et toile de Genêt d'Espagne qui figurent sur le bureau, nous demandons la permission de vous en esquisser l'histoire en quelques mots.

On a dit dans maintes occasions, et on répète tous les jours, du reste avec raison, que les Anglais sont gens pratiques avant tout. Le fait suivant viendrait encore le prouver s'il en était besoin.

A la suite d'une note publiée par l'un de nous dans la Revue des Sciences naturelles appliquées, M. le Président recevait la lettre suivante :


AMBASSADE D'ANGLETERRE
Paris, le 30 avril 1891.

Monsieur le Président,

Dans le numéro 7 du 5 avril de la Revue publiée par la Société, se trouve une communication, page 555, signée M. V.-B., sur le Genêt d'Espagne [Genista juncea Lam. Spartium junceum L.].

Le Directeur du Jardin royal de Kew désire obtenir quelques spécimens de la fibre et des objets qui en sont fabriqués, et je suis chargé par mon gouvernement de les lui procurer.

Je me permets donc de m'adresser à vous, Monsieur le Président,


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dans le but d'obtenir les renseignements nécessaires pour l'accomplissement de ma tâcbe. Confiant dans votre bienveillance, je vous prie de pardonner à l'importunité de ma question et d'agréer l'assurance de ma haute considération.

Signé : Edwin H. Egerton,

Secrétaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté britannique,

Membre de la Société nationale d'Acclimatation.


Il nous semble inutile de dire que M. Geoffroy Saint-Hilaire s'empressa d'écrire dans les Cévennes, centre de la fabrication des toiles de Genêt, pour obtenir des renseignements complémentaires et des échantillons de fibres.

Le résultat de cette première démarche ne fut pas heureux. Sur trois lettres envoyées dans le Gard, l'Hérault et la Lozère, deux restèrent sans réponse. M. le Préfet de la Lozère se contenta de faire connaître d'une façon très laconique que, dans son département, le Genêt n'était d'aucun usage.

Sans tenir compte de cet insuccès, notre dévoué Président écrivit alors à un de ses amis de Nîmes et en reçut bientôt la lettre ci-dessous :

Non seulement il n'existe, à ma connaissance, aucune industrie employant le Genêt, mais cette plante qui foisonne dans nos montagnes granitiques est à l'état de mauvaise herbe. Elle n'a d'autre utilité que de faire semblant de nourrir, quand il n'y a pas trop de neige l'hiver, les moutons qui broutent aussi les feuilles du Pin sylvestre, le tout constituant une alimentation fort chétive.
J'avais remarqué depuis longtemps la ténacité des pousses des Genêts : quand on peut en accrocher en glissant dans une pente, quelque faible que soit le rameau, il vous soutient fidèlement. Nous avons deux espèces de Genêts, dont je ne connais pas le nom scientifique. L'une, d'un vert franc, atteint rapidement un assez grand volume ; elle couvre facilement un carré de 3 mètres de côté et son tronc a plus de 0m 10 de diamètre — L'autre, beaucoup plus petite, arrive rarement à 1 mètre de hauteur ; sa feuille est d'un vert tirant sur le bleu, on en fait de petits balais, qu'on confectionne dans chaque ménage, mais qui ne se vendent pas. — Ces deux espèces de Genêts ont des fleurs jaunes, sans odeur.
Je fais, chaque année, arracher bon nombre de ces plantes qui, par leur croissance rapide, étouffent les jeunes bois et qui, si on n'enlève pas la racine elle-même, repoussent avec une désastreuse persistance. Bien entendu que personne n'a eu l'idée de propager artificiellement


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cette plante nuisible, à laquelle il serait souhaitable de trouver uue utilisation, ne fût-ce que pour engager à la détruire[1].


La toile de Genêt était-elle donc un mythe ?

Un peu déconcertés par ces renseignements négatifs, mais non découragés, nous confiâmes alors à notre ami, M. Jean Vilbouchevitch, qui partait en voyage dans le Midi, le soin de continuer nos recherches et de compléter les documents que nous possédions déjà.

Le 6 novembre 1891, nous recevions de notre infatigable correspondant une lettre dont nous extrayons le passage suivant :

M. Durand, Professeur à l'École nationale d'agriculture et Inspecteur des forêts, doit me faire parvenir, sous peu, pour être soumis à la Société nationale d'Acclimatation, des échantillons de filasse et de toile de Genêt d'Espagne, ainsi que des renseignements.
Il en avait déjà reçu la demande de la part du consul anglais à Cette[2].


Grâce à l'amabilité de M. Claparède, secrétaire de l'École d'Agriculture de Montpellier, M. Vilbouchevitch a pu voir de beaux échantillons de filasse et de toile qui, exposés depuis une quinzaine d'années, ont conservé toute leur fraîcheur et sont d'un travail soigné, tant sous le rapport du tissage que sous celui du blanchiment.

Nous avions donc eu raison de ne pas désespérer et de croire que nous finirions par atteindre notre but.

Sans vouloir remonter aux Grecs et aux Romains qui faisaient déjà usage de la toile de Genêt pour fabriquer les voiles de leurs vaisseaux, nous dirons qu'en procédant à de nouvelles recherches, nous découvrîmes un assez long mémoire de Broussonet, datant de 1785, donnant les détails les plus complets sur la culture et les usages économiques du Genêt d'Espagne[3]. Les environs de Lodève étaient signalés comme étant les localités où se faisait le plus communément l'exploitation du Genêt.

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  1. Les deux espèces auxquelles fait allusion ce gracieux correspondant sont évidemment les Genista scoparia et purgans.
  2. M. le professeur Maxime Cornu nous a fait connaître qu'il avait été également l'objet de sollicitations réitérées de la part de l'administration de Kew. Les essais faits avec des tiges coupées au Muséum lui ont donné des résultats encourageants.
  3. Spartium junceum L., Genista juncea Lamk., Genista odorata Moench., Spartianthus junceus Link.


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Le Maire de cette ville nous parut tout indiqué pour obtenir de lui les renseignements que nous cherchions en vain depuis si longtemps. Cette fois, notre attente ne fut pas trompée. En effet, le 15 décembre dernier, nous recevions la lettre suivante :


VILLE DE LODÈVE

CABINET DU MAIRE

Monsieur,

Conformément à votre lettre du 24 novembre dernier, j'ai l'honneur de vous adresser sous pli séparé et comme échantillon, du fil et de la toile provenant du Genêt des environs de Lodève.
Vous trouverez deux échantillons, le premier pour la trame et le deuxième pour la chaîne.
Quant au tissu, j'ai cru devoir vous en adresser trois échantillons : le premier servant à confectionner des toiles grossières, telles que serpillières, toiles à matelas, etc.; le deuxième à l'usage de chemises de femmes, draps de lit, etc.; le troisième, toile neuve très grossière. Les échantillons nos 1 et 2 sont très anciens (quatre-vingts ans environ).
Je vous ferai remarquer que cette industrie est complètement tombée. Il se fait encore quelque peu de fil, mais pas du tout de toile.


Presque en même temps, nous arrivaient les échantillons promis par M. le professeur Durand.

Voici ce que M. Vilbouchevitch nous écrivait, en effet, en date du 28 décembre 1891 :

Je viens de recevoir de M. Durand une lettre, dans laquelle il me dit entre autre : « Je suis enfin en mesure de livrer à la Société d'Acclimatation les divers produits du Genêt d'Espagne que je m'étais chargé de recueillir pour elle. J'ai un échantillon de toile avec une petite botte de brins ou rameaux, ainsi que trois qualités de filasse et trois qualités correspondantes de fils...
... J'ai eu assez de peine de me procurer ces divers objets, par suite de la décadence dans laquelle se trouve cette petite industrie dans les environs de Lodève... »


L'attente avait été longue, mais enfin nous avions réussi : nos documents avaient peut-être un peu vieilli, il est vrai, mais le principe était sauf.


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Grâce à l'obligeant concours de M. le Maire de Lodève et de M. le professeur Durand, nous pouvons vous soumettre, aujourd'hui, les produits peu connus d'une industrie française, mais purement locale et dont l'existence même était presque contestée.

Une question se présentait naturellement à l'esprit : pourquoi ne fait-on plus de toile à Lodève ? — La réponse est bien simple : Les voies de communications étant plus nombreuses et les moyens de transports plus rapides qu'autrefois, les étoffes à bon marché, notamment les cotons, envahirent les campagnes, et l'exploitation séculaire du Genêt dans les Cévennes finit par s'éloigner peu à peu des grands centres. Il n'en est pas moins vrai que cette fabrication existe toujours dans les hameaux retirés, notamment à Cabrières, près Clermont (Hérault)[1].

Certes, on est obligé d'admettre en partie la raison que nous indiquons plus haut, et qui est la conséquence du progrès et de la civilisation. Doit-on pour cela abandonner complètement une plante, qui renferme si abondamment un produit utile, plante d'autant plus digne d'intérêt qu'elle ne donne que la peine de la récolter ?

Telle n'est pas notre opinion, et nous sommes convaincus qu'il peut y avoir là une question d'un haut avenir pour l'industrie nationale[2].

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  1. M. Fournet, savant distingué et membre de la Société des Sciences industrielles de Lyon, a vérifié les anciennes descriptions sur le fait, à Cabrières, et ses affirmations méritent une confiance absolue.
    « Par des pratiques d'une admirable simplicité, qui, depuis un temps immémorial, sont demeurées la propriété de quelques villages perdus dans les montagnes, les habitants de ce pays arrivent à produire un linge souple, capable de rivaliser avec les toiles de chanvre et non moins durable. Il ne serait même pas impossible d'atteindre le degré de finesse des étoffes de lin, mais habituellement on se contente de préparer les toiles plus grossières, applicables à tous les emplois domestiques et aux emballages. » (Annales de la Société, 1867.)
    En effet, vous remarquerez sur les échantillons que nous vous présentons, que les fils des tissus sont un peu gros, ce qui s'explique facilement parce que, n'étant pas l'objet d'un commerce répandu, ce textile suffit largement, malgré la simplicité du travail, aux modestes besoins des familles villageoises qui l'exploitent, sans chercher à perfectionner les procédés de filature en usage dans la localité.
  2. Vers l'année 1864, M. le Dr V. Baud, dont nous avons déjà eu l'occasion de rappeler le dévouement à la Société, à propos des expériences faites par lui sur le Maté, avait déjà tenté de tirer de l'oubli ce textile. Une seule chose pourtant l'embarrassait quelque peu : c'était la question du blanchiment, car, à cette époque, la chimie n'offrait pas encore à l'industrie toutes les ressources dont elle dispose à présent. Les essais qu'il fit alors sur différents textiles, notamment sur la Ramie ou Ortie de Chine, le mirent à même d'apprécier, avec connaissance de cause, les qualités réelles du Genêt, sous le rapport de la ténacité et de la durabilité.


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Nous ajouterons que ce n'est pas seulement le Genêt d'Espagne qui est susceptible d'être ainsi employé. Les essais de Yvart ont prouvé en effet que le Genêt à balais[1] pouvait également fournir des fibres textiles qui, dit cet auteur, « réunissent la force à la souplesse »[2].

Rappelons-nous ce qui est arrivé pour les alfas algériens, profitons de la leçon méritée que nous avons reçue, et ne laissons pas accaparer, encore une fois, par nos voisins les Anglais, un produit indigène qui peut devenir entre nos mains un puissant auxiliaire dans la lutte économique que nous avons à soutenir en ce moment contre la concurrence étrangère.

Nous espérons que notre appel sera entendu des industriels français et que des essais sérieux nous feront connaître la valeur exacte du Genêt, soit comme textile proprement dit, soit surtout comme plante papyrifère. N'oublions pas que la matière première pour la fabrication du papier devient de plus en plus rare, et que nous laissons perdre, par insouciance, un produit aujourd'hui sans valeur, qui pourrait peut-être devenir demain une source de prospérité pour certaines régions de la France où cette plante croît si abondamment à l'état sauvage, dans les terrains les plus arides, les plus ingrats, sur des coteaux à pente rapide où toute autre culture serait pour ainsi dire impossible.

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  1. Genista scoparia Lam., G. hirsuta Moench., Cytisus scoparius Link., Sarothamnus vulgaris Wimm, Spartium scoparium L.
  2. Disons de plus, à propcs de cette dernière espèce, que, par un de ses alcaloïdes, la Spartéine, le Genêt à balais paraît être appelé a jouer un rôle important dans la thérapeutique moderne, et à remplacer avantageusement la Digitale dans certaines affections cardiaques, ainsi qu'il résulte des expériences et des observations faites par les Dr Laborde, Dujardin-Beaumetz et autres.


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PIÈCES ANNEXES.

Il nous a paru intéressant de reproduire, au moins à titre de document historique, le mémoire de Broussonet sur le Genêt d'Espagne publié en 1785 dans les Mémoires d'agriculture, d'économie rurale et domestique publiés par la Société royale d'agriculture de Paris, ainsi que la partie de celui de Yvart inséré dans le même recueil en 1788 et relative au Genêt à balais.

OBSERVATIONS

Sur la culture et les usages économiques du Genêt d'Espagne

PAR M. BROUSSONET.

Non reproduit ici. Voir l'original : reproduit sur Pl@ntUse.


Yvard, Genêt à balais

MÉMOIRE
Sur les végétaux qui croissent sans culture dans la Généralité de Paris, et qui fournissent des parties utiles à l'art du cordier et à celui du tisserand ; suivi d'une énumération de plusieurs végétaux dont les Aigrettes peuvent être employées à divers usages économiques[1].
Par M. Yvard, correspondant de la Société, fermier à Maisons-sous-Charenton.


SECONDE PARTIE.
Arbrisseaux filamenteux qui croissent sans culture dans la Généralité de Paris.


GENÊT
Grand Genêt ; Genêt à balais.

Spartium scoparium, Linn.

Cytiso-Genista scoparia, Inst. 619.


La découverte du tissu filamenteux que fournit l'écorce du Genêt,

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  1. Ce mémoire a été envoyé au concours de 1787, et la Société a accordé une médaille d'or à l'auteur.


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daterait sans doute d'une bien haute antiquité, si, comme il me paraît très probable, le Sparton avec lequel Homère nous dit que les ais des vaisseaux étaient joints ensemble, et que les Grecs employaient communément à faire des filets pour la pêche, est le Genêt, et non le Spart qui croît spontanément sur les terrains les plus arides de l'Espagne et de l'Afrique[1].

Quoi qu'il en soit, il est certain que les Romains n'ignoraient pas l'usage qu'on pouvait faire de l'Ecorce du Genêt ; mais il ne me paraît pas facile de déterminer l'espèce dont il est fait mention dans leurs auteurs géoponiques, et que je soupçonne cependant être le Genêt d'Espagne : Spartium Junceum.

Les Espagnols, les Toscans et les habitants de quelques villages du Bas-Languedoc obtiennent, par des procédés différents, un fil assez beau de ce Genêt ; mais je ne connais aucune expérience qui ait été faite sur le Genêt à balais dont il s'agit ici, et que l'analogie m'a porté à essayer, ainsi que tous les Genêts que j'ai pu me procurer, et dont je parlerai ailleurs.

Le Genêt à balais diffère du Genêt d'Espagne par la disposition de ses feuilles et de ses fleurs ; ses tiges anguleuses et non cylindriques comme celles du dernier, ne sont ni aussi longues ni tout à fait aussi grosses ; mais la qualité du fil que fournissent ces deux arbrisseaux, étant à peu près la même, et les procédés qu'on emploie pour extraire le fil du Genêt d'Espagne étant également applicables au Genêt à balais, je me fais un devoir de les rapporter ici.

Le procédé suivi par les Espagnols a beaucoup de rapport avec celui qu'on met en usage, assez généralement, pour extraire la filasse du Chanvre et du Lin ; il consiste à faire macérer dans les rivières, ou dans une eau stagnante, des javelles ou faisceaux de tiges de Genêts, et à les couvrir de pierres jusqu'à ce que l'écorce s'en sépare facilement : on les en retire alors, et on les teille après les avoir fait sécher.

La méthode usitée par les habitants du mont Casciana, situé sur le territoire de Pise, petite ville de Toscane, nous offre une excellente leçon sur la théorie du rouissage, et mériterait bien d'être adoptée dans tous les endroits où elle serait praticable.

Vers la fin du mois d'août, ils se rendent dans les montagnes qui les environnent, et qui sont couvertes de Genêts qui y croissent spontanément ; ils en récoltent la graine, coupent les tiges les plus belles, et les portent à un endroit appelé Bagno ad acqua, c'est-à-dire

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  1. S'il était bien important de prononcer sur ce point, je dirais en faveur du Genêt, 1° que les Espagnols ne font point des filets pour la pêche avec le Spart, quoiqu'ils aient su faire servir cette précieuse plante à différents usages ; 2° que le Genêt était employé, par les Asiatiques, à cet usage, comme Pline nous 1'apprend, I. XIX, chap. Ier . Asia è Genista facit lina adre tia præcipuè, in piscando durantia, fruticè madefacto, decem diebus.


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bains d'eau. Après les avoir fait sécher et les avoir distribuées en javelles d'une grosseur et d'une largeur égales, ils les plongent dans de petites rigoles remplies de l'eau thermale de ces bains, au fond desquelles ils les assujettissent avec de gros cailloux ; une chaleur douce et continuelle achève ordinairement le rouissage en trois jours, ou en quatre au plus. Alors ils tirent à fleur d'eau, un ou deux brins à la fois des javelles ; ils les tiennent de la main gauche, et ont, à la droite, une pierre plate, terminée en biseau, dont ils appuient la partie tranchante sur la pointe des brins qu'ils écachent. Après avoir séparé, par ce moyen, un peu long à vérité, la partie filamenteuse de la partie ligneuse, ils la retirent de l'eau, en font des poignées, et les mettent sécher au soleil ; lorsqu'elles sont suffisamment sèches, ils les battent avec des espadons ; et, après les avoir bien nettoyées, ils les peignent et les préparent pour être filées.

Le troisième procédé, qui diffère beaucoup des deux premiers et qui pourrait être employé en beaucoup d'endroits, paraît n'être pratiqué que par les paysans du Bas-Languedoc. Comme les Espagnols et les Toscans, ils font sécher et mettent en javelles les tiges de Genêt qu'ils coupent aussi comme eux au mois d'août. Après les avoir froissées avec un espadon pour faciliter la séparalion de l'épiderme, et les avoir laissées tremper dans l'eau pendant quelque temps, ils font auprès d'un ruisseau ou d'une rivière, ou d'une pièce d'eau quelconque, un trou qui puisse les contenir toutes ; ils les y mettent couche par couche, les arrosent une fois par jour avec l'eau voisine, et les laissent ainsi couvertes de paille, de gazon, ou de quelque autre matière légère, jusqu'à ce que le rouissage soit fini.

Elles en sont alors retirées et lavées ; et lorsque la partie filamenteuse est bien nettoyée, on la détache avec l'espadon dont on s'était servi d'abord ; après quoi, on fait sécher les javelles, et on les teille comme le Chanvre[1].

Les trois procédés que je viens de décrire sont également recommandables ; les deux derniers surtout sont ingénieux, et chacun pourra donner la préférence à celui que les circonstances lui permettront d'adopter. — Je proposerai ici une quatrième manière de dépouiller les tiges du Genêt à balais de leur écorce. Je l'ai employée avec le plus grand succès, et elle me paraît très facile. Elle consiste à couper les rameaux lorsque la sève est dans toute sa force, à séparer l'écorce du bois sur le champ, par l'extrémité la plus grosse, avec le pouce et l'index, et à la tirer du bas en haut jusqu'à ce qu'elle soit entièrement dégagée. Le principal avantage de cette opération est l'économie du temps.

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  1. P. S. M. Broussonet a donné dans les Mémoires de la Société, trimestre d'automne, 1785, des observations sur la culture et les usages économiques du Genêt. La méthode qu'il a vu employer dans le Bas-Languedoc est conforme à celle que j'ai rapportée.


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On dépouille ainsi en un moment toutes les tiges qui forment chaque rameau, et qui sont très nombreuses dans le Genêt à balais, et le rouissage de la partie filamenteuse qui tient alors moins d'espace, est aussi beaucoup plus court.

Elle a cependant un inconvénient que je ne dois point dissimuler. Lorsque les rameaux ne sont pas imprégnés d'une assez grande humidité, l'extrémité de quelques-unes des tiges, et ce sont ordinairement les plus petites, ne se dépouille pas entièrement à cause de l'adhérence de l'écorce au bois. Cette perte, peu considérable à la vérité, n'aurait pas lieu si l'on mettait les rameaux dans l'eau quelque temps avant de les écorcer, et l'on doit toujours le faire lorsque quelque circonstance a empêché qu'on ne profitât du temps de la sève. J'observerai d'ailleurs que l'espadon et le teillage font aussi perdre une partie du fil, comme j'ai eu occasion de m'en convaincre.

J'ai aussi étendu plusieurs rameaux du Genêt à balais sur un pré pour les y faire rouir, mais ils y ont toujours noirci de plus en plus, et ont fini par se pourrir. Cette expérience que j'ai souvent répétée semble proscrire le rouissage à l'air pour le Genêt, et confirme l'observation des Toscans qui ont la plus grande attention de ne point laisser les tiges du Genêt d'Espagne exposées à la pluie, parce qu'ils ont remarqué qu'elle nuisait à la blancheur du fil.

Il me semble que de nombreux avantages doivent résulter de la culture de l'arbrisseau que je viens d'indiquer, qu'on a jusqu'à présent abandonné dans les bois, et dont les rameaux qui n'ont encore servi qu'à faire des balais à chauffer le four, ou à couvrir quelques cabanes, pourraient être employés à un plus noble usage. Je l'ai souvent trouvé dans des endroits arides dont la stérilité était telle que la terre semblait en avoir exclu tous les végétaux, à l'exception de celui-ci ; il y jouissait de la plus grande vigueur, et je l'ai quelquefois vu s'élever à la hauteur de dix pieds[1].

Le fil que nous fournit l'écorce du Genêt à balais n'est pas le seul don de cet arbrisseau généreux ; et ceux qui savent que ses tiges qui sont très propres à faire des liens pour la vigne, les espaliers, etc.[2], peuvent aussi être employées à la nourriture de nos bestiaux[3] ; ; que

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  1. Columelle, après avoir parlé du terrain le plus propre pour une saussaie, ajoute, I. IV, chap. XXXI. Perarida loca, quæ genus id virgultorum non recipiunt, Genistam postulant. — Ceci peut s'entendre de tous les Genêts.
  2. Genista vinculi usum præstat, I. XXIV, chap. IX ; optima est ad vitem alligandam Genista, Col., liv. IV, chap. XIII. Ce dernier nous apprend que les Romains cultivaient le Genêt pour cet usage, et nous assure que ses tiges réunissent la force à la souplesse. Cette assertion est applicable au Genêt à balais.
  3. Anderson observe, dans ses Essays on Agriculture, etc., que les Moutons mangent en hiver les tiges de cet arbrisseau et ses gousses, et qu'ils sont avides de ses fleurs qu'ils broutent avec le plus grand soin ; les Chèvres mangent aussi ces différentes parties avec plaisir : les autres bestiaux m'ont paru les manger avec indifférence.


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la semence renfermée dans ses gousses peut être employée au même usage[1] ; que ses fleurs, qui charment longtemps notre vue par leur couleur éclatante, sont utiles à l'art du peintre[2] ; qu'elles contribuent à la formation du miel[3], et qu'elles entrent quelquefois dans la classe de nos aliments[4], n'hésiteront point à le placer parmi nos végétaux les plus utiles.

Il ne me reste donc plus qu'à former des vœux pour qu'il soit enfin tiré de l'oubli auquel on l'avait injustement condamné, et j'aime à me le représenter, cachant désormais la nudité désagréable de nos coteaux les plus arides, prévenant, par l'entrelacement de ses racines, la perte de la terre végétale que ses débris pourront encore augmenter, et payant avec usure les soins que lui prodiguera l'industrieux cultivateur.

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  1. J'ignore l'usage que les Toscans font des semences du Genêt d'Espagne dont la récolte précède toujours la coupe des tiges, et je conjecture qu'ils en nourrissent quelques animaux. — La volaille et les bestiaux à qui j'ai donné celle du Genêt à balais l'ont mangée avec plaisir.
  2. M. Dambourney a rendu ce Genêt utile à l'art du teinturier, et ses fleurs fournissent une belle laque jaune recherchée par les peintres.
  3. Les anciens n'ignoraient pas cette propriété commune à tous les Genêts : Et Genistas circumseri alveariis apibus gratissimum, Plin, liv. XXIX, chap. XII ; Genistæ flores apibus gratissimi, liv. XXIV, chap. IX.
  4. Péna et Lobel nous assurent qu'en Guyenne le peuple mange ces fleurs en salade ; dans les Pays-Bas, en Allemagne et dans quelques-unes de nos provinces, on confit dans le vinaigre les boutons qu'on mange en guise de câpres.