Cazin, Préface de Pierre Lieutaghi

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Le traité de F.-J. Cazin,
une leçon de médecine du partage

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L’histoire de la pensée, pas plus que celle des organismes vivants, n’évolue de façon linéaire. Dans les territoire multiples des productions de l’esprit, et aussi bien du côté des savoir-faire, elle dessine des courbes d’approfondissement ou de perfectionnement souvent contradictoires. Des phases de relative inertie parfois très longues affectent certains champs culturels ou techniques, tandis que des saisons inventives se succèdent en des domaines qui leur sont contemporains. Et surtout, il arrive que, à l’instar des sauts évolutifs qui bouleversent l’histoire des groupes animaux et végétaux au cours des ères géologiques, certaines œuvres soudaines (fussent-elles le fruit d’un mûrissement longtemps inaperçu) viennent conclure un temps et parfois, dans le même élan, initier une nouvelle jeunesse du savoir.

Les traces sont à jamais perdues des moments miraculeux où la forme qui est à la fois usage et harmonie naît de l’entrelacement rythmique des rameaux souples, d’un accord particulier des mains et de cette argile qui n’était que boue hier encore. Moments où la première flèche "vainct la corde pour être dans le bond plus qu’elle même", où le grain qu’on allait battre à même l’épi des steppes fait son premier mûrissement domestique, là, sous nos yeux. Et nul ne sait quand cette racine de disette, mangée avec hargne en une trop longue fin d’hiver, et dont il apparut quelle avait débarrassé la tribu entière de la toux, accéda ainsi au statut de remède — sur le même mode que la mauve, l’ortie, les glands de chênes, et bien d’autres aliments des temps difficiles.

Ces savoirs-là, les premiers, les fondamentaux, ils se perpétuent par le geste et la parole. De nos jours encore, beaucoup d’entre-eux persistent et s’affinent sans d’autres vecteurs que le regard, l’écoute, l’intelligence des mains, du corps ; et pas seulement dans les sociétés illettrées. Celles-ci, tout autant que les nôtres, ont des créateurs d’exception qui parviennent à ce moment où la maîtrise d’un savoir doit éclairer l’avenir dans l’acte volontaire de transmettre. Mais c’est seulement l’écriture, ouverture des temps mémorables, qui va désigner à l’attention des siècles non seulement les grands penseurs, mais aussi les grands artisans de la mise en œuvre des choses quotidiennes, en faire les jalons visibles du progrès des sociétés — les Dioscoride, Galien, Columelle, Ibn Al-Awwâm, Rhazès, Matthioli, Li Shizen, Olivier de Serres, Hanneman, Bosc, et tant d’autres. À ces quasi-inconnus, mais grands architectes de l’histoire des confiances, on doit ajouter François-Joseph Cazin.


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Quand paraît, en 1850, la première édition du Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, le rôle des végétaux de nos pays dans la médecine savante est en pleine mutation. Chez les praticiens urbains, la prescription des plantes en nature régresse à la mesure des progrès fulgurants de la pharmacie. La suspicion est souvent formulée à l’égard de ces "simples" aux effets inconstants, vantés à l’excès par des prédécesseurs crédules, et plus encore par des marchands de drogues où le plus roublard n’est pas forcément le bateleur de foire — même si les thérapeutes qui écrivent sur les remèdes continuent d’accorder une primauté quelque peu formelle à ceux que produit le territoire national [1]. À l’arrière-plan social, un monde paysan très archaïque perpétue les savoirs complexes de la tradition orale (où il faut faire la part des livres de colporteurs qui circulent dans les campagnes depuis la fin du XVe siècle, propageant usages et concepts de l’ancienne médecine savante...). Cette société rurale, peu douée de distance critique à l’égard de ses propres connaissances médicales, reste cependant détentrice d’un grand nombre de recettes efficaces, qui ne dédaignent pas le coup de pouce des conjurations, où les incertitudes du diagnostic et l’ignorance de l’asepsie contrarient les potentialités curatives des remèdes.

La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe ont vu l’effondrement de l’une des doctrines les plus durables de l’Histoire, la médecine des humeurs, héritée, via Galien, de la pensée hippocratique de la nature, du corps et de la maladie. Les progrès de l’anatomie et de la physiologie sont tels que les systèmes spéculatifs qui [appliqués] ont trait au vivant doivent céder la place aux conclusions de l’observation rationnelle. Mais la force d’inertie de l’ancienne pensée thérapeutique est si grande qu’il va falloir des décennies avant que la révolution du laboratoire, où les travaux de Lavoisier sont les premiers à ruiner l’ancienne conception de la matière, ne se convertisse en nouvelles offres de soins au chevet du malade. L’examen critique du mode d’action des drogues "tirées de trois Règnes" s’est sans doute beaucoup perfectionné depuis la Renaissance, privilégiant les substances les plus efficaces et favorisant la mise en œuvre de nouveaux remèdes majeurs, comme le quinquina ; mais, à la veille de la Révolution, la nature propre des remèdes reste obscure. On dit encore d’un végétal qu’il relève de l’acide ou de l’amer, qu’il renferme du phlegme, des huiles ou des sels essentiels, ceux-ci parfois "embarrassés par beaucoup de terre" [2]...

Au tout début du XIXe siècle, à propos des "principes" (actifs) du pavot, un cours destiné aux étudiants en médecine de la Faculté de Paris ne dépasse pas le stade descriptif élémentaire : "esprit recteur, huile essentielle, huile épaisse très vireuse, substance gommeuse, substance résineuse" [3]. La plupart des plantes ne connaissent pas d’analyse plus fine. Des remèdes


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importants ne sont pas étudiés. Mais la chimie, qui s’applique déjà à séparer et à doser les constituants des végétaux, est parvenue au seuil de leur identification. Le pharmacien ne va pas tarder à succéder à l’apothicaire. Cazin a 26 ans lorsque, en 1817, l’allemand Sertürner — un pharmacien — isole de l’opium une substance alcaline "susceptible de déclencher le sommeil", qui sera plus tard dénommée morphine par Gay-Lussac. L’année suivante, les Français Pelletier et Caventou isolent la strychnine, puis, en 1820, la colchicine, la caféine et enfin la quinine, principe actif de l’écorce de quinquina. Ce dernier alcaloïde (dénommination proposée par Meissner en 1821), sous forme de sulfate, est le premier grand remède industriel. Son efficacité contre le paludisme inaugure les thérapies "chimiques" susceptibles de combattre les maladies infectieuses de très large diffusion, voire de les éradiquer. Dans les années 1830, on isole le principe actif de l’écorce de saule, qui conduira en plusieurs étapes à l’aspirine, en 1897.

Qu’en est-il alors de cette question proposée en 1847 au concours de la Société de médecine de Marseille Sur les ressources que la flore médicale indigène présente aux médecins des campagnes ? On est tenté d’y voir une invite un peu nostalgique à inventorier une dernière fois ce qui s’éloigne déjà du champ de prescription du thérapeute citadin. En même temps qu’on y trouve l’évocation de ce deuxième état de la médecine, celle "des campagnes", en clair celle des pauvres : l’homme de l’Art, médecin des villes, du malade solvable, vient à peine de s’en souvenir ; il en a très longtemps laissé la responsabilité aux seules institutions charitables. Les "ressources de la flore médicinale indigène" sont de même nature que ces "médicamens nécessaires aux personnes de médiocre qualité", auxquels Philibert Guybert, "Docteur, Régent en la Faculté de Médecine de Paris" ne consacrait au XVIIe siècle qu’une demi-page de son manuel de santé, quant les "ustensiles et médicamens nécessaires aux riches" y occupent six pages et demie [4].

Ce qui incite Cazin à rédiger le mémoire qui, primé, sera la première version du Traité, c’est, outre un intérêt personnel pour la flore médicinale [5] et un long travail antérieur à son propos, cette "énorme différence" entre les ressources médicales des villes et celles des campagnes. Au temps de son exercice de médecin rural, entre 1832 et 1846, ces campagnes sont encore "abandonnées à elles-mêmes, comme si, formant un peuple à part, elles n’étaient pas régies par les mêmes lois et ne devaient pas prétendre aux mêmes bienfaits" (que la ville). Cela, il l’écrit dès les premières lignes de la première édition. C’est de justice dont il est d’abord question. Et l’esssentiel de la préface ne parlera guère d’autre chose, la méthode proposée et les moyens de la mettre en œuvre étant subordonnés à un propos fondamental "d’économie, de bienfaisance et de patriotisme".

Le souci d’offrir aux malades démunis des recours autonomes, hors


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contingences de fortune, qui donnent la préférence aux plantes fraîches du terroir, il n’a rien de nouveau. Vers 1150, à Salerne, Bernard le Provincial rédigeait déjà un Traité de matière médicale où figurent nombre de recettes susceptibles d’être exécutées chez soi, sans l’intervention des apothicaires, corporation très suspecte de malhonnêteté. Il affirme la primauté des simples [6] tout frais cueillis dans les champs sur les herbes desséchées du marchand, et plus encore sur "les drogues qu’on emprunte aux Alexandrins". Chaque siècle ultérieur aura son lot de recueils de "remèdes faciles et domestiques" et autres medicina pauperum, qui ne sont habituellement que des compilations de recettes présentées, sans aucune ébauche de bilan expérimental, comme "excellentes", "merveilleuses" ou pour le moins "très éprouvées". Cazin en évoque plusieurs titres dans sa préface. Le colportage les diffusera jusque dans les campagnes les plus reculées.

A l’époque de Cazin, héritiers aussi du philanthropisme des Lumières, les manuels de santé sont devenus très nombreux, dont le propos va des règles d’hygiène générale au soin des enfants en passant par les régimes spécialisés des maladies chroniques et l’exposé de la pharmacopée de base. Celle-ci tend cependant à s’éloigner des offres du milieu de vie et prend même, chez certains auteurs, l’allure d’une véritable monopharmacie [7]. Le souvenir des temps difficiles de la Révolution et du Blocus s’éloignent, où la difficulté d’importer des remèdes exotiques avait renouvelé l’intérêt pour les ressources médicinales de l’intérieur. On cherchait alors, en particulier, des substituts au quinquina, seul fébrifuge vraiment efficace dont Cazin dit lui-même qu’il "est impossible à remplacer dans le traitement des fièvres pernicieuses". Dès la fin du XVIIIe siècle, certains travaux [8], qui s’apparentent déjà à la phytothérapie clinique expérimentale, puisqu’ils font état du suivi et de l’issue des cures, esquissent le propos du Traité pratique et raisonné.

L’originalité de Cazin n’est donc pas dans l’intention ; c’est l’œuvre elle-même, dans sa richesse et sa rigueur, qui va transcender un prétexte somme toute assez banal en son temps. Œuvre inclassable, sous des allures de pharmacopée alphabétique. Elle se distingue autant des écrits des prédécesseurs philanthropes, aujourd’hui tout à fait oubliés, que des grands


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ouvrages antérieurs consacrés aux seuls remèdes végétaux [9]. C’est, déjà, que Cazin n’emboîte pas implicitement le pas à ceux qui, au fil des siècles, sous prétexte de partage, ont contribué de fait à conforter cette "médecine à deux vitesses" dont la réapparition, sur les pas d’une misère soutenue par l’autosatisfaction consommatrice la plus hypocrite, s’opère sous nos yeux. La "médecine à bon marché" qu’il veut mettre en œuvre n’aura rien d’une médecine au rabais. Ce sera une médecine de valeur, solidement étayée par les conclusions de la pratique la plus attentive ; une science pour le peuple, non la traduction simplifiée de la médecine bourgeoise, sorte de petit-nègre thérapeutique comme il y en eut tant (comme il s'en produit toujours), encore moins un transfert de recettes incontrôlées [10].

L’intitulé de l’ouvrage exprime parfaitement le programme de l'auteur : c’est un traité, donc un bilan qui vise une place angulaire dans l’édifice de la connaissance ; il est pratique, c’est-à-dire immédiatement utile ; il est raisonné, c’est-à-dire construit dans l’intelligence critique de son objet. C'est parce que le propos humaniste vaut d'être pris très au sérieux que le livre s'est fait encyclopédie. À propos du noyer, où l'exposé de plusieurs cas cliniques occupe une page et demie, on trouve la justification, combien modeste, de ce nécessaire appui savant à l'intention secourable : "si je me suis étendu sur (ses) propriétés antiscrofuleuses (...),c'est parce que ce médicament est à la portée de tout le monde et infiniment préférable, pour la campagne, aux préparations d'iode dont le prix est si élevé, et qui, d'ailleurs, sont loin de mériter les éloges qu'on leur a prodigués".

Même s’il résume, surtout sur le mode qualitatif, les "propriétés physiques et chimiques" de chaque végétal [11], Cazin, sauf exceptions où il s’intéresse à des principes actifs isolés de fraîche date (ainsi de la "salicine" du saule), s’en tient à la prescription des plantes en nature, seules accessibles aux patients concernés. Il a soin, dans sa préface, de rappeler les causes de la désaffection à l’égard des "simples" : plantes de qualité médiocre, récoltées à une mauvaise période, mal séchées, mal conservées ou périmées, souvent mal préparées ; méconnaissance de la "botanique médicale" chez les praticiens ; "préjugés de l’opulence, entretenus par l’intérêt du pharmacien, et même par celui du médecin". Mais, surtout, il privilégie l’expérience, "afin de juger par (lui-même) de la réalité et du degré de l‘action (des plantes) sur l’organisme". Souci de clarification du savoir qui s'exprime à plusieurs reprises dans le corps de l'ouvrage : "Au lieu de rejeter comme absurdes les exagérations des anciens sur les propriétés de nos végétaux, il faut les examiner et les réduire à leur juste valeur. Le dédain de la science moderne


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pour tout ce que l'observation leur avait fait acquérir nous a privés de ressources thérapeutiques réelles" (article "bruyère"). Empiriste dans le sens noble du terme par cette primauté accordée à l’expérience (la confirmation de l'efficacité du médicament compte davantage que son processus d’action), il est scientifique par la rigueur de l’observation et la pertinence de la déduction, celle-ci n'eût-elle en visée que l’application pratique.

Le Traité multiplie donc les exemples cliniques ; et même si l'auteur dit qu'il "rapporte sommairement" les faits recueillis auprès des patients, beaucoup de monographies consignent des observations détaillées où se révèlent tout autant la sagacité du praticien [12] que les contingences sociales particulièrement difficiles où il opère. À l'aide de la décoction de racine de buis, il traite "un manouvrier atteint d'arthrite chronique, suite d'un rhumatisme articulaire aigu mal soigné (...), affaibli par le chagrin que lui causait son état impotent et la misère qui en était le résultat" — non sans avoir pris en compte le mal social lui-même : "je lui procurai quelque secours et le mis de suite à l'usage (de ce remède)". Le traitement des scrofules [13] à l'aide des feuilles et du brou de noyer amène à relater plusieurs cas particulièrement dramatiques chez des enfants, dont l'un, qu'on lui présente à l'âge de douze ans, "portait un vaste ulcère à la partie antérieure de la jambe gauche depuis l'âge de deux ans, avec nécrose d'une portion considérable du tibia". Une cure prolongée permet de venir à bout de cette probable tuberculose osseuse : "depuis dix ans, la guérison ne s'est point démentie". À propos de l'achillée millefeuille comme anti-hémorroïdaire, Cazin consacre une pleine page à décrire l'évolution du cas de "Mme D*** de Boulogne-sur-Mer", après avoir longuement discuté les observations des auteurs dans la même indication. Les modes d'emploi, exposés en détail au début de chaque monographie, sont aussi fréquemment réexaminés dans le texte en regard des avis de la littérature [14] Ainsi en ce qui concerne l'écorce de saule, meilleur succédané indigène du quinquina, dans son application aux "fièvres intermittentes ordinaires", alors très fréquentes, où le paludisme a sa part. "Je pourrais citer vingt familles indigentes, dit l'auteur, qui, par (son) usage habituel (...), se sont délivrées de ce f1éau périodique et de la misère qui en était la conséquence". L'une de ces familles avait été "littéralement ruinée par l'emploi réitéré du sulfate de quinine". Que nombre de ces observations soient ignorées ou négligées par la médecine actuelle (y compris par la phytothérapie), n'enlève rien à une potentialité curative parfaitement applicable en notre temps.

Le Traité fait la part des plantes d'intérêt secondaire, qui ne bénéficient que d'un traitement raccourci. Il arrive alors qu'un bilan défavorable sur l'activité d'un végétal (en général non expérimenté par Cazin


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lui-même) se voie corrigé par l'expérimentation des phytothérapeutes ultérieurs. Mais ce sont surtout des monographies détaillées qui constituent l'essentiel de l'ouvrage : beaucoup d'entre elles occupent plus de cinq pages à la typographie très dense (jusqu'à 4000 signes par page) Les apports personnels, plus importants et plus novateurs qu'ils ne l'ont jamais été dans un travail de ce type, s'y construisent en regard d'un matériau bibliographique à faire pâlir d'envie nos modernes rédacteurs d'articles scientifiques - qui disposent pourtant des banques de données et des bulletins signalétiques les plus exhaustifs. Car J.-F. Cazin a lu l'essentiel de la littérature en son domaine, ou en tout cas ses synthèses les plus fiables [15] Correspondant de nombreuses sociétés médicales, il en reçoit les périodiques et tient son information parfaitement à jour : des travaux contemporains de la rédaction du chapitre sont souvent cités.

Certaines plantes bénéficient d'un traitement particulièrement étendu : 36 pages sont ainsi consacrées à la vigne (incluant le vin et l'alcool), 9 au chêne et au noyer, 7 à l'achillée millefeuille. Plusieurs d'entre elles, comme le chêne, ne connaîtront plus de traitement aussi complet en français. Bilans à valeur historique, sans doute, mais aussi interrogation toujours valable : pourquoi tant de remèdes aussi efficaces ont-ils été abandonnés ? C'est toutefois aux vénéneuses que vont les monographies les plus importantes. Le Traité de Cazin se double ici d'un véritable essai de toxicologie végétale : 57 pages au pavot, 54 à la belladone, 32 à l'ergot de seigle, 13 à la ciguë, etc. Le bilan détaillé des données anciennes et contemporaines sur les intoxications, les applications thérapeutiques, les formes pharmaceutiques et les posologies, s'enrichit de multiples commentaires qui attestent la richesse des acquis propres, rassemblés tout au long de la carrière. Car, si la proposition de l'Académie de Marseille hâte la rédaction de l'ébauche du Traité, celui-ci est nourri par un quart de siècle d'observations personnelles. Il n'est pas fortuit que Cazin, disposant de cet énorme fonds de données, ait préféré l'employer à la rédaction d'un ouvrage à destination d'abord pratique, plutôt que d'en faire la substance d'une thèse tardive, où la rigueur scientifique du médecin alliée à la belle aisance du rédacteur n'auraient pas manqué de lui gagner les suffrages : dès le départ, "ces matériaux étaient amassés (...) non en prévision d'un concours, mais dans le simple but d'être utile aux indigents et aux cultivateurs peu aisés".

F.-J. Cazin n'expérimente pas en double aveugle sur des groupes de patients statistiquement valables. Quand il relate les cas qui lui paraissent les plus probants, toutefois, il les choisit parmi bien d'autres qu'il a en tête (tête des plus claires) ; et il sait qu'il est légitime de s'appuyer sur l'expérience des prédécesseurs lorsque la sienne propre vient la valider. C'est l'un des premiers


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à faire, de façon aussi rigoureuse, le tri dans les données de la thérapeutique ancienne, les affirmations sans fondement servant au besoin de décor de fond — mémoire de ce qu'il ne faut plus faire — aux généalogies, parfois aussi anciennes que l'écrit, des pratiques affirmées utiles à la lumière de l'expérimentation raisonnée. Il y a, dans ce travail qui n'oublie jamais les apports du passé, fût-il très lointain, la conscience que l'expérience des siècles est riche de vérités, fussent-elles arrivées jusqu'à nous avec cette gaucherie des pensées justes qui ont du mal à se dire. Il est bien rare qu'une recette portée avec confiance par des générations, et dont les témoignages écrits s'entendent sur la valeur, n'ait pas encore quelque chose à nous apprendre. Il est même très probable que cette expérimentation-là, si longtemps répétée, où l'empirisme n'attend que l'attention critique pour devenir science selon nos critères [16], vaille mieux pour le devenir d'un savoir médical humaniste que trois mois d'essais sur des souris blanches.

L'attention accordée par Cazin aux savoirs médicinaux du terroir n'a donc rien d'incongru dans cette grande tâche de revisiter l'empirisme, sans soupçon, mais non plus sans complaisance. C'est cependant l'un des aspects les plus originaux du Traité. Le Boulonnais, que l'auteur n'a cessé de parcourir de 1832 à 1846, région aux fièvres intermittentes endémiques entretenues par les marais, où "le curé et le médecin assistent presque toujours seuls (au) déchirant spectacle de la misère aux prises avec la maladie", n'est pas pour autant un lieu vide de toute pratique médicale autochtone — pour autant qu'il y en eût jamais dans les sociétés traditionnelles. Cazin y rencontre des curés plus ou moins guérisseurs, des "dames charitables", et surtout les recettes qui ont cours dans les fermes et les villages, qu'il n'est pas question de dédaigner : "j'ai cherché sans prévention la vérité ; je l'ai quelquefois trouvée dans les pratiques (...) des paysans. Qui ne sait, en effet, qu'un grand nombre de moyens préservatifs ou curatifs doivent leur origine à la médecine populaire ?"

Les exemples sont très nombreux, tout au long du Traité, qui attestent aussi bien la richesse de ces savoirs populaires que l'intérêt du praticien à leur endroit : Les habitants de la campagne usent contre les vers d'une décoction de 4 gr. environ de tan [17] dans une tasse d'eau réduite à moitié, à prendre le matin à jeun. J'en ai vu de si bons résultats que je l'ai employée dans ma pratique" (article "chêne"). "Une religieuse m'a assuré avoir toujours traité la teigne avec succès au moyen d'une pommade faite avec l'écorce (de sureau) fraîche pilée et bouillie dans l'axonge [18]" (suit le détail du traitement). "J'ai vu employer avec succès, contre les diarrhées et les dysenteries chroniques, les feuilles de sureau (...) séchées à l'ombre, pulvérisées (...). Ce remède, que je tiens d'une dame charitable, m'a réussi dans trois cas de diarrhées chroniques dont l'un durait depuis six mois (...)". J'ai vu un curé de campagne employer


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le topique suivant contre la phtisie et le catarrhe pulmonaire chronique (...) (article "rue"). "J'ai vu employer avec avantage par des paysans, dans la gravelle" (article "ortie"), etc. On pourrait multiplier les exemples, tant les "j'ai vu..." parsèment l'ouvrage. De même, Cazin ne manque jamais de restituer son dû à l'empirisme de transmission écrite : "La reine des prés avait cessé de figurer dans la matière médicale moderne et était même complètement oubliée, lorsque Obriot, curé de Trémilly, fit connaître les succès qu'il en avait obtenu dans le traitement des hydropisies".

Cette attention aux savoirs médicinaux du peuple [19] est exceptionnelle au XIXe siècle, en France. Jusqu'à nos jours, elle ne se manifestera plus avec cette simplicité sans suspicion sous la plume d'un médecin ou d'un pharmacien. Plus souvent, les allusions aux connaissances médicales populaires, même lorsqu'on en reconnaît l'intérêt, n'iront pas sans condescendance, voire sans dérision ; comme s'il fallait avant tout que le domaine savant se démarquât d'un champ traditionnel foncièrement suspect, étroitement borné, heureusement voué à l'effacement. En 1897, Réguis renouera avec les qualifications méprisantes des médecins du XVIIe siècle au nom de "l'éternel honneur de la Troisième République". "Le vulgaire, dit-il ainsi, emploie volontiers les fomentations chaudes de sureau contre l'érysipèle de la face". Il s'appliquera à recenser les "préjugés à détruire", en se gardant bien, sauf rares exceptions, de relever l'efficacité fréquente des recettes inventoriées. Sous sa plume, toute femme qui soigne devient une "bonne femme" [20]. H. Leclerc lui-même, le rénovateur de la phytothérapie française au XXe siècle, ne peut se départir du sarcasme à l'égard des guérisseuses campagnardes, même quand leur savoir est à l'origine d'une découverte importante. Il évoque ainsi "la commère de Sologne" qu'on avait vu "employer avec succès contre des hémoptysies tenaces (la) macération (de gui) dans le rhum" : d'où fut établie l'action hypotensive de la plante [21]. C'est grâce à une "commère" du même genre que l'anglais Withering put révéler, en 1785, l'activité cardiotonique de la digitale [22].

Il faut enfin souligner ce qui, sans doute, contribue de près à donner au Traité pratique et raisonné sa place si particulière dans l'histoire de la médecine au XIXe siècle : Cazin, tout médecin qu'il soit, n'est pas docteur. En clair, c'est un autodidacte qui s'est formé sur le tas et n'a cessé d'étendre


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et d'affiner son savoir dans l'attention obstinée aux écrits comme aux paroles. Le latin, qu'il apprend seul, lui permet d'accéder aux textes-jalons de la médecine, À 16 ans, il entre comme aide en chirurgie dans ce qui tient lieu d'école de santé militaire locale, l'hôpital de la Grande-Rue à Boulogne-sur-Mer, C'est l'époque des conquêtes napoléoniennes, et la gloire laisse une foule de vies meurtries dans son sillage. On forme en hâte de nombreux auxiliaires médicaux — qui n'auront pas tous le même souci de perfectionnement. Quelques années plus tard, en tant qu'aide-major, il participe à la campagne d'Allemagne. "Mais l'indépendance de caractère du jeune Cazin" s'accommode mal de la discipline militaire. "Blessé d'une injustice par trop flagrante, il donna sa démission [en 1812] et vint s'établir à Calais [23].

Si le savoir de l'autodidacte est souvent lacunaire, une curiosité le vivifie, qui propose des pistes de questionnement transfrontalières. Elle tend à préserver du dogmatisme ceux qui échappent au piège de l'autosatisfaction hargneuse, versant malheureux des parcours hors normes. Cazin réalise, lui, le meilleur de ces cheminements, où le choix autonome des repères ne contredit en rien le partage des découvertes, y incite plutôt car le propos initial était de curiosité généreuse. D'où sa liberté : il écoute aussi bien Dioscoride, Matthiole ou Simon Pauli que le curé ou le laboureur ; ses contemporains ne l'intéressent pas moins que ses prédécesseurs. Il est, souligne-t-il lui-même, "sans prévention". Il pose pour principe que la vérité a de multiples visages [24]. Remarques où l'on ne doit pas voir les éléments d'une tentative hagiographique. C'est seulement en regard des valeurs communes, qui sont de plus en plus les nôtres, où la réussite d'une vie s'exprime d'abord en acquis matériels ostentatoires, que se font quasi miraculeuses cette simple aspiration et son accomplissement patient : être un homme de bien.

Qu'en est-il, aujourd'hui, des apports de Cazin ? L'année du centenaire de la dernière édition du Traité, un médecin a eu le mérite d'en rappeler l'importance dans un périodique inconnu du grand public, la qualifiant "d'œuvre absolument immense et remarquable à tous points de vue, laissant loin derrière elle tous les traités antérieurs" [25]. Que cette œuvre soit restée des plus discrètes, si ce n'est chez les phytothérapeutes et les pharmacologues les plus éclairés [26], tient déjà à sa spécialisation végétale : l'ouvrage de Cazin


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trouve sa forme définitive à un moment où les praticiens français se détournent des plantes médicinales. Mais c'est aussi l'époque où les travaux de physiologie expérimentale, à la suite des expériences majeures de Claude Bernard, orientent la médecine dans la direction qu'elle ne cessera plus d'affiner, via le laboratoire, jusqu'au niveau moléculaire. Quand la thérapeutique, largement délaissée au XIXe siècle, prendra, sous l'égide des grands groupes pharmaceutiques, l'essor qui semble avoir culminé dans la seconde moitié du nôtre, la plante ne restera le plus souvent requise que pour ses principes actifs, de surcroît fréquemment destinés à des synthèses ultérieures.

Ces dernières décennies, la civilisation urbaine a engendré une demande d'alternatives de santé (mais aussi alimentaires, de loisirs, etc.) qui, d'abord tournée en dérision comme régressive, a suscité une onde sociale durable. Cet élan s'amplifie avec les errements des systèmes médicaux et agro-alimentaires, où le scientisme le plus méprisant, habituellement allié à l'adhésion foncière aux principes du libéralisme mercantile, multiplie les désastres sanitaires et ne cesse de travailler à leur extension. Le discours des experts en matière de génie génétique devrait, par exemple, être analysé avec attention : dans sa forme, il reproduit très exactement celui des responsables du développement des centrales nucléaires, dans les années 1970. Déclarant ouvertement leur infaillibilité de spécialistes travaillant de surcroît au bonheur immédiat des hommes, les "savants atomistes" affirmaient que la probabilité d'un accident majeur dans le nucléaire civil n'était au pire, que de un tous les 1500000 ans (à quelques millénaires près). Aussi allons-nous vers d'inévitables Tchernobyl génétiques, avec la bénédiction des jusqu'au-boutistes de la manipulation du vivant. Quelle place pour les "simples" de Cazin, dans ces enjeux suicidaires ?

Notre temps sait allier les plus grands paradoxes, souvent calqués sur les plus extrêmes sociaux. Il développe d'un bord l'hyper-technicité médicale où s'engloutit, en même temps qu'une bonne part des budgets de la santé, les dernières chances du dialogue médecin-malade. Il favorise d'un autre, mais à bonne distance, la formation de "tradipraticiens" censés appliquer le meilleur des médecines traditionnelles, débarrassées, avec le concours des "vrais" thérapeutes, de leurs approximations techniques et, si possible, de leur charge de croyances. Entérinée au niveau mondial, cette médecine, à non plus deux mais plusieurs vitesses, a gagné nos pays industrialisés, où, comme on sait, une large frange des sociétés rétrograde vers un état matériel et sanitaire voisin de ce qui est décrit chez Cazin au milieu du XIXe siècle — et l'universel satisfecit boursier n'est pas sans évoquer l'optimisme d'une bourgeoisie qui s'édifiait dans l'exploitation, volontiers vertueuse, de la misère. Médecine à plusieurs niveaux, donc, dans les pays industrialisés, mais où le sous-sol voué aux économies ne devra rien à des savoirs traditionnels, considérés comme inexistants, encore


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moins à un désir d'acquérir du savoir, dont on ne suppose même pas qu'il puisse exister, à propos de médecine et en dehors du champ médiatique, chez le non-médecin. Il s'agit bien d'accorder une fraction mineure de la médecine dispendieuse au nouveau monde des pauvres [27], non d'inventer, comme le fit Cazin, une médecine économe qui saurait convenir à tous.

Ceux qui ont exploré attentivement les savoirs populaires en matière de remèdes végétaux, lu les pharmacopées anciennes sur le mode du comparatisme ethnologique, en recherchant les concordances qui suggèrent de possibles "universaux thérapeutiques", savent qu'il y a là d'immenses possibilités de soins, distinctes dans la forme de ce que le laboratoire et la pharmacie ont retenu pour leur compte. Car les plantes médicinales indigènes sont bien des remèdes qui soignent. Le Traité en fournit maintes preuves. Ces ressources thérapeutiques réelles dont parle Cazin, exposées "au dédain de la science moderne" (qui en tire cependant, désormais, d'immenses profits), elles restent à la portée de tout un chacun. Si ce n'est que le vecteur premier de leurs mise en oeuvre, les savoirs de tradition orale, sont au bord de l'extinction [28], et qu'il n'est de toute façon plus possible de se satisfaire d'une transmission incontrôlée de recettes à la formulation approximative. Mais cela signifierait-il pour autant qu'elles sont définitivement immobilisées dans la réserve des études savantes ? Ce qui vaut pour les pays prétendus "en voie de développement" serait-il foncièrement déplacé dans ceux qui entament la voie du sous-développement, les nôtres ? Une médecine plus économe est-elle forcément une médecine de second ordre ? Ce qui bénéficie seulement de la caution des siècles, non de l'estampille de la multinationale, est-il nécessairement moins efficace, sinon suspect de charlatanisme ? Nous sommes en un temps ou la relecture de Cazin ne vaut plus seulement pour le pharmacologue et le phytothérapeute : elle nourrit la réf1exion sur d'autres manières de gérer les politiques de santé.

Notre médecine, lorsqu'elle s'essaie à la communication, parle d'elle-même à des malades-prétexte, ou futurs malades. Elle en sait infiniment plus sur le corps et ses maux que celle du XIXe siècle, tellement plus qu'il semble impossible de le traduire en données intelligibles au non-spécialiste, a fortiori en facteurs d'autonomie — tandis que les enjeux économiques attachés à cet énorme secteur de consommation contrarient toute velléité sérieuse de partage des responsabilités thérapeutiques. Les avancées techniques, pour utiles,


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voire salvatrices qu'elles puissent être, sont en même temps, à chaque étape, une plus grande distance entre savoir et bénéficiaires ultimes du savoir. La situation éthique du malade est encore plus incertaine que dans l'ancienne société, où tous partageaient à peu près la même représentation du monde. Car le patient moderne est un paradoxe : il se situe, culturellement, hors champ médical ; il est, au sens propre, étranger à la médecine — étranger que l'acte thérapeutique reconduit à la frontière. Vieille histoire que nulle révolution n'a su corriger, qui se complique du retour des inégalités. Les grands médecins médiatiques en savent peut-être moins sur le traitement de cette paralysie sociale que le premier sureau venu.

Les plantes médicinales restent présentes à l'officine, mais de plus en plus camouflées. Quelques dizaines d'entre elles, pulvérisées, tapies dans leur gélule, ont droit de présentoir [29]. Teintures-mères, lyophilisats, macérats glycérinés, huiles essentielles et autres formes pharmaceutiques d'emploi facile, et sûr quand il est bien conduit, adaptent le remède végétal à la demande urbaine. Il n'empêche : l'herbe à tisane à destination thérapeutique reste le seul remède accessible sans intermédiaire. C'est ce que savait Cazin, et ce qu'il a tenu à valider en rédigeant son traité. Car cet ouvrage sous-entend l'aptitude à l'autonomie thérapeutique : une fois le patient dirigé vers l'achillée, le noyer, la reine-des-prés ou le sureau, il mènera sa cure sans autre assistance que celle de la prairie ou de la haie. Nulle part on ne met en doute son aptitude à mener à bien le traitement, par lui-même ou avec l'aide de ses proches. Conseillé, le malade est en même temps responsabilisé. L'ordonnance, dira-t-on, remplit le même office. Mais elle ne va pas sans beaucoup de mystères : quant au mal dont on parle, si ce n'est à propos du corps lui-même, quant à la nature du remède et à son processus d'action.

La plante, c'est déjà un visage et un nom qui permettent le dialogue ; elle fait partie du monde partageable ; elle est compréhensible avant toute analyse ; elle s'adresse directement au mental et au corps, se propose d'emblée à la confiance. C'est peut-être le seul intermédiaire de savoir qui puisse encore opérer de façon tangible, au niveau thérapeutique, dans nos sociétés. Si l'on veut bien considérer que l'apprentissage de la santé mérite autant d'attentions, et aussi tôt dans l'existence, que celui de la lecture ou des mathématiques. Car l'utopie, désormais, ce n'est pas d'inventer, par exemple, dès l'école primaire, une nouvelle tradition de connaissance du corps, des maux et des remèdes simples, avec l'aide de conseillers pédagogues, médecins et pharmaciens herboristes soucieux de partage des savoirs de base, prêts à parier sur la sagacité de tous [30]. L'utopie. c'est de croire que l'appareil médical, devenu aussi puissant et aussi trouble que


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les plus grands empires industriels, puisse (souhaite) encore produire une médecine à la fois égalitaire, économe du monde et respectueuse des libertés. Nul n'ignore plus que l'humanitaire, si nécessaire soit-il devenu, est au nombre des preuves les plus flagrantes de la défaite humaniste. Cazin écrivait à l'intention du peuple en s'adressant aux médecins de campagne, qu'il exhortait à mettre en œuvre la thérapie peu coûteuse dont il s'était chargé de prouver l'efficacité. Son Traité, de nos jours, pas moins l'attention des médecins acquis à la nécessité impérieuse du dialogue. La fidélité à l'homme et à l'œuvre impliquait qu'on insiste sur la destination sociale prioritaire d'un livre qui aurait pu prendre ses distances à l'égard des contingences de l'infortune, qui aurait pu n'être qu'un grand livre de science. Car c'est exactement de cette pensée-là, toute désuète qu'elle soit, et empêtrée dans ses redingotes, dont nous manquons le plus. Pensée où la rigueur et l'obstination à dépister les vérités n'alimentent rien d'ostentatoire, qui opère dans l'échange sans recherche de substituts du bord des croyances, qui opte pour une économie du monde sans perte de savoir ni de confiance.

On pourra lire Cazin comme l'une des plus grandes sommes de médecine végétale, et à cet égard seul, y gagner beaucoup en connaissance. Mais, autant l'annoncer d'entrée : qui fréquente assidûment le Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes finira par suivre, fût-ce de loin, l'homme partait sous la pluie d'hiver, en calèche, "sans examiner si ceux qui le faisaient appeler pourraient ou non le rémunérer" [31]. Là où il va, c'est là où demeure toujours, et jamais guérie, la justice.


Pierre Lieutaghi, 1997.

paru dans le reprint des Éditions de l'Envol, Mane,
et reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Ne peut-être reproduit en aucune façon à des fins commerciales.


Notes

  1. "Tout médecin doit se faire un devoir de n’employer, lorsqu’il peut le faire sans inconvénients, que les médicaments tirés de son pays" (Mérat & De Lens, Dictionnaire universel de matière médicale, t. 3, article "médicaments indigènes", 1831).
  2. N. Lémery, Dictionnaire des drogues simples, Rotterdam, 1727 — Cet ouvrage restera une référence durant tout le XVIIIe siècle.
  3. B. Peyrilhe, Tableau méthodique d’un cours d’histoire naturelle médicale, Paris, 1804.
  4. Le médecin charitable, enseignant la manière de faire & préparer en la maison avec facilité et peu de frais, les remèdes propres à toutes maladies, selon l’avis du Médecin ordinaire. Lyon, 1667 [on en est alors à la 23e édition... Cette distiction entre médecine des riches et médecine des pauvres est une constante depuis les 1ers siècles].
  5. La petite histoire l’attribue au fait que, atteint par le choléra, il ait dû sa survie à des plantes simplement récoltées dans la région de Boulogne-sur-mer.
  6. À l’opposé des compositions d’apothicaires en grande vogue dans l’ancienne médecine savante, qui réunissent de très nombreuses drogues, souvent d’authenticité ou d’efficacité douteuses, les (remèdes) simples sont les substances médicinales en nature, prescrites isolément ou mêlées en petit nombre au moment de l’emploi. Le terme de “simple” finira par désigner les seules plantes médicinales, non sans connotation désobligeante à l’avènement de la pharmacie chimique.
  7. La "méthode" de F.V. Raspail, contemporain de Cazin, dont le Manuel annuaire de santé (1847) et ses successeurs connaîtront un immense succès, repose presque exclusivement sur l’emploi du camphre.
  8. Le plus notable est dû à Coste et Willemet : Matière médicale indigène ou Traité des plantes nationales substituées avec succès à des végétaux exotiques, Nancy, 1793. En 1819, à Paris, J.L.A. Loiseleur-Deslongchamps publiera ses Recherches et observations sur l’emploi de plusieurs plantes de France qui, dans la pratique de la médecine, peuvent remplacer un certain nombre de plantes exotiques. En 1856 encore, la Monographie des principaux fébrifuges indigènes, du pharmacien E. Mouchon, rassemblera les "succédanés du quinquina".
  9. Comme la Flore médicale de F.P. Chaumeton ((1814-19), aux six volumes superbement illustrés, ou le Nouveau traité des plantes usuelles de J. Roques (4 vol., 1837-38), médecin épicurien dont le savoir désinvolte, soucieux de l’approbation du bourgeois, emprunte beaucoup à l’art culinaire de haut vol.
  10. En 1715, Pierre Garidel, tout dépendant qu'il soit des concepts médicaux anciens, et freiné par la rigueur des clivages sociaux de l'Ancien Régime, exprime des vélléités analogues dans son Histoire des plantes qui naissent aux environs d'Aix, où il faut voir davantage que la première grande flore provençale.
  11. Dans la dernière édition, ici restituée, ces données seront accrues et précisées au point de vue de l’analyse chimique (par les soins de Cazin fils et de Réveil). Ces ajouts, intéressants pour l'histoire de la pharmacologie, contribuent peu à l'intérêt pratique de l'ouvrage.
  12. On ne saurait la jauger en regard des connaissances actuelles, mais il est certain que Cazin, qui maîtrise parfaitement le savoir diagnostic et thérapeutique de son temps, est un généraliste accompli.
  13. Cette affection a de nombreuses mentions dans le Traité. Fréquentes dans l'ancienne société, les scrofules (jadis "écrouelles"). souvent caractérisées par l'hypertrophie suppurante des ganglions lymphatiques du cou, relèvent de la conjonction de facteurs infectieux (tuberculose, etc.) et nutritionnels (sous-alimentation, carences), sur terrain à prédominance lymphatique
  14. Cazin précise qu'il n'a "mis en usage dans (sa) pratique rurale que les plus simples et les moins coûteux".
  15. Antérieurs au Traité, la Flore médicale de Chaumeton, citée plus haut, et surtout le précieux Dictionnaire universel de matière médicale et de thérapeutique générale, de F.V. Mérat & A.J. De Lens, 6 vol., Paris, 1829-1834, et Supplément, 1846, ont le mérite de citer les sources précises relatives à chaque article, ce que ne font jamais les pharmacopées d'avant la Révolution.
  16. La démarche scientifique suppose la formalisation à travers une méthode qui garantisse la reproductibilité des processus. En médecine, cet a priori ne cessera jamais d'être mis en péril par l'infinité des natures et de leurs susceptibilités propres — sauf clonage universel.
  17. Écorce de chêne pulvérisée, qui servait au tannage des peaux.
  18. Saindoux.
  19. On parle aujourd'hui "d'ethnopharmacologie", formule qui protège déjà le savant de toute accointance suspecte avec la société qu'il étudie, où il ne s'implique plus comme soigant.
  20. Dr J.M.F. Réguis, La matière médicale populaire au XIXe siècle, Montpellier et Paris, 1897 [concerne surtout les régions du Bas-Rhône].
  21. Dr H. Leclerc. Précis de phytothérapie, 5e éd., Paris, Masson, 1976 (article "gui").
  22. L'inattention aux savoirs traditionnels peut être cause d'accidents du bord de la pharmacie. On a récemment soustrait du marché libre des plantes médicinales la banale (mais active) germandrée petit-chêne, Teucrium chamaedrys, proposée sous forme de gélules aux candidats à l'amincissement. De graves hépatites aiguës avaient mis en danger la vie de certains, trop insoucieux du respect des doses. Cette Labiée amère est une herbe traditionnelle de "cures dépuratives" dans les régions méridionales. Plusieurs enquêtes ethnobotaniques, y compris les nôtres, attestent que la prescription populaire s'accompagne toujours de mise en garde touchant à la durée du traitement : en règle générale, il ne saurait dépasser 9 jours. On nous a signalé des accidents relatifs à l'inobservance de cette règle. Interdire le petit-chêne est une régression culturelle.
  23. Notice nécrologique de J.-F. Cazin (par Le Roy-Mabille), L'union médicale, année 1864, n° 86, p. 144 [François-Joseph Cazin est né à Samer le 3 mars 1788, mort à Boulogne-sur-mer en 1864].
  24. Ce qui ne le préserve pas des préjugés propres à son époque et à sa classe sociale, fût-elle adoptive. On en trouvera des preuves aux articles "sabine" et "valériane".
  25. J. Lagriffe. "F.J. Cazin, Médecin de campagne du Boulonnais et grand phytothérapeute". Journal des médecins du Nord et de l'Est, oct. 1968, n° 8, pp. 100, 103, 104, 107.
  26. H. Leclerc (cf. note 21), qui doit beaucoup à Cazin, le cite peu. Il le tient même à l'écart de certaines découvertes, attribuant par exemple au Genevois Juzine la mise en pratique des propriétés antiscrofuleuses du noyer (1842), alors que Cazin consigne déjà des observations cliniques à ce propos dès 1837. Largement exploité jusqu'à nos jours, le plus souvent sans mention de source, par les pharmacopées à caractère vulgarisateur, le Traité retrouve une place fondatrice dans les Ressources médicinales de la flore française de G. Garnier, L. Bezanger-Beauquesne et G. Debiraux, 2 vol. Paris, Vigot, 1961, bilan fondamental de la seconde moitié du XXe siècle. On cherche en vain le nom de Cazin dans la monumentale Histoire générale de la médecine publiée sous la direction du Pr. Laignel-Lavastine (3 vol., Paris, Albin Michel, 1936, 39, 49), comme dans la bien plus concise mais précieuse Histoire de la médecine de J.-Ch. Sournia, Paris, La Découverte, 1991.
  27. Ce que dénoncent beaucoup de praticiens, lesquels, contrairement aux idées reçues, ne s'attardent guère aux promesses rémunératrices d'une carrière devenue aussi aléatoire que bien d'autres.
  28. Des enquêtes récentes, en Haute-Provence, révèlent la mémoire d'une pharmacopée populaire d'une extraordinaire richesse. Ainsi. dans le seul périmètre du Parc naturel du Luberon, celle de M. Amir met en évidence des savoirs attachés à environ 220 plantes locales, sauvages et cultivées, Apt, P.N.R. du Luberon ; sous presse. Mais il ne s'agit plus, en général, que de la mémoire des usages, non de recettes encore opérantes ; les plus jeunes des informateurs sont septuagénaires... Au début du XXIe siècle, la pharmacopée populaire sera éteinte. Voir aussi ce qui est dit de quelques modalités structurantes et de l'évolution de la connaissance traditionnelle du végétal dans P. Lieutaghi, L'herbe qui renouvelle, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l'homme, 1986 (sur la base des enquêtes de D. Dore).
  29. Quand on rapporte le prix des gélules au kilo et qu'on le compare à celui du producteur de base, on constate une multiplication par plusieurs centaines, voire par mille, du prix de revient de la substance.
  30. En ville, il semble désormais impossible de recourir aux plantes médicinales sans passer par des circuits où leur prix s'apparente à celui du médicament classique — contingences contournables si l'on y met la volonté nécessaire. Dans la société traditionnelle, les savoirs médicinaux étaient acquis dès l'enfance. De nos jours, c'est d'abord la peur du médicament qu'on inculque aux enfants. La connaissance des "simples" favorise l'éveil au monde et à la responsabilité. On ne les suppose pas capables de se substituer à plus puissants qu'eux, mais de revendiquer une place de gardiens tranquilles des espaces d'autonomie, de devenir de vrais remèdes citoyens.
  31. Notice nécrologique, cf. note 23.