Sarrasin ou blé noir (Candolle, 1882)

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Noms acceptés : Fagopyrum esculentum Moench, Fagopyrum tataricum (L.) Gaertn.

Voandzou
Alphonse de Candolle, Origine des plantes cultivées, 1882
Quinoa

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Sarrasin ou blé noir. — Polygonum Fagopyrum, Linné. — Fagopyrum esculentum, Moench.

L'histoire de cette espèce est devenue très claire depuis quelques années.

Elle croît naturellement en Mandschourie, sur les bords du fleuve Amour 7, dans la Daourie et près du lac Baïkal 8. On l'indique aussi en Chine et dans les montagnes de l'Inde septentrionale 9, mais je ne vois pas que la qualité de plante sauvage y soit certaine. Roxburgh ne l'avait vue dans le nord de l'Inde qu'à l'état cultivé, et le Dr Bretschneider 10 regarde l'indigénat comme douteux pour la Chine. La culture n'y est pas ancienne, car le premier auteur qui en a parlé écrivait dans la période du Xe au XIIe siècle de l'ère chrétienne.

Dans l'Himalaya, on cultive le Sarrasin, sous les noms de Ogal

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7. Maximowicz, Primitiæ fl. amur., p. 236.

8. Ledebour, Fl. ross., 3, p. 517.

9. Meissner, dans Prodr., 14, p. 143.

10. Bretschneider, On study, etc., p. 9.


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ou Ogla et Kouton 1. Comme il n'existe pas de nom sanscrit pour cette espèce, ni pour les suivantes, je doute beaucoup de l'ancienneté de leur culture dans les montagnes de l'Asie centrale. Il est certain que les Grecs et les Romains ne connaissaient pas les Fagopyrum. Ce nom grec a été fait par les botanistes modernes, à cause de la ressemblance de forme de la graine avec le fruit du Hêtre, de la même façon qu'on dit en allemand Buchweitzen 2 et en italien Faggina.

Les langues européennes d'origine aryenne n'ont aucun nom de cette plante indiquant une racine commune. Ainsi les Aryens occidentaux ne connaissaient pas plus l'espèce que les orientaux de langue sanscrite, nouvel indice qu'elle n'existait pas autrefois dans l'Asie centrale. Aujourd'hui encore, elle n'est probablement pas connue dans le nord de la Perse et en Turquie, puisque les flores ne la mentionnent pas 3. Bosc a mis dans le Dictionnaire d'agriculture qu'Olivier l'avait vue sauvage en Perse, mais je ne puis en trouver la preuve dans la relation imprimée de ce naturaliste.

L'espèce est arrivée en Europe, au moyen âge, par la Tartarie et la Russie. La première mention de sa culture en Allemagne, se trouve dans un registre du Mecklembourg, en 1436 4. Au XVIe siècle, elle s'est répandue vers le centre de l'Europe, et dans les terrains pauvres, comme ceux de la Bretagne, elle a pris une place importante. Reynier, ordinairement très exact, s'était figuré que le nom Sarrasin venait du celte 5 ; mais M. Le Gall m'a écrit naguère que les noms bretons signifient simplement blé de couleur noire (Ed-du) ou froment noir (Gwinis-du), Il n'y a pas de nom original dans les langues celtiques, ce qui nous paraît naturel aujourd'hui que nous connaissons l'origine de l'espèce 6.

Quand la plante s'est introduite en Belgique, en France, et qu'on l'a connue même en Italie, c'est-à-dire au XVIe siècle, le nom de Blé sarrasin ou Sarrasin a été communément adopté. Les noms vulgaires sont quelquefois si ridicules, si légèrement donnés, qu'on ne peut pas savoir, dans le cas actuel, si le nom vient de la couleur de la graine, qui était celle attribuée aux Sarrasins, ou de l'introduction, qu'on supposait peut-être venir des Arabes ou des Maures. On ignorait alors que l'espèce n'est pas du tout connue dans les pays au sud de la mer Méditerranée, ni même en Syrie et en Perse. Il est possible qu'on ait adopté l'idée d'une origine méridionale, à cause du nom Sarrasin,

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1. Madden, Trans. of Edinb. bot. Soc., 5, p. 118.

2. Le nom anglais Buckwheat et le nom français de quelques localités, Buscail, viennent de l'allemand.

3. Boissier, Fl. orientalis ; Buhse et Boissier, Pflanzen Transcaucasien.

4. Pritzel, Sitzungs bericht Naturforsch. freunde zu Berlin, 15 mai 1866.

5. Reynier, Economie des Celtes, p. 425.

6. J'ai discuté plus en détail les noms vulgaires dans la Géographie botanique raisonnée, p. 953.


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motivé par la couleur. L'origine méridionale a été admise jusqu'à la fin du siècle dernier et même dans le siècle actuel 1. Reynier l'a combattue le premier, il y a plus de cinquante ans.

Le Sarrasin s'échappe quelquefois des cultures et devient quasi spontané. Plus on avance vers son pays d'origine, plus cela se voit fréquemment, et il en résulte qu'on aurait de la peine à déterminer la limite, comme plante spontanée, sur les confins de l'Europe et de l'Asie, dans l'Himalaya ou en Chine. Au Japon, ces demi-naturalisations ne sont pas rares 2.

Sarrasin ou Blé noir de Tartarie. — Polygonum tataricum, Linné. — Fagopyrum tataricum, Gærtner.

Moins sensible au froid que le Sarrasin ordinaire, mais donnant un grain médiocre, on le cultive quelquefois en Europe et en Asie, par exemple dans l'Himalaya 3. C'est une culture peu ancienne. Les auteurs des XVIe et XVIIe siècles n'ont pas mentionné la plante ; c'est Linné qui en a parlé, un des premiers, comme originaire de Tartarie. Roxburgh et Hamilton ne l'avaient pas vue dans l'Inde septentrionale au commencement du siècle actuel, et je ne la trouve pas indiquée en Chine et au Japon.

Elle est bien spontanée en Tartarie et en Sibérie, jusqu'en Daourie 4 ; mais les botanistes russes ne l'ont pas trouvée plus à l'est, par exemple dans la région du fleuve Amour 5.

Comme cette plante est arrivée par la Tartarie dans l'Europe orientale, après le Sarrasin ordinaire, c'est celui-ci qui porte dans plusieurs langues slaves le nom de Tatrika, Tatarka ou Tattar, qui conviendrait mieux, vu l'origine, au Sarrasin de Tartarie.

Il semble que les peuples aryens ont dû connaître cette espèce, et cependant on ne mentionne aucun nom dans les langues indo-européennes. Jusqu'à présent on n'en a pas trouvé de trace dans les restes des habitations lacustres en Suisse ou en Savoie.

Sarrasin émarginé. — Polygonum emarginatum, Roth. — Fagopyrum emarginatum, Meissner.

Cette troisième espèce de Sarrasin est cultivée dans les parties hautes et orientales du nord de l'Inde, sous le nom de Phaphra ou Phaphar 6, et en Chine 7.

Je ne vois pas de preuve positive qu'on l'ait trouvée sauvage.

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1. Nenmich, Polyglott. Lexicon, p. 1030 ; Bosc, Dict. d'agric., 11, p. 379.

2. Franchet et Savatier, Enum. plant. Japoniæ, 1, p. 403.

3. Royle, Ill. Himal., p. 317.

4. Gmelin, Flora sibirica, 3, p. 64 ; Ledebour, Flora rossica, 3 p. 316.

5. Maximowicz, Primitiæ ; Regel, Opit flori, etc. ; Schmidt, Reisen in Amur, n'en parlent pas.

6. Royle, Ill. Himal., p. 317 ; Madden, Trans. bot. Soc. Edinb., 5, p. 118.

7. Roth, Catalecta botanica, 1, p. 48.


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Roth dit seulement qu'elle « habite en Chine » et que ses graines sont employées pour la nourriture. Don 1, qui en a parlé le premier parmi les botanistes anglo-indiens, dit qu'on la regarde à peine comme spontanée. Elle n'est pas indiquée dans les ouvrages sur la région du fleuve Amour, ni au Japon. D'après le pays où on la cultive, il est probable qu'elle est sauvage dans l'Himalaya oriental et le nord-ouest de la Chine.

Le genre Fagopyrum a huit espèces, qui sont toutes de l'Asie tempérée.

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1. Don, Prodr. fl. nepal., p. 74.