Les plantes utiles dans l’histoire du paysage méditerranéen

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Conférence donnée au château de Castries (Hérault) en 2005, et publiée dans : La place des plantes traditionnelles dans les paysages, hier et aujourd’hui.

Les plantes utiles dans l’histoire du paysage méditerranéen.
Michel Chauvet, INRA


Qu’est-ce qu’une plante traditionnelle ?

Je commencerai par une citation : "La calèche quitta la route... et s'arrêta devant une porte formée de deux piliers de briques blanchies, surmontées d'urnes rouges, où des aloès épanouissaient leurs feuilles pareilles à des lames de fer-blanc et pointues comme des poignards... La muraille était remplacée par une haie de cactus, dont les pousses... entremêlaient inextricablement leurs raquettes épineuses. Au-dessus de la haie, trois ou quatre énormes figuiers étalaient par masses compactes leurs larges feuilles...; un grand pin parasol balançait son ombrelle... Une servante basanée... ouvrit la claire-voie, et, précédant M. d'Aspremont dans une allée de lauriers roses, elle le conduisit à la terrasse... Orangers, myrtes, grenadiers, limons s'en étaient donné à cœur joie... Ce n'était pas comme dans le Nord, la tristesse d'une maison déserte, mais la gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à elle-même".

Cette citation est de Théophile Gautier, et introduit un excellent livre de Fabio Benzi sur L’histoire des plantes en Méditerranée. L'auteur ajoute que Théophile Gauthier a voulu dans ces phrases "évoquer l’âme du paysage méditerranéen, l’harmonie impétueuse d’une nature hors du temps, originelle, archétypale". Cette vision romantique et a-historique est largement partagée par le grand public. Spontanément, nous voyons des natures avec des plantes spectaculaires et nous avons l’impression qu’elles sont vraiment ancrées depuis tous les temps dans le paysage.

Les voyages des plantes

Si l'on feuillette un guide de voyage sur l’Ile Maurice, on voit immanquablement en couverture le bassin de Victoria regia du jardin de Pamplemousse. En revanche, les guides sur les Antilles, une fois sur deux, nous présenteront un splendide arbre du voyageur. Or, la première plante est d’origine brésilienne, et l’arbre du voyageur est d’origine malgache. Elles sont donc des témoins du grand brassage des flores tropicales, mais certainement pas d'une quelconque nature archétypale.

Parmi les plantes citées par Théophile Gauthier, on s’aperçoit que l’"aloès", c’est-à-dire l’agave, vient du Mexique, ainsi que le cactus raquette. Ils ont donc été importés après Christophe Colomb (1492), chose difficile à admettre tant ces plantes sont devenues partie intégrante du paysage méditerranéen, au point d’ailleurs d’être souvent considérées comme envahissantes.

Les agrumes, et en particulier le citronnier (le "limon") et l’orange amère, ont été diffusés au Moyen-Age à diverses périodes via les Arabes. Les Romains connaissaient uniquement le cédrat. Les agrumes sont devenus des productions méditerranéennes par excellence, et la Méditerranée constitue l'un de leurs centres de diversité secondaire, alors que l'ensemble des agrumes est originaire du Sud-Est de l’Asie. La forme rose des lauriers-roses pourrait être arrivée à l’époque romaine, mais ses variétés à fleurs rouges et blanches ne sont arrivées qu’au XVIIe siècle.

Pour le figuier et la vigne, c’est un peu plus compliqué, car ils existient chez nous à l'état sauvage, mais. il est avéré que la plupart des variétés, ou les ancêtres de ces variétés, ont été introduites de l’est de la Méditerranée.

En ce qui concerne le grenadier, il vient de l’est et était déjà connu des Romains qui le percevaient comme une plante de Carthage (malum punicum). Quant au pin parasol, il a également été répandu par les Romains. Il serait intéressant de savoir si les formes que nous avons chez nous ont des graines ou pignons à téguments épais et durs ou à téguments fins. Ces derniers sont caractéristiques de la forme cultivée, qui a été favorisée parce que ses pignons sont plus faciles à casser.

Finalement, dans les plantes de Théophile Gauthier, on peut dire que seuls le myrte et l’arbousier sont de vrais autochtones dans l’Ouest de la Méditerranée. Ce qui est peu. Mais continuons l'énumération des plantes "typiquement méditerranéennes" de nos paysages.

L’origine de la canne de Provence est incertaine. Elle a été très largement multipliée et diffusée par l’homme pour ses multiples usages, sur lesquels je reviendrai.

Le cyprès est originaire d’Asie. Il est arrivé en Méditerranée dès l’Antiquité. Ce qui est curieux, c'est que, en Grèce par exemple, on voit des cyprès de toutes les formes et en particulier des cyprès qui ont des branches latérales très fortes. Or chez nous, l’image qu’on a du cyprès, c’est d'un arbre columnaire, avec toutes les branches bien serrées les unes contre les autres, et orientées comme une flamme qui joint la terre avec le ciel, d’où sa fonction symbolique dans les cimetières. Cette forme columnaire a été sélectionnée par l’homme et a été propagée dans l’ouest de la Méditerranée. Le cyprès a d'ailleurs connu plusieurs vagues d’expansion correspondant à des usages ou des perceptions différentes. A la Renaissance, c’était un arbre ornemental, et dans le paysage italien, en Toscane par exemple, où l’on ne peut imaginer les paysages sans cyprès, c’est cet intérêt qui a prévalu. Son usage dans les cimetières s’est répandu au XVIIe siècle. Son dernier usage en date est celui de brise-vent en Basse Provence : les haies de cyprès ont été constituées au moment où l’on s'est mis à cultiver des fruits et légumes, au XIXe siècle.

Au printemps, l’arbre de Judée fait partie intégrante des forêts et de la nature du Languedoc. Pourtant, il est en provenance de l’est de la Méditerranée. Le mûrier blanc est arrivé seulement en 1345 en Provence, en provenance de Chine et introduit pour l'élevage du ver à soie. Auparavant, on ne connaissait que le mûrier noir, pour ses fruits. Enfin, les palmiers sont tous exotiques.

Finalement, la plupart des arbres qui structurent notre paysage et que l’on perçoit comme typiques du paysage méditerranéen, ou du moins du paysage languedocien et provençal, sont des plantes introduites. Ce n'est certes pas une marque d'infamie, et nous sommes libres de gérer les paysages comme nous l'entendons. Mais il vaut mieux disposer d'une bonne base de connaissances sur l’histoire de toutes ces plantes si l'on veut comprendre et intervenir à bon escient sur le paysage.

La diversité des usages

Dans notre civilisation urbaine et industrielle, on va au supermarché lorsqu’on a besoin de quelque chose, alors que nos ancêtres allaient dans la nature ramasser ce qu’ils pouvaient pour le transformer ou le consommer. La nature était pour eux une grande réserve de ressources, et elle avait une utilité sociale, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui dans nos sociétés. Nous avons oublié la plupart de ces usages, et il peut être utile de rappeler sommairement leur grande diversité.

Les plantes alimentaires

C'est probablement la catégorie à laquelle on pense le plus, parce que l'on continue à ramasser certains fruits sauvages dans toute la France, et des légumes sauvages surtout dans le midi. Les salades sauvages en particulier, sont actuellement à la mode en Languedoc et en Provence. Les Ecologistes de L’Euzière organisent chaque année des stages de reconnaissance de salades sauvages, et le livre qu'ils leur ont consacré se vend très bien.

On constate néanmoins que dans l'histoire, les savants ont été très discrets sur les légumes sauvages. Cet ostracisme qui remonte à la Renaissance s’explique par notre civilisation qui valorise la viande et les céréales. Les légumes sauvages étaient des aliments de rustres.

Dans une tout autre aire culturelle, il est frappant de constater que lorsque l’on parle des Indiens des grandes plaines de l’Amérique du Nord, l’imagerie populaire nous montre des hommes à cheval galopant derrière des bisons. Jamais on ne laisse entendre que, à côté de l'homme chasseur, il y a avait une femme cueilleuse de légumes.

Les plantes mellifères

La nature est aussi une grande pourvoyeuse de plantes mellifères, et c’est plutôt l’apiculteur qui se déplace vers elles que l’inverse. Cette fonction de la nature est rarement prise en compte.

Les fourrages

On pense bien sûr à toutes les graminées et légumineuses que consomment les bêtes, et en particulier les moutons et les chèvres sur leurs parcours et lors de la transhumance. Mais la catégorie des fourrages est bien plus large. Comme le rappelle François Sigaut, les arbres étaient largement émondés de leurs jeunes branches, et les feuilles consommées par le bétail. Les paysages d’antan en France avec des ormes columnaires dans les haies s'expliquent par leur émondage annuel.. Ici en région méditerranéenne, les feuillages allaient majoritairement pour les animaux notamment lorsqu’on coupait un arbre.

Les chênes

Les chênes en général, mais surtout le chêne vert et le chêne-liège, étaient préservés de façon à produire beaucoup de glands parce que cela constituait la base essentielle de la nourriture des porcs. Le gland de chêne vert, notamment actuellement dans le Sud de l’Espagne et au Maroc, est utilisé dans l’alimentation humaine. Il y existe des variétés à glands doux.

Les plantes de litière

Les plantes de litière regroupent toutes les plantes agréables pour asseoir le postérieur des animaux. C’est le cas de la fougère grand aigle, par exemple, plutôt ferme, qui a été abondamment cueillie pour servir de plante de litière.

Les arbres

Quand on parle des usages des plantes, il y a aussi l’usage des arbres pour faire du bois d’œuvre et divers matériaux de construction. Cette catégorie est bien plus diversifiée qu’on ne le pense. On peut y inclure, par exemple, les toits de chaume puisque, pour se payer des toits en tuile, il fallait avoir certains moyens ; beaucoup de maisons étaient par conséquent couvertes de chaume.

Certaines plantes ont pu servir d’isolant. Je me rappelle avoir vu de l’ajonc bourré dans les murs entre deux rangées de briquettes comme isolant thermique ou autre.

Le bois, c’est aussi le bois de feu et une catégorie particulière qui est le charbon de bois. Là encore, c’est de l’ordre du mieux vivre. On a une cheminée pour se faire plaisir. On en construit même dans les maisons nouvelles tout électriques, ce qui est assez amusant quand on y pense, juste pour le plaisir de voir brûler une bûche de temps en temps.

Avant l’Epoque Moderne, les besoins de chauffage des maisons, mais aussi les besoins de cuisson, demandaient des quantités énormes de fagots pour la boulange et autre… De grosses quantités de bois de feu étaient utilisées pour les fours à chaux et tous les autres usages, qu’ils soient domestiques, artisanaux voire semi-industriels. L’activité du charbon était également très importante.

Autour de Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault), les paysages sont actuellement très boisés. Selon des études menées par le CNRS, qui consistaient à prendre des photos systématiquement aux mêmes endroits régulièrement et à collecter des cartes postales anciennes, la garrigue était complètement dénudée avant les années 1950. Dans de nombreux lieux, elle est en train de se fermer, au grand dam des bergers qui restent.

Les usages

Les usages des plantes, c’est aussi bien entendu les plantes médicinales, les poisons végétaux parce qu’il arrive qu’on ait besoin de poisons. C’est également les plantes à parfum qui ont fait l’objet de cueillettes très importantes. D’ailleurs, c’est l’un des rares usages qui continue de nos jours, comme par exemple, le narcisse. Je fais référence au livre Cueillir la montagne de Raphaël Larrère et Martin Lassoudière où dans des montagnes comme la Margeride, on pratique encore dans les prés la cueillette des feuilles de narcisse pour le parfum. Il y a les huiles (non alimentaires), les huiles techniques qui peuvent faire l’objet de prélèvements dans la nature. Il y a également les plantes à fibres, pour la vannerie essentiellement. Je vous parlais tout à l’heure de balais. Tous ces usages ont existé et ils étaient à l’époque essentiels. C’est ce qu’il faut retenir.

Les tanins

Les tanins, on n’y pense pas parce que tout ce qui est industriel est du domaine de corps de métiers, très spécialisé et, dans la vie courante, on n’a jamais à mettre en œuvre des tanins. Les tanins constituent tout ce qui est indispensable à la transformation du cuir. Avant l’époque industrielle, tous les tanins venaient nécessairement du monde végétal et minéral. Une bonne partie venait des écorces d'arbres, en particulier d’écorce de chêne et dans notre région du chêne vert. C’est un travail que d’écorcer des chênes verts, de les faire sécher, de les transporter. Ces activités ont fait vivre certainement beaucoup de nos ancêtres.

Les colorants sont nombreux. Citons ici la garance qui, en Basse Provence, était une production importante avant l’arrivée du chemin de fer et le début du maraîchage.

Les huiles essentielles

Par « huiles essentielles », on entend toutes les catégories d’huiles essentielles, les exsudats divers des plantes que ce soient des latex, des gommes, des résines, des cires… Elles ne sont pas forcément très représentées dans nos régions car les plantes tropicales ont une importance économique plus grande. Chez nous, il y a, par exemple, l’huile de cade qui est obtenue par pyrolyse du bois d’un genévrier qui a été importante dans la région. C’est une activité que menaient les bergers pour gagner un peu d’argent.

Mais quand on parle de relance de certaines activités, il faut toujours se demander combien de temps est-ce que ça va prendre ? Quelles sont les difficultés ? Est-ce que c’est vraiment souhaitable socialement ? Qui va le faire ?

Avant l’époque industrielle, on était plutôt dans des sociétés de pénurie que d’abondance, même si on peut discuter de la probité de notre abondance. En tout cas, on ne ménageait pas sa peine.

Il existe également une catégorie très spéciale de plantes qui ne sont pas cultivées pour elles en tant que telles, mais parce qu’elles hébergent des animaux. C’est le cas du mûrier qui fut introduit pour servir de fourrage au ver à soie, dans les Cévennes et dans la région en général. C’est aussi le cas du chêne kermès qui est l’hôte d’une petite cochenille qu’on appelle justement le kermès et qui donne une couleur rouge, la couleur cramoisie au sens propre. En fait, avant l’époque industrielle, il y avait plein de petites mains pour cette activité en particulier dans la région de Clermont l’Hérault. Les personnes allaient gratter avec l’ongle les cochenilles sur les feuilles du chêne kermès. Le kermès du Languedoc était alors très renommé.

Les haies

Les plantes servent aussi à faire des haies, que cela soient des haies vives, des haies mortes ou des haies brise-vent. Dans le temps, on n’avait pas le fil de fer barbelé. Il fut une invention essentielle dans l’histoire du paysage. Il a fait perdre aux haies une de leurs fonctions essentielles, à savoir non pas comme on le croit, d'empêcher le bétail qui est dans le pré d’aller au dehors, mais d'empêcher le bétail qui est dehors de venir tout saccager dedans. C’était la première fonction des haies.

La canne de Provence servait soit à faire des haies vives, soit à faire des haies mortes ou servait à d’autres usages divers.

Parmi les plantes de haies vives, les cactus se sont beaucoup propagés. En effet, lorsqu’il y a de bonnes haies de cactus, personne ne passe, ni animal, ni homme. La dernière catégorie de haies est un peu plus moderne. Elle a été en tout cas conceptualisée à l’époque moderne, et délibérément installée pour servir de pare-feu, pour fixer les sols et pour divers usages écologiques de dépollution.

Dans cette longue énumération, on oublie toujours la moitié ou les deux-tiers des usages, en particulier tous les usages techniques. Quand on regarde les livres qui sont disponibles en librairie, on remarque que certaines catégories de plantes attirent l’attention du vulgarisateur, et également le chaland. De nouveaux livres paraissent chaque année sur les plantes médicinales, sur les épices, sur les légumes, qu’ils soient cultivés ou sauvages, etc. Par contre, les plantes tinctoriales ou fourragères n’intéressent apparemment presque personne.

Les paysages

Les paysages ont aussi une histoire dont l’un des facteurs principaux est l’agriculture en tant que facteur modelant du paysage. En effet, les paysages sont intimement liés à l’histoire de l’agriculture mais aussi à l’histoire de l’économie au niveau mondial. A certaines époques, des concurrences sur certains produits en provenance de certains pays, peuvent entraîner de grandes mutations. Bien sûr, les paysages sont aussi liés à l’histoire du climat, c’est une évidence. Au hasard de mes lectures, j’ai appris que les châtaigniers avaient gelé en 1709, ce qui est étonnant. On ne considère pas forcément les châtaigniers comme une espèce aussi sensible. A cette époque, ça a permis l’expansion du Mûrier. Chaque fois qu’il y a des ruptures par des grands gels, ça ouvre le choix que peuvent avoir les populations pour faire autre chose.

Les oliviers ont été un peu plus étudiés. Je tire mes données de l’excellent livre de Marie Claire Amouretti et George Comet lequel reconnaît qu’il y a très peu de données historiques pour reconstituer l’histoire fine d’une plante comme l’olivier. Mais enfin, ce que j’ai pu en extraire, c’est que l’olivier a connu une phase d’expansion au XVIe et au XVIIe, et une apogée au XVIIIe. Après, il est tombé dans une série de crises dans la deuxième moitié du XVIIIe où il y a eu deux gels, l’un en 1768 et l’autre en 1789. Le début du XIXe est stable puis il y a eu à nouveau une régression vers la fin du siècle. Au départ, il avait un peu bénéficié de la crise du phylloxera. Comme il y avait moins de vigne, les gens se sont mis à planter de l’olivier. Par la suite, avec l’arrivée des plants américains, la vigne a été relancée ce qui a fait régresser l’olivier de nouveau. Par ailleurs, l’arrivée du chemin de fer, phénomène relevant de l’économie et auquel on ne pense pas forcément quand on est botaniste, a permis l’arrivée sur le marché de matières grasses de toutes origines (du beurre en particulier), concurrençant ainsi l’huile d’olive. Donc l’olivier qui était finalement l’une des rares huiles qui soit produite sur un arbre (ce qui d’un point technique et agronomique est foncièrement plus coûteux et plus difficile que les plantes annuelles), était placé dans une situation pas forcément bonne, jusqu’à ce fameux gel de 1956 qui a fait abandonner beaucoup d’olivettes qui sont maintenant noyées dans la garrigue, un peu partout dans la région.

La révolution industrielle

J’expliquerais le paysage actuel, par les deux grandes ruptures de l’Epoque Moderne. L’une, peut-être la plus importante, vient du XIXe siècle, c’est la révolution industrielle et des transports. Avant l’arrivée de la construction des canaux, et surtout avant celle des chemins de fer, qui a commencé dans les années 1827, chaque région devait être entièrement autonome pour tous les produits agricoles, en tout cas pour tout ce qui était pondéreux ou périssable. On pouvait uniquement se permettre de faire voyager loin des produits très chers et donc pondéreux. Ce qui veut dire que le Languedoc devait produire lui-même son blé. Ainsi les basses vallées et la mer de vignes qu’on connaît dans le Languedoc ne remontent pas au-delà de l’arrivée du chemin de fer. Avant, il y avait beaucoup de champs de blé. Maintenant s’il y a du vin, c’est aussi parce qu’on peut l’exporter par les chemins de fer ou par d’autres moyens de transport. Avant l’époque industrielle, chaque région de France essayait de produire son propre vin. Le commerce lointain était relativement limité.

Pour les produits périssables, la spécialisation de régions comme la Basse Provence ou comme le Roussillon en tant que régions expéditrices de fruits et légumes, est un phénomène qui résulte aussi du chemin de fer. Quand les chemins de fer se sont créés, le premier souci des dirigeants des compagnies a été de créer du fret. Ils ont créé en fait les premiers services de vulgarisation agricole qu’on ait connu en France qui étaient des services dépendants des sociétés de chemin de fer et qui ont contribué à créer les productions qu’ils allaient mettre dans leurs wagons.

Le XIXe siècle a été aussi le siècle de l’expansion coloniale et l’arrivée d’approvisionnements en matières premières tropicales. Le sucre n’a pas eu ici beaucoup d’influence, mais les huiles tropicales qui sont arrivées à bas prix, ont dû concurrencer toutes les matières grasses tempérées. L’indigo, par exemple, plante tinctoriale et tropicale, a éliminé pratiquement toute la production de pastel en France. Mais l’indigo n’a pas duré longtemps en France puisque la révolution industrielle s’est traduite aussi par la substitution de produits naturels par des produits dérivés du pétrole ou dérivés d’autres substances moins chères. Les procédés industriels ont permis d’élargir la possibilité de fabriquer des produits. En ce qui concerne les colorants naturels, par exemple, une fois qu’on a réussi à les isoler chimiquement et à les resynthétiser, ils ont pratiquement disparu et ont été remplacés par des colorants artificiels. C’est également le cas pour les médicaments, où l’usage des plantes médicinales traditionnelles a largement disparu.

La deuxième grande rupture est plus récente. C’est la déprise agricole des années 50. L’urbanisation, les mutations agricoles, la concurrence internationale, font que beaucoup de terroirs à fortes contraintes, ont été délaissés.

La plante utile

Qu’est-ce qu’une plante utile ? Il n’y a pas de plante utile et de plante inutile. Ce n’est pas une catégorie d’ordre métaphysique, simplement il y a des plantes qui, à un moment donné, sont utilisées par une société en fonction des besoins qu’elle a. Alors, quand on réfléchit à ce qu’est une plante utile, il faut toujours se demander de quel point de vue on se place, utile pour quel groupe humain et utile à quelle époque ? Car ce n’est pas du tout la même chose d’une époque à une autre.

Deuxième constat, que l’on ignore très souvent, c’est la multiplicité des usages. D’ailleurs, je suis actuellement impliqué dans une encyclopédie des plantes utiles d’Afrique tropicale. Pour cela, je suis en discussion avec, en particulier, mes collègues forestiers du CIRAD. J’ai constaté avec beaucoup de plaisir que maintenant, les forestiers ne voient plus les arbres tropicaux uniquement sous l’angle source de bois d’œuvre, c’est à dire le point de vue du forestier occidental qui vient là pour améliorer la production du bois d’œuvre. Les peuples des forêts tropicales, les pygmées par exemple, voient dans la même espèce une source fabuleuse de fruits et de matière grasse à travers les chenilles qui s’y développent. Maintenant, cette multiplicité d’usages sur une même plante commence à être perçue, mais il aura fallu beaucoup de temps et c’est une véritable révolution intellectuelle.

La plante ancienne ou la plante traditionnelle ?

La question fondamentale est, quelle est votre unité de temps ? J’écris l’histoire des plantes depuis les origines de l’agriculture, c’est à dire depuis 10000 ans. Par exemple la tomate est une plante nouvelle, puisqu’en fait les variétés, type Saint Pierre ou Marmande, ont permis le développement de la culture de la tomate en France et même en Provence et dans le Sud-ouest à peu près au milieu du XIXe siècle. Avant, la tomate était limitée à l’Italie et la Sicile.

Qu’est-ce qu’une plante ancienne ? C’est tout simplement une plante que la grand-mère utilisait pour faire de si bonnes confitures et qu’elle cuisinait si bien. C’est finalement inscrit dans l’espace d’une génération humaine. Dès lors, à chaque fois, il faut bien savoir ce qu’on veut et à quelle période on se place, sachant qu’il n’y a pas un passé mythique et intemporel qui s’opposerait à une modernité, mais qu’il y a des évolutions incessantes.

Conclusion, quel paysage pour quelle société ?

Une société traditionnelle se devait d’être entièrement autonome. Les quantités de ressources étaient limitées, surtout en période de forte croissance démographique. Quand on étudie les sociétés traditionnelles, on se rend compte qu’elles avaient un usage intensif de toutes les composantes du terroir. Il n’y avait donc pas de terroir inutile, tout avait sa place, tout avait son intérêt, y compris le gibier, dont je n’ai pas parlé, ce qui suppose qu’il y avait des forêts, des espaces où l’on pouvait aller chasser, pêcher le poisson.... Ce qui est finalement caractéristique et ce qui constitue l’un des problèmes de nos sociétés modernes, c’est que toutes nos activités ont fait l’objet d’une dissociation dans le temps, dans l’espace et dans le corps social. Il y a des gens spécialisés qui produisent nos céréales, nos légumes et autres. Et nous, à la limite, sauf si on a un jardin, on n’a plus aucun contact avec tout ça. Comme je l’ai déjà dit, quand on a besoin de quelque chose, on va au supermarché et on l’achète. Donc, on a perdu toute perception des usages de ces plantes et, en plus, il y a une dissociation dans l’espace, puisque la plupart des biens que nous achetons ont été produits dans d’autres régions que celles où nous vivons, voire aux antipodes. Ce qui rend tout à fait irréel la connaissance de ces choses-là.

Dans le domaine agricole, en tant qu’agronome, on m’avait appris qu’une exploitation agricole devait s’auto-suffire : on recyclait tout dans une exploitation agricole. Maintenant, je vois à quel point on est incapable actuellement de gérer le lisier de porc par exemple et qu’on considère ça comme une pollution, alors que c’est un fertilisant ou qu’il devrait l’être. Cela constitue une aberration de notre société moderne. On est incapable de gérer, on a créé, en spécialisant à outrance toutes nos activités, de très nombreuses externalités comme disent les économistes. On se met maintenant à chercher, à inventer des mécanismes très compliqués pour récupérer et éviter les excès.

Les territoires

Nous avons eu une spécialisation du territoire avec les ZUP, les ZAC, les ZIP… Dans notre société, on ne peut pas gérer un territoire si on ne lui attribue pas un statut symbolisé par un sigle qui repose sur des législations, avec des réglementations. On a donc des territoires cultivés, des zones naturelles, des zones urbanisées, des voies de communication… La gestion globale est pratiquement impossible car ces territoires relèvent de ministères différents. Les champs cultivés relèvent du ministère de l’agriculture ; les réserves naturelles du ministère de l’environnement ; les zones urbanisées et les voies de communication du ministère de l’équipement. Au milieu de tout ça, il y a des territoires orphelins qui n’intéressent personne, dont personne ne se sent responsable et qui, à la limite, ne sont gérés par personne.

Toutes ces friches, toutes ces haies qui avaient de très grandes utilités dans une société traditionnelle, ne trouvent plus personne pour les couper et les entretenir…

Enfin, il y a de nombreux conflits d’usage sur les territoires et des conflits nouveaux. Les urbains, qui sont devenus la catégorie dominante, veulent se promener dans la nature et la propriété du territoire les gêne. Par ailleurs, ils peuvent entrer en conflit avec les chasseurs qui n’aiment pas trop avoir des promeneurs lorsqu’ils sont en train de faire leurs battues. Je ne parle pas de la cueillette des champignons ou autres qui pose régulièrement des problèmes partout… En tout cas, notre paysage a toujours évolué. Il serait illusoire de chercher à le geler sous une forme qu’on considérerait comme idéale. Quelle serait d'ailleurs cette forme idéale ? Celle d’il y a cinquante ans, deux siècles ou cinq siècles ?

Une plante autochtone, une plante introduite…

Les botanistes discutent souvent sur les concepts de plante autochtone, plante introduite... Une question ouverte est celle des limites temporelles. Où s’arrête t-on ? On dit par exemple que la renouée du Japon est une plante introduite et envahissante, mais bien d’autres auparavant se sont intégrées dans le paysage et ne sont plus perçues comme introduites. En tout cas, puisqu’il est question de gérer le paysage, si l’on veut modeler le paysage de demain, on a besoin de l’ancrer dans l’histoire. Pour cela, il faut pouvoir disposer d’une base de connaissances solides qui mobilise tout ce qui a été publié mais qui reste souvent très dispersée. Pour préparer cet exposé, j’ai été au CNRS où il a un centre de recherche qui a beaucoup étudié l’écologie de la Région. Mais il n’y a pas eu vraiment de synthèse. Il existe de nombreux travaux ponctuels, parfois très approfondis, mais pas de synthèses sur des siècles sur toutes les plantes, sur tous les paysages, ne serait-ce que dans la Région. Tout ça est à mobiliser et reste dispersé, alors que ce sont des recherches qui intéressent de très nombreuses disciplines, pas seulement les botanistes, mais aussi les agronomes, les historiens, les archéologues, les ethnologues et c’est avec ces regards croisés et pluridisciplinaires qu’on arrivera à bâtir un ensemble. Nous n'avons pas à vivre corseté dans un paysage qui nous serait imposé par nos ancêtres, qui au demeurant n’avaient pas du tout cette idée là en tête quand ils ont planté leurs arbres. On est libre de faire du paysage, mais il vaut mieux bien savoir ce qu’on fait et, éventuellement, mettre en exergue certains témoins du passé ne serait-ce que pour apprendre à nos enfants que tout ça est une longue évolution, une longue cohabitation entre l’homme et la nature.