3-8 Plantes d'Amérique (Maurizio)

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3-7 Espèces oléagineuses
Maurizio, Histoire de l'alimentation végétale (1932)
Plantes à bouillie de grande culture

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CHAPITHE VIII


PLANTES D'AMÉRIQUE AYANT JADIS FOURNI DES BOUILLIES. — LES BROMES ET AUTRES


Le nouveau monde ne connaissait pas de céréales à pain. Là-bas, les plantes à bouillies ont encore de nos jours une importance supérieure à celle qu'elles ont chez nous. M. Georges Claraz de Lugano, qui connaît à fond l'Amérique du Sud, m'a confié des notes que je reproduis presque intégralement ici.


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Depuis les temps les plus anciens, on préparait les bouillies primitives de l'Argentine, du Chili, du Pérou avec : Bromus Mango Des., Bromus unioloides Willd. (B. Schraderi Knuth) en deux formes : a) brevis et b) montanus, avec le manioc qui fournissait le pain Cassave, Dolichos glycinoides, les tubercules d'un Tropæolum des fruits d'Araucaria imbricata et du maïs. D'après une indication de Claraz, donnée dans une lettre, tous les historiens du Rio de la Plata parleraient d'un chardon comestible des Indiens, mais sans qu'aucun d'eux le décrive. Claraz est tout à fait sûr qu'il s'agit d'un Eryngium ; les jeunes pousses de cette plante, rare aujourd'hui, mais très répandue autrefois, sont encore consommées aujourd'hui, crues ou cuites, par les Araucaniens. Les trois langues parlées par les indigènes de ces contrées distinguent diverses espèces de maïs, de même qu'il y avait déjà de nombreuses espèces de maïs à l'époque précolombienne. Parmi les autres plantes alimentaires dignes d'être retenues, il faut citer : des espèces d’Oxalis et la Quinoa (Chenopodium Quinoa) la célèbre plante de culture péruvienne. Il y a là au moins sept plantes à bouillies, parmi lesquelles le maïs, la quinoa et les bromes sont les plus importantes. Les bromes disparaissent ou sont presques disparus, et les jours de la Quinoa sont comptés eux aussi. A côté des bouillies ces plantes sont utilisées aussi pour la confection de galettes. Bromus unioloides est actuellement un fourrage. Dans ce genre on trouve des plantes de culture à côté de mauvaises herbes désagréables.

Notre mauvaise herbe la plus fréquente dans ce genre est Bromus secalinus dont il a déjà été question p. 134, 148, parmi les plantes de ramassage. C'est une mauvaise herbe très ennuyeuse dans les terres lourdes et qui, moulue avec le seigle, empêche la pâte de lever et rend le pain mauvais. D'après une croyance populaire curieuse, dans ces cas-là le blé se changerait en Bromus secalinus. Jean Bauhin combattit déjà cette croyance que l'on prenait encore au sérieux en 1848. En 1841, on écrivit encore souvent que le seigle se transformait en Bromus secalinus. On vit pareil fait se reproduire même en 1920, où un conseiller des affaires économiques déclara que l'avoine s'était métamorphosée en seigle Mitt. der. D. L. G., St. 28, 1920)[1].

Un certain nombre de personnes tiennent Bromus Arduennensis pour une espèce de B. secalinus. Ascherson s'élève là-contre. D'après lui on ne connaît B. Arduennensis que par les champs d'épeautre et l'on ne peut s'empêcher de supposer que nous sommes

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  1. Cf. Fühlings Landwirtsch., Zt. Jg., 69, 1920, 434, et déjà Théophraste, Il, 4, 1. (Trad).


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en présence d'une espèce qui fut introduite chez nous avec une plante de culture, comme c'est le cas pour Silene linicola (d'après A. Volkart, probablement Silene cretica). Elle s'est conservée avec une même plante dans un domaine limité et elle s'y maintient encore parce qu'on l'y resème annuellement avec elle. En ce qui concerne S. linicola le fait se reproduit depuis l'époque lacustre.

Dans ce qui suit je reproduis sans changement la communication que Georges Claraz eut l'amabilité de mettre à ma disposition. A ce point de vue Claraz de Lugano est l'homme le plus au courant de l'Amérique du Sud. Sa communication me fut transmise grâce à l'obligeance du Professeur Schinz de Zurich. Claraz écrit: « Je trouvai très étonnant et même inexplicable au début que les Araucaniens eussent un mot à eux : cofque (covké) pour désigner le pain, car les céréales à pain (blé, épeautre, orge) ne furent introduites que par les Espagnols. Un hasard me fournit l'explication de ce fait. Parmi différentes herbes, j'avais recueilli un jour un Bromus secalinus. Les Indiens et Indiennes à qui je le montrai le reconnurent tout de suite et le nommèrent Lancu (Lancou). Ils me dirent qu'on en faisait griller les épis dans le sable brûlant, qu'on en faisait de la farine et, en y mélangeant de l'eau, une boisson appelée ulpo (ullpo) mais qu'on en pouvait faire aussi du cofque, donc du pain. Plus tard je vis en effet des Indiennes rentrer chez elles de petites boîtes de cette graminée. Elles la récoltaient dans la vallée du Sauce Chico, petite rivière qui se jette dana une baie devant Bahiablanca. Elles me dirent, qu'on en trouvait une autre espèce en Chili, appelée Mango ou Mangou et dont on faisait une farine et du « Cofké » (pain). Mon frère Antoine qui arriva en Argentine sur ces entrefaites avait acheté pour moi quelques graines de semence à Paris, dans la célèbre collection de chez Vilmorin. Lorsqu'il eut dit que ces graines étaient destinées à l'Argentine, on lui recommanda d'emporter un petit échantillon de la « Brome de Schrader » Bromus Schraderi Knuth (de la Caroline), qui était un excellent fourrage. Je semai ces graines près de mon habitation par curiosité mais sans leur donner de soins particuliers. Elles réussirent et se multiplièrent et bien qu'exposées aux dents des chevaux, des moutons et des autres bestiaux, elles se reproduisirent durant des années. Les Indiens qui venaient me voir, appelaient cette herbe Lancu sans que j'aie attiré leur attention sur elle. Je ne trouve ce nom ni dans le Diccionario chileno hispano de Pater Febres (Lima, 1765, et nouvelle édition, Santiago, 1846), dans le Arte, Vocabulario y confesionario de la lengua Chile de Pater Luiz de Vadievia (Lima, 1606).


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Par contre, Luis de la Cruz, qui partit le 7 avril 1806 du Fort Ballenare près d'Antuco (Chili} et qui parcourut presque en ligne droite toute la terre ferme pour arriver au Fort Melincué (Argentine, province de Santa Fé}, nous dit : « Les Indiens donnent le nom de Lancu à une céréale qui ressemble à l'orge. On en trouve de grandes quantités à Mamilmapu ». Mamil mapu signifie littéralement pays à bois, de Mamil = bois de chauffage et mapu = pays ; c'est la région qui s'étend du pied oriental des Cordillères jusque vers Salina Grande et Santa Fé et qui est couvert de broussailles (Formation del Monte de Lorentz ou Chanarformation de Griesebach).

On ne trouve pas davantage le nom de Lancu dans le livre de Molina qui parut en italien (1782), dans une traduction française corrigée et augmentée (1789} et dans une traduction allemande (1786). Par contre, en plus du maïs que les indigènes appellent Guala et dont ils cultivent 8 ou 9 variétés, Molina cite encore deux autres graminées. Je cite d'après la traduction française de Gruvel : « Le magu espèce de seigle, et la tûca, espèce d'orge, furent cultivés par les Arauques avant l'arrivée des Espagnols ; mais depuis qu'on a introduit le froment d'Europe, ces deux espèces de blé ont été entièrement négligées, et je n'ai même pas pu m'en procurer un échantillon pour en donner une description exacte. Les Arauques en faisaient des pains, nommés covque ; ils donnent maintenant le même nom aux pains faits avec le froment d'Europe. » Dans le Vocabular de Pater Febres (édit. de 1846, Santiago) je trouve : Mango : Semilla para sembrar, c'est-à-dire : graines à semer, et Thuca : el centeno, c'est-à-dire : le seigle.

Dans son Historia general (1601), Decade VII, lib. g. chap. III Herrera parle du Tecca et de la préparation de la farine qu'on en fait (comme en espagnol, l'e n'est jamais muet et qu'on l'accentue toujours dans la prononciation, Febres s'est tiré d'affaire en écrivant thuca au lieu de tecca). Ensuite il y eut des troubles dans 1e pays. Sous la domination espagnole, l'esprit soupçonneux des conquérants empêcha toute communication avec leurs colonies et y fit interdire la résidence aux étrangers. La cour espagnole s'éleva même contre la présence de Jésuites étrangers, c'est-à-dire non espagnols. En 1767 on expulsa d'un seul coup tous les Jésuites. Parmi eux se trouvait justement Molina (né à Talca au Chili) ; pendant la traversée il perdit tous ses papiers et ce n'est que 14 ans plus tard qu'il rédigea de mémoire ses ouvrages, à Bologne, où il eut connaissance des travaux de Linné. Les Franciscains qui prirent la place des Jésuites expulsés ont fait peu de travail.


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L'Espagne se montrait jalouse de toute publication sur ses colonies. La révolution américaine, puis la révolution française rendirent la cour espagnole de plus en plus méfiante. On sait combien il fut difficile à Humboldt et à Bonpland d'obtenir l'autorisation nécessaire à leur voyage, et cela malgré la recommandation des Français...

Seule la révolte contre la métropole, qui commença à Buenos-Aires, brisa tous les obstacles et ouvrit ces pays au commerce mondial. La lutte traîna en longueur, les colonies eurent le sentiment de leur union. Les Etats-Unis furent les premiers avec la Hollande à reconnaître les nouveaux Etats. Des Anglais qui avaient fait des avances d'argent à l'Argentine et au Chili furent ausssi les premiers sur place pour mettre à profit les avantages du nouvel ordre des choses. Dès 1817 et 1818 les Etats-Unis y envoyèrent des commissions et des expéditions pour étudier la situation et leur faire des rapports. Les Anglais ne restèrent pas en arrière. Mais leur but à tous était surtout pratique et, bien que les études scientifiques ne fussent pas négligées, ils cherchaient surtout à conclure des traités de commerce avantageux. Les expéditions scientifiques, organisées par l'Angleterre, les Etats-Unis, la France avaient à chercher la solution de problèmes d'ordre général ou particulier. Quant aux nouveaux États libérés qui appelaient des savants européens, ils avaient des embarras d'argent plus ou moins marqués et ils se trouvaient dans des conditions politiques difficiles.

Le Chili eut le bonheur d'arriver plus vite que les autres à l'apaisement et un savant français de premier plan, Claude Gay, y arriva en 1829 pour constituer des collections et consacra 12 ans à l'explorer. Puis, à l'expiration de son contrat avec le gouvernement chilien, il s'établit à Paris où il mit de l'ordre dans ses collections, et où il mit ses recherches en œuvre. Il les publia sous le titre : Historia fisica y politica de Chile. C'est un ouvrage monumental qui comprend quelques douzaines de volumes, il est épuisé depuis longtemps et ne fut pas mis dans le commerce mais porte au contraire comme indication d'éditeur : « Paris : en casa del autor » (A Paris, chez l'auteur) et : « Chile: en el museo de historia natural de Santiago ».

Il ne me fut jamais donné de lire les volumes qui traitent de la flore du Chili, mais je pus lire les 2 volumes consacrés à l'« Agricultura ». Dans le deuxième volume, p. 89 à 90, il écrit sous le titre de « Mango » : « Avant la conquête, les Chiliens mangeaient une sorte de pain sans levain qu'ils appelaient covque et qu'ils pré-


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paraient avec une graine nommée Mango. Ce fait si intéressant au point de vue social et ethnographique a été mis en doute par les savants. C'est pourquoi je me suis cru tenu d'en vérifier l'authenticité et de confirmer l'existence en Amérique d'une autre céréale que le maïs.

Naturellement je ne m'attendais pas à trouver la preuve de cette culture dans les territoires habités par les Espagnols. En effet, le froment et l'orge sont beaucoup plus avantageux que les plantes en question. Je devais orienter mes recherches chez les Indiens et un heureux hasard me fournit la preuve de cette culture. Il eut lieu dans la partie méridionale de la grande île Chiloe, Departemento de Castro. La plante est une graminée du genre Bromus et nous l'avons décrite dans notre Flora chilena sous le nom de Bromus mango. II est évident que sa culture fut très répandue dans les temps anciens, mais, actuellement, elle est tellement réduite qu'on pourrait s'imaginer qu'on ne la continue que du point de vue sentimental, par attachement et respect. Je ne l'ai trouvé que dans deux Chacras (propriétés) et comme c'est une plante bisannuelle les propriétaires la faisaient pâturer la première année par leurs troupeaux, la seconde ils laissaient mûrir les épis, dont les grains, comme ceux du blé et de l'orge, fournissent grillés une farine de qualité inférieure dont on fait aussi un breuvage enivrant de mauvaise qualité (chicha). C'est sans doute pour ces raisons qu'on a si vite abandonné la culture de cette graminée en faveur d'autres plus avantageuses. Dans ses ouvrages, Garcilaso parle d'une autre espèce de céréale qui fut cultivée autrefois par les Indiens du Chili. D'après cet écrivain la plante haute d'une demi vara (1 vara = 83 à 86 centimètres} aurait ressemblé à l'orge, sa graine par contre aurait ressemblé au seigle, tout en étant de plus petite dimension. On la semait en février et en mars et sa récolte se faisait en novembre, avant celle de l'orge ; on la coupait toujours quand le grain était encore vert pour le faire mûrir au soleil. Les Indiens en faisaient une farine qu'après dessiccation ils employaient comme la farine des autres céréales. Un « Celemin » (mesure à blé) de cette farine suffisait à l'entretien de 8 personnes. Cette plante ne serait-elle pas le mango que nous venons de décrire ? »

Comme Gay n'indique ni le titre ni la page de l'ouvrage où Garcilaso (ou Garcilasso) parle de cela, je n'ai pu retrouver ce passage. Gay fut le fondateur du musée national de Santiago, qui demeura abandonné après son départ.

Les troubles politiques de 1848 amenèrent à émigrer le naturaliste allemand Rudolph Philippi (de Charlottenburg). Il se rendit


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au Chili où il s'adonna à l'agronomie, bien que cela ne fût pas très lucratif. Le président Montt lui offrit en 1853 la place de directeur du Muséum national qu'il accepta. Il le dirigea excellemment jusqu'à un âge très avancé. Il transmit la charge à son fils. Ce fut justement ce fils, F. Philippi, qui publia en 1881 à Santiago un Catalogus Plantarum vascularum chilensium. Feu le professeur Jaeggi possédait au jardin botanique le catalogue de Philippi où sont citées treize sortes de Bromus, parmi lesquelles Bromus catharticus mol. se trouve aussi en Argentine. Philippi tient cette espèce pour le lancu tandis que Hieronymus déclare que la plante s'appelle « Guilne » au Chili.

Philippi cite deux variétés de Bromus unioloides : a) elata, syn. mollis, b) humilis syn. chilensis et lithobius et il ajoute que cette dernière espèce est un des meilleurs fourrages et qu'elle a été importée en Australie par le jardin botanique d'Adélaïde.

Dans le Informe Oficial de la Comisión científica de la Expedición al Rio Negro (Abril-Junio 1879) Botanica par Pablo Lorentz et Gustav Niederlein, Buenos-Aires, 1881, on cite : M. Br. 268 Bromus unioloides H. B. Kth. avec comme stations : en différents points de la flore de Patagonie, par exemple à Leones, au voisinage de Nueva Roma (Sauce chico), etc.

« Nous avons trouvé aussi une espèce très voisine de la précédente dans le voisinage de Nueva Roma (Sauce chico)».

John Ball à qui j'avais remis un exemplaire de la plante (voir plus haut) en l'appelant lancu d'après les données des Indiens, le détermina comme étant Bromus unioloides H. B. K. (Ceratochloa). Comme elle était fréquente sur le Sauce chico où se trouvait une vieille résidence des Indiens avec un ancien lieu de sépulture, j'exprimai l'hypothèse qu'elle y avait été vraisemblablement amenée par eux.

L'étude botanique des pays américains nous montra que Bromus unioloides y est extrêmement répandu. Spegazzini (Anales del museo nacional de Buenos-Aires, 1896-97) l'a trouvé à la Terre de Feu, Lorentz l'a trouvé à Entre-Rios, Catamarca, Tucuman, Salta, etc. Rob. E. Fries (« Zur Kenntis der alpinen Flora im nordlichen Argentinien », Upsala, 1905) écrit que cette espèce est « répandue dans les deux Amériques, dans les Andes aussi bien que dans la plaine et qu'elle a aussi été introduite dans l'ancien continent ».

Le botaniste de Bâle, Théodor Stuckert ( « Contribución al conocimiento de las Gramineas argentinas » dans Anales del Museo Nacional de Buenos-Aires, 1905) donne une synonymie complète


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des noms vulgaires de Bromus unioloides (Willd) H. B. K. Il dit que c'est l'espèce de brome la plus fréquente et aussi la plus importante, la plus estimée comme fourrage ; qu'on la trouve depuis la Terre de Feu jusqu'aux territoires des Andes, au Chili, dans l'Uruguay, le Paraguay, le Brésil, le Pérou et l'Amérique du Nord. I1 en distingue deux variétés : brevis et montanus. A une époque récente on cultiva la plante comme fourrage en Argentine. Carlos Givolas (Monographie de B. unioloides dans les Anales de la Sociedad Rural Argentina, 1905, numéro de septembre-octobre a donné son nom à Ustilago bromivora F. et W. Tous les auteurs actuels désignent l'espèce comme plante fourragère. Elle semble montrer une tendance à la variation. La disparition ou l'extinction constantes du Bromus Mango reste une énigme. Les exemplaires typiques qui servirent aux descriptions de Gay pourraient être conservés dans l'herbier du Muséum de Paris et peut-être dans le Muséum national de Santiago.

On n'a aucun renseignement sur l'espèce souche et les modifications dues à la culture. Dès 1577, Acosta note que les plantes européennes introduites en Amérique tout de suite après la découverte et surtout les espèces céréales, y réussirent parfaitement : « Les indigènes trouvèrent leur avantage à les cultiver et à abandonner des plantes du pays de moindre valeur ». Beaucoup de plantes de culture ne prospèrent que dans certaines conditions favorables et ne redeviennent pas sauvages. On sema et on sème encore le froment dans toute l'Argentine. Si on laisse le champ en friche, le froment y repousse la deuxième année (trigo guacho, comme le nomment les Argentins) mais au cours des troisième et quatrième années il se perd.

On peut supposer qu'il en va de même en ce qui concerne le mango. Mais, jusqu'à présent, on ne signale son existence que dans l'Ile Chiloe. Dans ses « Grundzüge der Pfanzenverbreitung in Chile », 1907, le Dr Karl Reiche (Président de la section botanique du Muséum national de Santiago) dit ceci : « La flore de Chiloe compte deux plantes célèbres qui sont toutes les deux éteintes actuellement : l'une est la graminée Bromus Mango..., mise hors d'usage par l'introduction de céréales européennes et qui a si complètement disparu que la population ne la connaît même plus de nom. L'autre est l'ombellifère Micropleura renifolia ».

II est toujours une chose certaine, c'est que la culture des plantes à fourrage était inconnue dans le Nouveau Monde dans la période pré-colombienne. Les Indiens ne possédaient pas d'autres animaux domestiques herbivores que les lamas et les alpacas qui vivaient


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dans des prairies libres et naturelles. Comme ils ne connaissaient d'autres céréales que le maïs, les espèces de brome dont nous avons parlé durent être pour eux les bienvenues tant que nos espèces céréales restèrent inconnues d'eux.

Cependant le nom araucanien : Cachila (Catschila) pour désigner le froment reste énigmatique pour moi. Ce n'est ni Aymara ni Ketschua[1].

Avant l'arrivée des Espagnols l'Inca Topa Yupangui avait soumis les tribus du Chili septentrional jusqu'au fleuve Chacapoal et l'agriculture pénétra dans ces régions. Les Espagnols y trouvèrent donc en usage le charrue péruvienne primitive. On y cultivait des plantes à pain et à farine, appartenant à différentes familles de plantes dont les indigènes faisaient une galette, une sorte de pain. Dans la zone chaude de l'Amérique on employait le mandioca dont les racines râpées donnaient une farine dont on faisait une sorte de pain (Pain Cassava). Au Chili et au Pérou ils semaient une sorte d'arroche (Chenopodium quinoa) dont on se sert encore de nos jours. Les Indiens m'en envoyèrent des graines qui réussirent parfaitement. Ils employaient aussi le pallar ou purutus (Dolichos glycinoides d'après Peoppis) et les tubercules d'un Tropæolum au Pérou et au Chili. Ils confectionnaient aussi une farine de pomme de terre, dans le Chili méridional, ils en faisaient une aussi avec les fruits de l'Araucaria imbricata, ils en introduisirent en Patagonie où j'eus l'occasion d'en voir et d'y goûter.

Ils font avec ces farines des sortes d'aliments cuits au four et ressemblant au pain. De nos jours encore, je veux dire pendant mon séjour en Argentine, je les ai vus travailler activement une pâte faite de farine et d'eau à quoi ils ajoutent un peu de sel, en former une petite miche et la faire cuire dans la cendre très chaude. Ce n'est pas là une « panification » selon notre conception européenne, car la composition chimique de farines de cette sorte ne s'y prête sans doute pas.

On a trouvé des vestiges de pain de ce genre dans les célèbres sépultures d'Anconan, sur la côte du Pérou. Rochebrune en a analysé quelques-uns et il a publié différentes choses à ce sujet

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  1. Après la publication de la suggestive contribution de Claraz (Getreiden, i. Wandel d. Zeiten), j'ai reçu de M. le Pr Hugo Schuchard, de Graz (un des plus éminents linguistes de notre époque) le renseignement suivant (17, IX, 1917). On lit dans Rod. Lenz, Diccionario etimológico de las voces chilenas de lenguas indijenas americanas, Santiago de Chile, 1904, 155 : « cachilla signifie du blé cuit ou rôti à la façon des indiens et, plus rarement du blé naturel. Etymologie : les Indiens du Chili nommèrent le blé maïs de Castille en prononçant ce mot cachilla ».


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en 1880 dans les Actes de la Société Linnéenne de Bordeaux, t. III, p. 353 : Les échantillons de pain que l'on a rencontrés dans les tombes d'Ancon affectent la forme de petits disques lenticulaires, d'une largeur de 4 à 10 centimètres sur 1 à 1/4 d'épaisseur, provenant de grains de maïs rougeâtres, mélangés à des fragments plus petits, provenant de grains de Chenopodium quinoa... Il est probable qu'on trouve d'autres renseignements dans l'important ouvrage de Reiss et Stübel.

L'agriculture primitive de l'Amérique peut donc contribuer dans une certaine mesure à nous expliquer les premiers débuts du travail des champs et de la culture des plantes. Nous voyons en particulier comment, lors de l'arrachage de tubercules, il reste dans le sol des fibres et des débris souterrains qui repoussent par la suite. J'ai observé des faits du même genre dans la Patagonie septentrionale.

(Il est extrêmement intéressant de noter que la rouille des blés de nos céréales n'a été constatée en Amôrique que de nombreuses années après l'importation et qu'on attribua son apparition à une planète en Argentine et à un tremblement de terre au Pérou. Actuellement le Bromus et d'autres plantes d'origine indigène en sont également atteints. J'ai rapporté d'Amérique des exemplaires qui furent examinés au microscope par le Dr Winter, alors à Zurich.) »

La précieuse communication de Claraz s'arrête là. Il y a peu de temps, dans un article[1] sur des plantes servant à l'alimentation avant toute culture, je faisais remarquer que Bromus unioloides, qui, actuellement, n'est guère autre chose qu'une mauvaise herbe, a été si foncièrement oublié, que les Américains n'en disent presque rien. Cette espèce n'est même pas citée dans la dernière nomenclature de toutes les plantes comestibles de la terre : Sturtevants Notes on Edilbe Plants edit. by M. P. Hedrick, Albany, 1919.

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  1. Ber. d. deutsch. Bot. Ges., Jg., 1926, Bd. 44, 174.