Chélidoine (Cazin 1868)

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Chausse-trappe
Cazin, Traité des plantes médicinales, 1868
Chêne
PLANCHE XIV : 1. Chausse-trappe. 2. Chélidoine. 3. Chicorée sauvage. 4. Ciguë (grande). 5. Ciguë (petite).


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Nom accepté : Chelidonium majus


CHÉLIDOINE. Chelidonium majus. L.

Chelidonium majus vulgaris. Bauh. — Chelidonium hæmatodes. Mœnch.

Grande chélidoine, — éclaire, — grande éclaire, — herbe d'hirondelle, — felougène, — felougne, — herbe dentaire.

PAPAVÉRACÉES. Fam. nat. — Polyandrie Monogynie. L.


Cette plante vivace (Pl. XIV) se trouve dans toute la France, dans les fossés humides, dans les haies, sur les vieux murs des jardins, dans les lieux incultes, dans les ruines et sur les rochers.

Description. — Racine fusiforme, fibreuse, chevelue, d'un brun rougeâtre. — Tige de 3 à 7 décimètres de hauteur, cylindrique, rameuse, grêle, fragile, pubescente, à longs poils épars, mous, étalés. — Folioles alternes, molles, glabres, glauques au-dessous, pétiolées, à 3-7 segments ovales, à lobes incisés, crénelés, pétiolulés ou décurrents sur la tige. — Fleurs jaunes, hermaphrodites, disposées en ombelles pauciflores à la partie supérieure des ramifications de la tige (avril-septembre). — Calice à deux


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sépales libres, caducs, convexes, jaunâtres. — Corolle à quatre pétales ouverts, entiers, plus étroits à la hase, obovales. — Etamines en nombre indéfini, hypogines, libres, égales. — Anthères bilobées, intorses. — Ovaire libre, allongé, composé de deux carpelles séparés par une fausse cloison incomplète, multiovulée. — Deux stigmates sessiles, persistants, bilobés. — Fruit sec, polysperme, linéaire, siliquiforme, souvent à deux valves se détachant de la base au sommet, en laissant persister le châssis formé par les placentas. — Graines oblongues, luisantes, noirâtres, munies d'une arille blanche placée vers le hile.

Parties usitées. — La racine, l'herbe et les fleurs.

[Culture. — La chélidoine cultivée, que l'on ne trouve que dans les jardins botaniques, est moins active que celle qui vient spontanément dans les campagnes ; on la propage par division des pieds.]

Récolte. — La chélidoine qui a été récoltée dans un terrain sec ou sur de vieux murs est beaucoup plus active que celle qui a crû dans des lieux humides et ombragés. On ne doit la choisir ni trop jeune ni trop grande. Il ne faut pas la recueillir après la floraison. La dessiccation lui fait perdre une partie de son âcreté, tandis qu'elle augmente au contraire son amertume. La racine, qui est considérée comme plus active que les autres parties de la plante, devient presque noire par la dessiccation.

Propriétés physiques et chimiques. — A l'état frais, la chélidoine exhale une odeur désagréable que Tournefort compare à celle des œufs couvés. Des incisions faites à la tige découle un suc jaune, caustique, d'une saveur âcre, tenace, très amère, et qui renferme le principe actif de la plante. Ce suc, exposé à l'air, s'épaissit, prend une couleur jaune, devient orange, puis brun, et ne se dissout plus que difficilement dans l'eau. La couleur de ce suc semble y indiquer la présence de la gomme-gutte ; et, en effet, Thomson assure qu'il en recèle. Chevallier et Lassaigne, qui ont analysé la chélidoine, y ont trouvé une substance résineuse amère, jaune, une matière gommo-résineuse jaune orangé, amère, nauséabonde, du citrate de chaux, du phosphate calcaire, de l'acide malique libre, du nitrate et de l'hydrochlorate de potasse, une substance mucilagineuse, de l'albumine et de la silice. Godefroy en a isolé, il y a quelques années, une matière blanche cristalline à laquelle il a donné le nom de Chélidonine et que l'on croît être le principe toxique de ce végétal.

[La chélidonine est solide, inodore, cristallisable, insoluble dans l'eau, soluble dans l'alcool et dans l'éther (sa formule = C40H20Az3O6) (Wiil) ; elle est accompagnée dans la chélidoine d'une autre base la chélérythrine, découverte par Probst et Pollex ; d'après Schiel elle serait analogue à la sanguinarine extraite de la racine de sanguinaire du Canada et aurait pour formule = C36H17AzO8. C'est un alcaloïde pulvérulent qui se colore en rouge par les vapeurs acides.

Probst a également trouvé dans la chélidoine en combinaison avec la chaux un acide qu'il a appelé chélidonique, dont la formule = C14H2O103HO ; il cristallise en aiguilles incolores allongées, efflorescentes, solubles dans l'eau, l'alcool et les acides ; il est tribasique ; on l'y trouve avec les acides malique et citrique déjà signalés par Chevallier et Lassaigne.

(Mentionnons enfin la chélidoxanthine, matière colorante jaune et amère, extraite des feuilles et des fleurs.)


PREPARATIONS PHARMACEUTIQUES ET DOSES.


A L'INTERIEUR. — Infusion ou décoction des feuilles, 15 à 30 gr. par kilogramme d'eau (par tasses).
Décoction de la racine, 10 à 15 gr par. kilogramme d'eau (par tasses en vingt-quatre heures).
Suc exprimé, 50 centigr. à 4 gr. dans de l'eau sucrée, en potion ou pur.
Poudre de la racine, 2 à 3 gr. dans un véhicule, en pilules, électuaire.

Extrait (1 sur 10 d'eau), 25 centigr. à 10 gr. progressivement, ou suivant l'effet que l'on veut produire.
Vin (15 à 50 gr. de racine pour 1 kilogr. de vin), 30 à 60 gr. chaque matin.
A L'INTERIEUR. — Suc de la plante fraîche, Q. S. seul ou étendu dans l'eau, pour topique rubéfiant ou stimulant de la peau. Pommade avec l'axonge et le suc ou l'extrait, décoction pour lotions, injections, etc.


Le suc de chélidoine à haute dose est un poison irritant qui détermine des accidents mortels, soit qu'on l'administre à l'intérieur soit qu'on le mette en contact avec le tissu cellulaire. Il tue les chiens à la dose de 60 à 90 gr. L'extrait aqueux préparé avec la plante fraîche est tout aussi vénéneux. Il détermine une vive inflammation des organes digestifs, et, secon-


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dairement, une irritation du système nerveux. Orfila pense que la chélidoine agit spécialement sur les poumons, car dans les cadavres des chiens qui ont été empoisonnés avec le suc ou l'extrait de cette plante, on trouve en général ces organes livides, peu crépitants, et gorgés de sang.

Dans une observation d'empoisonnement de toute une famille par la chélidoine[1], il y eut en même temps superpurgation et symptômes cérébraux tout particuliers, du délire, des visions, etc.

La chélidoine est donc considérée avec raison comme un poison narcotico-âcre, dont l'action première est irritante et l'action secondaire ou par absorption évidemment narcotique. La prédominance de l'une ou de l'autre action fournit les indications à remplir dans cette espèce d'empoisonnement. On devra donc faire cesser le plus tôt possible l'incitation locale par l'expulsion du poison au moyen de l'eau chaude simple ou mêlée à une certaine quantité d'albumine ou de miel, et en s'introduisant une plume ou les doigts dans la gorge. L'émétique, qui exerce primitivement une action irritante locale, et dont l'effet secondaire est hyposthénisant, nous paraît ne devoir être ici employé qu'autant qu'il serait impossible de provoquer le vomissement par les moyens que nous venons d'indiquer. Après l'expulsion du poison par le vomissement, on combat l'irritation subséquente par les boissons mucilagineuses, le lait, la décoction de guimauve ou de graine de lin, etc. A cause de l'effet secondaire de l'empoisonnement, on ne doit employer la saignée, soit générale, soit locale, lorsqu'elle semble indiquée, qu'avec une extrême réserve.

Lorsque le poison n'a pu être promptement expulsé, que son action sur les centres nerveux se manifeste par des symptômes cérébraux particuliers et analogues à ceux que produisent les poisons narcotiques, tels que l'assoupissement, le délire, les hallucinations, etc., on doit alors recourir aux moyens indiqués en pareil cas. On administrera le café, l'éther, le vin, les spiritueux, le camphre à la dose de 15 à 20 centigr. répétée de temps en temps dans une mixture mucilagineuse, ou donnée en lavement émollient, et préalablement dissous dans un jaune d'œuf. Les affusions froides, les frictions stimulantes avec l'eau-de-vie, l'ammoniaque étendue dans l'eau, les sinapismes ambulants, etc.

La chélidoine, à dose thérapeutique, est excitante, diurétique et purgative. Elle peut être utile dans les engorgements abdominaux, l'hydropisie, l'ictère, les affections scrofuleuses, syphilitiques ou dartreuses, la goutte, la gravelle, etc. Les feuilles fraîches sont rubéfiantes et vésicantes. Le suc est caustique et détersif, lorsqu'il est étendu dans l'eau.

La chélidoine, qui croît partout et que les anciens avaient parfaitement appréciée, ne mérite pas l'oubli auquel elle a été condanmée par les médecins modernes. Son énergie est très-grande et ses effets plus ou moins prononcés, suivant la dose à laquelle on l'administre et ses divers modes de préparation. Une cuillerée de suc de chélidoine, dit Bodart, purge et fait vomir. Il m'a suffi de cette dose mêlée avec autant d'eau sucrée pour obtenir un effet éméto-cathartique violent chez une jeune fille atteinte d'une fièvre quarte, avec gonflement de la rate et état cachectique très-prononcé. La perturbation causée par l'action de ce médicament amena une grande amélioration dans l'état de cette jeune fille. Elle n'éprouva plus que de faibles accès qui, plus tard, cédèrent tout à fait à l'usage d'une forte décoction de trèfle d'eau et d'écorce de saule blanc.

Je crois, avec les anciens, que les propriétés de la grande-éclaire sont plus énergiques dans la racine. Galien et Dioscoride administraient cette racine en infusion dans du vin blanc, pour la guérison de l'ictère. Forestus la faisait bouillir dans la bière. Je l'ai employée de l'une et de l'autre ma-

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  1. Philosophical Transactions, t. XX, n° 242.


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nière, selon les circonstances et la position de fortune des malades, dans l'hydropisie et dans les embarras atoniques des viscères, qu'il est plus facile d'apprécier chez le malade que d'expliquer, et que l'on rencontre fréquemment chez les pauvres exposés à l'action du froid humide et soumis à toutes les autres causes de destruction qui les entourent.

Lange[1] emploie de préférence l'extrait de chélidoine préparé avec du vin à un feu doux, et l'ordonne à la dose de 4 gr. 20 centigr. à 1 gr. 50 centigr. dissous dans de l'eau distillée, que l'on fait prendre au malade chaque jour pendant plusieurs semaines, pour comhattre l'ictère, les fièvres intermittentes et les obstructions lentes des viscères abdominaux. J'ai vu employer avec succès contre la gravelle et l'hydropisie, par le conseil d'un guérisseur de campagne, la racine de chélidoine infusée dans le vin blanc (30 à 60 gr. de racine pour 1 kilogr. de vin) ; ce vin était pris à la dose de 30 ù 90 gr. chaque matin, et agissait à la fois comme diurétique et comme laxatif.

Joel[2] employait avec succès, dans l'ictère, l'hydropisie et les cachexies, un vin composé de racine de chélidoine et de baies de genévrier concassées, de chaque 30 gr. et de 500 gr. de vin blanc. Je me suis bien trouvé de l'usage de ce vin dans les hydropisies et dans la cachexie paludéenne. Dans cette dernière affection j'y ajoutais fréquemment les feuilles de chaussetrape, d'absinthe ou de petite centaurée.

On a pensé que la racine de chélidoine était le remède spécifique de Van Helmont contre l'hydropisie ascite.

(Hufeland, Gilibert assurent avoir guéri des ictères chroniques par l'usage de la décoction de chélidoine. Pour le premier de ces observateurs, c'est un médicament antibilieux. Rademacher, apologiste moderne de Paracelse[3], le range dans la classe des remèdes hépatiques particuliers. La teinture est d'un usage journalier en Allemagne dans les affections du foie. Wagner et Linné ont employé la chélidoine avec succès dans les fièvres intermittentes.) Récamier regardait aussi cette plante comme ayant sur les engorgements indolents de la rate une action particulière. Garancière[4] regarde la chélidoine comme très-utile dans toutes les maladies chroniques de la poitrine.

Les paysans du Limousin, au rapport de Laruc-Dubarry[5], font prendre une forte décoction de chéiidoine contre la dysenterie. Suivant instinctivement la loi de la tolérance, ces bons paysans auraient pu fournir à un médecin observateur la première idée de la réforme médicale qui a illustré le nom de Rasori.

La chélidoine semble avoir sur le système lymphatique une propriété spéciale, qui la rend efficace dans les engorgements glanduleux, les scrofules, les affections cutanées chroniques, etc.

J'ai adopté dans l'administration de la chélidoine la méthode indiquée par le professeur Wendt : j'exprime, en été, le suc de toute la plante, et le mêle à une égale quantité de miel. La dose de ce mélange, qui d'abord est de 8 gr., est graduellement portée à 16 gr. délayés dans une à deux cuillerées d'eau. Au printemps et en automne, je n'emploie que le suc de la racine, et, en hiver, je donne l'extrait de la plante tout entière, dont je forme des pilules de 10 centigr. ; je commence par en donner deux ; puis j'arrive progressivement à dix, et je continue cette dose jusqu'à la guérison. Administrée de cette manière, la chélidoine est un médicament d'autant plus utile qu'on le trouve toujours sous la main. Je l'ai employée avec succès

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  1. Médecine domestique de Brunswick.
  2. Oper. med., p. 363. Amstelod., 1663.
  3. Revue de thérapeutique médico-chirurgicale, t. III, p. 368, 1855.
  4. Traité de la consomption anglaise.
  5. Bulletin de la Société d'agriculture, sciences et arts de la Haute-Vienne, t. II, p. 18, 1850.


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chez un garçon de ferme, enfant de l'hospice, âgé de dix-sept ans, d'un tempérament éminemment lymphatique, et atteint d'une dartre squameuse humide occupant les aines et la partie interne et supérieure des cuisses. Cette affection datait d'un an environ. Je commençai le traitement au mois de juin 1833, en donnant d'abord 6 gr. de suc d'éclaire mêlé avec autant de miel, et j'augmentai graduellement et de manière qu'au quinzième jour de traitement le malade en prenait 12 gr. : à cette époque l'amélioration était sensible. Je fis alors pratiquer des onctions avec une pommade composée de suc de la même plante bouillie dans du saindoux jusqu'à consomption de ce suc, d'après le conseil d'un curé qui avait employé cette pommade dans des cas semblables. Au bout d'un mois de ce traitement, aussi simple que peu coûteux, la dartre était entièrement guérie. Ce jeune homme, que j'ai revu depuis, jouit d'une très-bonne santé.

Le suc de chélidoine, à la dose de 5 à 6 gr. délayés dans 700 gr. de petit-lait, à prendre chaque jour, est un bon dépuratif contre les affections cutanées chroniques, les scrofules, etc. Ce même petit-lait, auquel on ajoute 4 gr. de crème de tartre et 30 gr. de sirop de chicorée, m'a réussi dans un cas d'ictère, qui, pendant six mois, avait résisté à un traitement rationnellement dirigé.

On attribuait jadis à la chélidoine, non-seulement une action stimulante et diurétique, mais aussi une propriété sudorifique. Palmarius[1] dit que le suc de la racine de cette plante, exprimé et mêlé avec un peu de vin blanc ou du vinaigre rosat, a été d'un puissant secours pour quelques-uns, et a chassé le poison par les sueurs. Le fameux Julien Paumiers, de la Faculté de Paris, faisait grand cas du suc de la même racine dans la fièvre jaune. La chélidoine est un purgatif prompt et certain que le médecin de campagne peut employer dans presque tous les cas où ce genre de médication est indiqué, et surtout dans les maladies chroniques. Cette propriété est due à la présence de la gomme-gutte. Moins active que cette dernière, la chélidoine en a tous les avantages sans en avoir les inconvénients. Ce purgatif indigène est le plus efficace de tous ceux que l'on a proposés comme succédanés des évacuants exotiques. S'il nous venait de l'Amérique ou des Indes, on le trouverait dans toutes les pharmacies, et tous les médecins le prescriraient. Quand donc finira cette exoticomanie, qui rend la médecine inacessible au pauvre, et la France tributaire de l'étranger pour des ressources qu'elle possède et dont elle pourrait user à si bon marché ?

Le suc ou l'extrait de grande-éclaire, mêlé avec le jaune d'œuf, le mucilage de semence de coing, de racine de guimauve ou de graine de lin, dans suffisante quantité d'eau sucrée, forme la base d'une potion purgative, légèrement laxative ou altérante, suivant la dose à laquelle on l'administre. J'ai quelquefois employé avec succès comme vermifuge l'extrait de chélidoine en pilules avec le calomel. L'usage de ces pilules, continué longtemps, m'a réussi dans quelques affections scrofuleuses et dartreuses présumées d'origine syphilitique par hérédité, dans les engorgements chroniques du foie et de la rate, et dans les constipations opiniâtres dues à l'inertie des intestins. L'effet laxatif produit par la chélidoine permet d'administrer le protochlorure de mercure à petites doses, sans craindre son action sur la bouche. On sait qu'une petite quantité de calomel répétée et qui séjourne dans les premières voies, où elle est absorbée, cause plus facilement la salivation qu'une dose plus forte de cette substance déterminant des contractions intestinales et la purgation.

J'ai aussi employé avec avantage, comme vermifuge, le suc de chélidoine pur ou en émulsion avec le jaune d'œuf et une suffisante quantité d'eau et

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  1. Traité des maladies contagieuses, c. XVIII, p. 136.


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de sucre, à la dose de 15 gouttes à une cuillerée à café pour les enfants, et jusqu'à une demi-cuillérée à bouche pour les adultes.

A cette dernière dose, il est purgatif et même éméto-cathartique. A plus petite dose, il agit comme anthelminthique, altérant ou laxatif. Entre autres faits puisés dans ma pratique, et que je pourrais citer, je rapporterai le suivant :

Une petite fille de M. Delapoterie, âgée de trois ans, pâle, faible, ayant les membres grêles, le ventre gros sans être dur ni tendu, les pupilles dilatées, de la salivalion, le bout de la langue rouge, des grincements de dents pendant le sommeil, avait rendu, dans une diarrhée qui avait duré deux jours, un lombric vivant. Je lui fis prendre le matin 10 gouttes de suc de chélidoine dans un peu de jaune d'œuf délayé avec deux cuillerées d'eau sucrée. A midi, le même jour, l'enfant avait rendu, avec deux selles demi-liquides, cinq lombricoïdes de 5 à 6 pouces de longueur ; une seconde dose, donnée le lendemain (de l5 à 18 gouttes), procura l'expulsion de douze autres vers de même longueur.

(C'est à titre de purgatif drastique que la chélidoine peut avoir une certaine influence dans l'aménorrhée)[1].

La chélidoine doit être maniée avec prudence. Administrée inconsidérément comme remède, elle a quelquefois produit l'empoisonnement. Pollet a observé un empoisonnement de ce genre[2] chez une femme qui, malgré ses soins, succomba sous la violence du poison.

Les anciens préparaient dans un vase de cuivre un collyre composé de suc de chélidoine et de miel. Je ne dirai pas, avec certains enthousiastes, que l'on a prévenu la cataracte et guéri des amauroses par l'usage interne et externe de cette plante ; mais je puis affirmer que nos paysans ont souvent guéri des ophthalmies chroniques qui avaient résisté à toutes les ressources de l'oculistique, par la décoction de ses feuilles employée comme collyre. Ce moyen est tout à fait populaire et a dû être connu de temps immémorial, ainsi que l'annonce le nom de grande-éclaire, fondé sans doute sur une propriété constatée par l'expérience. Le suc, à la dose d'environ 4 gr. étendus dans 60 à 100 gr. d'eau fraîche ou d'eau distillée de roses, est, d'après Roques, un collyre efficace dans les ophthalmies scrofuleuses, les ulcérations chroniques des paupières, pourvu que l'inflammation soit modérée. J'ai moi-même employé avec succès le suc des feuilles de chélidoine, étendu dans plus ou moins d'eau fraîche, en collyre pour les ulcères des paupières, les blépharites muqueuses ou glanduleuses, les ophthalmies chroniques, les laies de la cornée et les restes du ptérigion. L'emploi de ce collyre réclame de la circonspection : le suc pur de cette plante, en contact avec la conjonctive, peut déterminer une vive irritation et même une inflammation grave de l'organe de la vue. Je pense néanmoins que le suc des feuilles de chélidoine, plus ou moins étendu dans l'eau et même pur, conviendrait, instillé entre les paupières, dans l'ophthalmie purulente des nouveaux-nés ; c'est un moyen à essayer.

J'ai appliqué la racine fraîche de grande-éclaire sur les tumeurs scrofuleuses ulcérées ; elles ont eu un effet marqué et à peu près semblable à celui que produit la racine d'arum employée de la même manière. Le suc des feuilles et des racines de cette plante, pur ou mêlé avec plus ou moins d'eau, selon qu'on veut lui donner plus ou moins d'activité, appliqué avec de la charpie sur les ulcères de mauvaise nature, les modifie avantageusement, les déterge et les met dans des conditions qui en favorisent la cicatrisation. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de constater les bons effets de ces applications. Les injections de ce suc dans les ulcères sinueux

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  1. Abeille médicale, 1845, p. 153.
  2. Annales de la Société médicale d'observations de la Flandre occidentale, 1849.


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pourraient, en déterminant une irrilation phlegmasique de leurs parois, en produire l'adhérence, si j'en juge par l'essai que j'en ai fait dans un cas de décollement survenu à la suite d'un abcès ouvert spontanément à l'aisselle, entretenant une suppuration assez abondante depuis trois mois, et que j'ai guéri par ce moyen. Je laissais séjourner le suc injecté jusqu'à production de la chaleur et de la douleur, ce qui avait lieu au bout de deux à trois minutes. J'exerçais ensuite une compression graduée. (Fernel avait déjà dit : Sinus quoque et fistulas expurgat, etc.)

J'ai usé plusieurs fois avec succès contre la teigne d'une pommade composée de parties égales de suc de chélidoine, de savon blanc et de pommade camphrée (15 gr. de camphre pour 50 gr. d'axonge). Après avoir mis le cuir chevelu à nu, au moyen de cataplasmes émollients, je le fais lotionner avec une forte décoction de feuilles fraîches de chélidoine pendant six à huit minutes, et je frictionne ensuite toute la partie malade avec la pommade indiquée. Ce pansement est répété chaque matin. La guérison a été obtenue du quinzième au trentième jour.

J'ai vu mettre en usage avec succès, pour provoquer l'écoulement des règles, un pédiluve préparé avec une grande quantité de chélidoine fraîche en décoction dans une suffisante quantité d'eau. Ce pédiluve gonfle promptement les veines des extrémités inférieures et leur donne l'apparence d'une dilatation variqueuse. On pourrait l'employer dans tous les cas où les bains de pieds irritants sont indiqués.

(Fabre recommande[1], comme topique antiherpétique, appliqué à l'aide d'un pinceau sur les points malades, un glycérolé de chélidoine ainsi formé : glycérine, 15 gr. ; extrait de chélidoine maj., 2 gr. ; acide tannique, 2 gr. ; alcool de chélidoine maj., Q. S.)

On applique le suc de grande-éclaire pour détruire les verrues et les cors, mais son action, trop faible pour cela, est assez forte pour enflammer les parties voisines et augmenter le mal au lieu de le détruire.

(Selon quelques expériences qui nous sont propres, mais qui sont trop peu nombreuses pour nous permettre d'affirmer quoi que ce soit, la chélidoine aurait les propriétés d'un éméto-cathartique très-violent, irritant fortement le tube digestif. Probst a reconnu à la chélérythrine une action narcotique.)

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  1. Bulletin de thérapeutique, t. LVII, p. 124.