Olivier et Chauvet, Conservation in situ (Hommage à Pernès)

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Texte publié dans :

  • Bureau des ressources génétiques, 1992. Complexes d'espèces, flux de gènes et ressources génétiques des plantes. Colloque international en hommage à Jean Pernès, Professeur à l'Université d'orsay Paris XI. 645 p.


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La conservation in situ de la diversité des espèces végétales
Louis OLIVIER1 et Michel CHAUVET2


1 Conservatoire Botanique National de Porquerolles, Le Castel Ste-Claire, rue Ste-Claire, 83400 Hyères, France.
2 Bureau des Ressources Génétiques, 57, rue Cuvier, 75231 Paris cedex 05, France.


Résumé

Les auteurs rappellent l'intérêt de la conservation in situ en tant qu'outil pour conserver la diversité du monde végétal. Il évoquent les problèmes de la programmation a priori de cette conservation, qui fait appel pour une grande part à des données fragmentaires, notamment dans la perspective de réduction et de modification des espaces naturels liée aux changements globaux.

Abordant plus concrètement les modalités de la conservation in situ, ils différencient le cas des espèces à large répartition de celles qui sont plus localisées. Ils illustrent ces propos par les exemples des populations de Beta et de Brassica d'Europe occidentale, examinant dans chaque cas les moyens de gérer au mieux la diversité réunie dans les populations présentes, à la lumière des connaissances actuelles sur leur biologie et leur écologie et des objectifs que l'on peut assigner à leur conservation. Ils soulignent la nécessité d'une approche intégrée de recherche/action, permettant seule un bon transfert des résultats de la recherche, ainsi que la formulation de thématiques de recherche appliquées à la conservation.

Mots-clés : conservation, stratégie conservatoire, Beta, Brassica.

Abstract

The authors stress the interest of in situ conservation as a tool to preserve the diversity of plant world. They mention the problems arising from an a priori planning of this conservation, which is mainly based on fragmentary data, especially in the perpective of reduction and modification of natural areas linked with global changes.

Dealing more concretely with the ways of in situ conservation, they distinguish the case of species with a large distribution and more restricted ones. As illustrations, they take the examples of Beta and Brassica populations in Western Europe, examining in each case how to manage best the diversity contained in present populations, in the light of present knowledge on their biology and ecology and the objectives assigned to their conservation. They stress the necessity of an integrated approach of research/action, allowing a good transfer of research results, and the formulation of research topics oriented towards conservation.

Key-words: conservation, conservation strategy, Beta, Brassica.


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Introduction

Généticiens et protecteurs de la nature s'accordent désormais à penser que la conservation in situ constitue un moyen privilégié de conserver les espèces sauvages et les ressources génétiques des espèces cultivées. Cette convergence des points de vue est un phénomène récent. L'IBPGR et l'UICN ont été parmi les principaux acteurs de l'évolution des mentalités.

Il s'agit dans la majorité des cas du moyen le plus sûr et pour l'instant encore, le moins cher, pour maintenir le maximum de diversité chez une ou plusieurs espèces et leur permettre, au travers de mesures de conservation dynamique, de maintenir leur capacité évolutive, en laissant agir les pressions de sélection naturelles, et en limitant au minimum les pressions de sélection anthropiques.

Cette affirmation doit être nuancée dans la mesure où la demande sociale en espace et les conflits d'usage et de voisinage qu'elle génère ne peuvent qu'augmenter. Du fait d'un accroissement démographique continu, la préservation des espaces naturels constituera une charge de plus en plus lourde pour la collectivité.

Ces phénomènes risquent d'être amplifiés par les changements globaux, dont les conséquences seraient considérables d'après les prédictions les plus pessimistes. Dans ces conditions, beaucoup d'experts pensent que la conservation ex situ sous toutes ses formes, y compris celle de collections vivantes reconstituées dans des réserves particulières, aura un rôle de plus en plus important dans l'avenir.

Il est vrai que l'Europe occidentale connaît un phénomène d'exode rural et de déprise des terres qui pourrait donner l'illusion d'une dynamique inversée allant vers une « remontée biologique ». Mais un tel phénomène n'est constaté que dans les zones de montagne. Par contre, le long du littoral, des vallées alluviales, ou dans la grande périphérie des métropoles, il est de plus en plus difficile d'imposer le gel du foncier à des fins de protection ou d'en obtenir la maîtrise d'usage qui serait indispensable au maintien de certaines espèces ou écosystèmes. Rien non plus ne nous autorise à penser que le phénomène de désertification des zones de montagne ou de moyenne montagne persistera au delà d'une ou deux générations et que d'autres catégories de populations, citadins-résidents secondaires et néo-ruraux non ressortissants de la CEE ne viendront à terme remplir les vides actuels.

Il est encore temps d'engager « à froid » la mise en protection d'un échantillonnage d'espaces naturels représentatifs de la diversité que l'on souhaite conserver. Sinon, nous pourrions avoir à faire face dans dix ou vingt ans à des situations conflictuelles, où la passion l'emporterait sur la rigueur scientifique. Les espaces naturels actuels, qui ont perdu leurs usages traditionnels par suite de l'évolution de la société, doivent trouver une nouvelle fonction sociale de réservoirs de diversité, en plus de celle de beaux paysages cadre des loisirs des citadins.


La stratégie conservatoire

Nous pressentons, sur la base de ce que nous connaissons des coûts de la conservation, qu'il ne sera certainement pas possible de tout protéger de la même manière et avec le même souci d'exhaustivité. Des compromis


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seront nécessaires. Il est cependant encore possible, en combinant astucieusement conservation in situ et conservation ex situ, de préserver l'essentiel. Il est aussi probable que la demande sociale en espace ne nous laissera guère le temps de réaliser les longues études qui permettraient d'étayer nos choix de protection.

La conservation in situ exige beaucoup plus que la simple création d'espaces protégés là où les milieux paraissent les mieux préservés ou encore là où il est socialement le plus facile de les réaliser. Nous avions préalablement proposé (Chauvet et al., 1990) de diversifier les mesures conservatoires à promouvoir in situ en distinguant deux niveaux :

— des « réserves de diversité » où le gestionnaire visera globalement à maintenir la diversité des écosystèmes et les effectifs présents de quelques espèces-clés, en évitant toute pression humaine indésirable et souvent en perpétuant les activités de gestion traditionnelles (ou des activités ayant des effets similaires) garantes du maintien de ces écosystèmes, qui sont souvent secondaires. Dans de telles réserves de diversité, les seules études réalisées consisteraient en une surveillance continue, régulière mais peu contraignante, destinée à s'assurer que les effectifs des espèces-clés se maintiennent globalement et que le milieu ne fait pas l'objet de perturbations trop importantes. De telles réserves pourraient correspondre à tout ou partie du dispositif actuel des espaces naturels gérés. Il reviendra au gestionnaire de trouver un compromis entre les objectifs de conservation et les objectifs d'accueil et de développement local ;

— des « réserves phytogénétiques », spécialement créées ou adaptées pour conserver des populations d'espèces considérées comme prioritaires, au premier rang desquelles les espèces apparentées aux plantes cultivées. Ces populations feraient l'objet d'études continues et approfondies ayant un effet en retour sur les pratiques de gestion. Des essais de divers modes de gestion pourraient y être conduits et expertisés. La gestion de telles réserves ainsi que leur suivi scientifique nécessiterait, bien évidemment, des crédits beaucoup plus importants que dans le cas précédent. Le passage du statut de « réserve de diversité » à « réserve phytogénétique » pourrait se réaliser progressivement en fonction des résultats des études scientifiques et des moyens financiers.

Les données nécessaires existent pour la mise en oeuvre d'une première phase de cette stratégie de conservation, la constitution d'un réseau de « réserves de diversité ». Elles peuvent être extrapolées de la somme des connaissances actuelles en génétique des populations, pour peu que l'on ait réalisé quelques études préalables sur la biologie des plantes concernées.

Ainsi, par exemple, les données récentes sur la répartition de la variabilité intra et inter-populations suggèrent que pour des espèces allogames et largement étendues, l'échantillonnage d'un petit nombre de populations dans chaque zone géographique distincte est suffisant pour atteindre une fraction hautement significative de la diversité de l'espèce. Par contre, pour des espèces autogames ou localisées, ou dont n'existe qu'un petit nombre de populations souvent isolées, il sera nécessaire de retenir un nombre beaucoup plus important de populations pour arriver au même résultat.

Plus concrètement, lorsque le taxon considéré sera rare et ses effectifs d'ensemble réduits, on envisagera de préconiser la conservation in situ de l'ensemble des populations connues. Par contre, quand un taxon apparaîtra


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plus abondant, il sera possible d'échantillonner les lieux de conservation dans le souci de conserver l'ensemble des « unités adaptatives » (Tigersted, 1989) possibles sur la base d'inventaires chorologiques et d'études sur l'amplitude écologique de l'espèce réalisés au préalable. Au passage, on intégrera les populations au sein desquelles des caractères originaux (stérilité mâle, etc.) auraient été détectés.

Deux exemples nous serviront à étayer notre proposition. L'un concerne un groupe d'espèces largement répandu (Beta maritima) et l'autre un groupe plus rare présentant des populations disjointes (Brassica oleracea). L'intérêt de l'exercice réside dans le fait que ces plantes ont déjà fait l'objet de recherches sur leur variabilité, et qu'il est possible de confronter un modèle théorique d'échantillonnage à cette réalité biologique. Nous sommes donc en mesure de mettre en œuvre une stratégie de conservation in situ de la diversité de ces deux groupes. Pour espérer préserver le maximum de variabilité, quels devraient être les espaces à mettre en protection ? Selon quel protocole d'échantillonnage devraient-ils être choisis ? C'est à ces questions qu'il faut répondre.

Les Beta

Les espèces appartenant au genre Beta ont une très vaste aire de répartition. Celles qui nous intéressent appartiennent à la section Beta dont on rencontre des représentants depuis la Norvège au Nord jusqu'aux Iles du Cap-Vert au Sud, et du Bengale à l'Est aux Iles Canaries à l'Ouest. Les espèces de cette section se rencontrent essentiellement sur le littoral. Elles sont réputées présenter toute une gamme d'adaptations à des environnements très divers, depuis des ambiances semi-désertiques aux ambiances froides et humides de l'Irlande et de la Mer du Nord ou de la Baltique (Freese, 1991).

L'ampleur de l'aire de répartition, sa linéarité, les barrières géographiques qui favorisent les isolats, tous obstacles au brassage des gènes, ont entraîné la différenciation d'écotypes aux comportements extrêmement divers. Il y a donc intérêt à pouvoir disposer d'une vaste gamme de populations naturelles pour pouvoir y puiser toute la diversité nécessaire à la réalisation des programmes de sélection.

L'espèce est aujourd'hui loin d'être menacée de disparition sur l'ensemble de son aire. Cependant, dans certaines zones côtières, des régressions rapides ont été constatées suite aux aménagements du littoral (digues, ponts, équipements de loisir) qui altèrent préférentiellement ces habitats littoraux. Ceux-ci présentent un aspect plus ou moins rudéralisé qui n'incite pas spontanément à leur protection, au contraire des dunes. Le surpâturage constaté un peu partout sur le littoral constitue une autre menace. Ainsi des régressions importantes ont été rapportées dans les Iles Britanniques (Doney et al., 1990) et en Méditerranée (Olivier, 1991).

En l'absence de toute donnée sur la variabilité des espèces et sur sa répartition, la première démarche consisterait à réaliser un premier échantillonnage triplement stratifié sur la base :

— des données écologiques au sens large (représentativité des types, des altitudes, des types d'habitats) ;

— des données chorologiques ;

— des données taxinomiques, notamment les différents taxons décrits au niveau infra-spécifique.


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Une telle approche est justifiée dans la mesure où les espèces présentent des aptitudes à différencier des écotypes très adaptés. S'intéresser aux divisions issues de la taxinomie classique apporte aussi des informations intéressantes. Même si l'on peut discuter de la validité des rangs taxinomiques retenus par les auteurs, Beta vulgaris L. subsp. maritima (L.) Thell. et Beta macrocarpa Guss. correspondent bien à deux ensembles distincts par leur morphologie, leur écologie mais aussi les barrières d'isolement qui existent entre elles comme on peut s'en rendre compte dans des lieux où elles poussent en sympatrie (Freese, 1991).

En complément, il sera utile d'interroger les sélectionneurs sur leurs besoins immédiats et futurs. Il est vraisemblable que les besoins exprimés concerneront en priorité des caractères de résistance aux maladies majeures. Dans ce cas, connaissant les conditions climatologiques qui favorisent le développement de ces maladies, ou bien les régions où les formes cultivées sont régulièrement soumises à des épidémies, on pourra intégrer dans l'échantillonnage des territoires où ces conditions sont remplies. Un tel raisonnement, basé sur une hypothèse de coévolution hôte-parasite, s'apparente en fait aux démarches réalisées couramment par le sélectionneur dans sa recherche de matériel. Dans le cas des Beta, pour rechercher des formes résistantes au mildiou, les sélectionneurs ont prospecté des régions de la côte du Portugal dotées d'un climat humide et chaud, où l'humidité persiste longtemps même en plein été. Pour rechercher des formes résistantes au Cercospora, le sélectionneur commencera par demander du matériel recueilli dans la vallée du Pô ou sur la côte Nord-Ouest de la Turquie où les conditions climatiques sont censées favoriser les épidémies de Cercospora.

Dans l'ensemble, moyennant un minimum d'investigations préalables et une consultation des généticiens et des améliorateurs, il nous serait possible de réaliser un échantillonnage dont la pertinence pourrait être confirmée par les évaluations de variabilité réalisées. De ce fait, notre capacité de « prédiction » aurait pu être considérée comme acceptable. Etait-elle pour autant bonne ? Pas obligatoirement. Ainsi, il aurait été impossible de prédire où pourraient se rencontrer des populations avec un fort taux de mâle-stériles, qui semblent distribuées au hasard.


Les Brassica

Notre second exemple concernera les populations de Brassica présentes dans le sud de la France. Le genre Brassica L. est représenté en Méditerranée par de nombreuses espèces (Chauvet et al., 1989). La Méditerranée centro-occidentale constitue le centre d'origine de ces espèces, à nombre chromosomique de 2n=18 que les généticiens considèrent comme faisant partie intégrante du pool génétique primaire du chou cultivé. Deux de ces espèces sont spontanées dans le sud de la France et en Corse où de nombreuses sous-espèces et variétés ont été décrites. Elles se rencontrent dans la nature essentiellement en situation rupestre ou dans des pierriers, mais aussi en bord de chemin.

Suite à deux missions de l'IBPGR et à des prospections complémentaires réalisées à l'initiative du Bureau des ressources génétiques, la situation en Méditerranée française de ces deux espèces est bien connue. Les populations


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du sud de la France ont été particulièrement bien étudiées et vont servir de support à notre réflexion.

Le matériel recueilli dans l'ensemble des localités connues a fait l'objet d'une évaluation par différents organismes, dont les résultats figureront dans un rapport synthétique à paraître au cours du premier semestre 1992 (Cauwet et al.), et dont sont extraits les résultats présentés ci-après.

Notamment, les études de polymorphisme enzymatique réalisées sur trois systèmes (leucine-amino-peptidases, phosphatases acides et estérases) ont montré l'existence d'une grande diversité génétique globale et une répartition de la variabilité pour 17 % au niveau intra-population et pour 83 % au niveau inter-population. Cette situation s'explique par des effets de voisinage importants affectant des populations de taille réduite. Par ailleurs, des effets de fondation avec dérive génétique apparaissent dans certaines situations marginales. On constate notamment que deux grands ensembles de populations semblent se dégager. En l'état actuel des connaissances, rien ne permet d'exclure qu'une différenciation génétique de nature écologique ne se superpose à la différenciation géographique.

Si l'on revient à la définition d'une stratégie conservatoire, les données présentées ci-dessus suggèrent de faire porter les efforts de conservation sur un échantillonnage de populations représentatives des deux grands ensembles précités et sur les trois populations littorales qui présentent des caractères originaux (à noter que seule l'une d'entre elles, la population de Giens, fait l'objet présentement de mesures de protection foncière). Par précaution, compte tenu d'une part de la faiblesse des effectifs globaux et, d'autre part, de la relative insuffisance des investigations réalisées, nous inclinerions à faire porter l'effort de protection sur l'ensemble des populations recensées.

Il est particulièrement intéressant de noter que sur cet exemple, un échantillonnage uniquement stratifié sur des critères chorologiques, écologiques et taxinomiques (trois sous-espèces différentes avaient été distinguées par les anciens botanistes) aurait abouti à des conclusions similaires.


Les mesures conservatoires

En la matière, la FAO (1984) recommande le maintien de l'essentiel des phases de développement d'une espèce à protéger dans ses habitats d'origine, la limitation des usages aux activités ne perturbant pas notablement ces habitats et la limitation des interventions de gestion à des mesures temporaires destinées à restaurer des habitats ou restaurer les effectifs jusqu'à un seuil jugé satisfaisant.


La taille minimale de la population

Le problème de la taille minimale de la population à atteindre ou à maintenir constitue un des soucis permanents du gestionnaire. Il s'agit pour les végétaux d'un concept controversé, mais qui présente à nos yeux l'intérêt de contraindre le gestionnaire à s'interroger sur la validité des pratiques de gestion qu'il met en oeuvre.


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Divers auteurs se sont penchés sur ce problème et ont proposé des méthodes d'évaluation sur la base de critères génétiques.

La première approche vise à estimer l'effectif minimal que doit atteindre la population pour supporter sans dommages la perte de viabilité liée aux petites populations. Ainsi par exemple pour les populations animales, divers auteurs (Franklin, 1980 ; Soulé, 1980 ; Frankel et Soulé, 1981) ont calculé que des effectifs de 25 à 50 individus aptes à assurer une descendance peuvent s'avérer suffisants, pour peu que le niveau d'autofécondation par génération soit maintenu à un taux inférieur à 2 %.

La seconde approche vise à estimer la taille de la population sur la base de l'effectif minimal nécessaire pour maintenir son potentiel évolutif. Pour une population panmictique d'une espèce allogame et dioïque, Franklin (1980) pense qu'un effectif de 500 individus reproducteurs est de nature à éviter toute perte de variabilité et permettre à la population de répondre à toute modification des pressions de sélection.

La troisième approche vise à définir l'effectif de la population susceptible de minimiser la perte d'allèles peu fréquents. Ainsi il a pu être montré (Namkoong, 1984) qu'avec un effectif de 1 000 individus, la perte d'un allèle recensé à une fréquence de 0,01 était maintenue à un taux inférieur à 0,01.

La majorité des auteurs considèrent cependant que de tels effectifs ne peuvent être jugés satisfaisants que pour de courtes périodes, ces approches mathématiques simplifiant à l'extrême une réalité biologique plus complexe (Ewens et al., 1987). Les indications ci-dessus sont bien entendu susceptibles de varier selon les espèces et leurs habitats. Par ailleurs, on devrait intégrer dans l'évaluation de la population minimale viable des données concernant le nombre d'individus femelles si les sexes sont séparés, ou les effectifs de chaque classe d'âge pour les espèces ligneuses, etc., sans négliger pour les espèces à semences orthodoxes l'importance de la réserve en semences du sol.


La gestion de la population par la gestion de son habitat

L'élément essentiel pour gérer une population est de connaître le fonctionnement des écosystèmes qui l'hébergent afin d'y appliquer des mesures de gestion en conséquence. Ces écosystèmes peuvent être différents selon le stade de développement des plantes concernées. Ainsi, par exemple, beaucoup d'espèces arborescentes tempérées sont incapables de se reproduire dans le milieu qu'elles ont elles-mêmes contribué à créer. Il convient cependant de ne pas commettre l'erreur de croire que préserver les écosystèmes pour eux-mêmes suffit à préserver la diversité des espèces qu'ils hébergent. Privilégier la conservation d'une espèce en un lieu déterminé, c'est rompre avec le principe d'équitabilité avancé par les écologues, ce qui est d'ailleurs communément admis par les zoologistes, notamment pour la protection des grands mammifères. Il est par ailleurs admis que si la pertinence de ce principe est forte dans les milieux primaires, elle devient plus sujette à caution dans les écosystèmes secondaires et a fortiori anthropisés. Ceci veut dire « qu'il n'existe pas de méthode optimale de gestion de la diversité mais que, selon le type de gestion utilisée, ce n'est pas le même type de diversité qui sera généré ou conservé » (Gouyon, 1989).


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Le gestionnaire aura tout d'abord à étudier puis à comprendre les traits essentiels du fonctionnement de l'écosystème. Dans nos pays de climat tempéré ou sub-tropical, il déterminera les séquences de milieux qui se succèdent dans le temps et dans l'espace en situant exactement celui ou ceux qui interviennent à une phase ou à une autre de la croissance de l'espèce considérée. Dans la plupart des cas, moyennant quelques investigations simples concernant la granulométrie du substrat, le taux de matière organique, la nature des humus, le taux de bases échangeables, le taux d'humidité du sol à certaines périodes clés de l'année, etc., il déterminera le ou les facteurs discriminant la présence possible ou l'absence de l'espèce aux différentes phases de son développement.

En fonction des résultats obtenus, le gestionnaire décidera des mesures de gestion dynamique des milieux à mettre en oeuvre, en introduisant des perturbations provoquées souvent destinées à conserver les divers stades d'une même succession climacique (Blondel, 1979). En pratique, ses interventions sur les habitats feront appel à une palette de mesures suffisamment connue pour qu'une simple évocation suffise : suppression ou régulation des activités humaines jugées inopportunes, développement d'activités nouvelles destinées à maintenir un ou des écosystèmes secondaires, restauration d'habitats climaciques dégradés, restauration d'habitats non climaciques par le feu contrôlé, le débroussaillage, le pâturage, etc., introduction d'animaux agents pollinisateurs ou disperseurs de semences, lutte biologique ou physique contre un prédateur, etc. Dans certains cas le gestionnaire, compte tenu de la complexité des interactions régissant le fonctionnement des écosystèmes, devra porter une attention particulière aux agents pollinisateurs et disperseurs de propagules dont la survie pourrait dépendre d'autres milieux et d'autres espèces (Pimm, 1986), mais aussi se préoccuper du maintien de superprédateurs contrôlant l'activité de parasites des semences, par exemple (Terborgh, 1988). L'ensemble de ces mesures n'est pas bien entendu à considérer comme de simples recettes mais comme des mesures qu'il convient d'intégrer dans le cadre d'opérations placées sous contrôle scientifique strict.

Par ailleurs, nombreux sont les défenseurs du maintien de l'hétérozygotie maximale, les effets délétères de la reproduction entre individus à fort taux de parenté étant très connus. Ceci incite un certain nombre de généticiens à recommander « l'induction de migration » (Julliot et Périquet, 1988) comme mesure de restauration ou de maintien de la variabilité et de l'hétérozygotie la plus efficace. Tout en précisant qu'une telle démarche ne saurait être mise en oeuvre sans étude scientifique préalable, il nous semble important que le gestionnaire puisse s'interroger aussi sur ce point.


Conclusion

Quelle que soit la place effective qui sera dévolue à la conservation in situ dans une politique de gestion de la biodiversité, sa mise en œuvre passera par la mise en protection d'un échantillon d'espaces jugés représentatifs. Cette représentativité devrait, à notre sens, être basée sur la faculté de l'échantillon retenu à apporter des réponses :

— aux besoins immédiats et identifiés des utilisateurs ;


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— au maintien de la diversité mise en évidence au travers des études déjà réalisées ;

— à la nécessité de laisser une place à l'inconnu.

La pertinence de l'échantillonnage sera directement corrélée au volume des informations utilisées pour sa réalisation. D'où l'importance de la compilation sur ce qui est déjà connu mais dispersé, et de la réalisation de nouvelles recherches, depuis les investigations de terrain jusqu'aux travaux de laboratoire.

Ne nous leurrons pas cependant sur les moyens qui pourront être dégagés pour accélérer ces investigations. Il en résultera très certainement la mise en place d'une stratégie à deux vitesses concernant successivement :

— un lot réduit d'espèces pour lesquelles il sera possible en temps et en moyens, de réaliser une part conséquente des études préalables souhaitables, avant toute programmation d'action de protection ;

— les autres espèces pour lesquelles il faudra se contenter de réaliser un échantillonnage approximatif essentiellement basé sur l'exploitation de données bibliographiques, dans le but de s'assurer que le réseau des espaces naturels existants est suffisant pour préserver leur diversité.

Il est contre-productif de dire « on ne pourra pas tout conserver ». I1 vaut mieux dire « définissons ensemble les priorités de conservation » en pensant « réseaux », c'est-à-dire en veillant à coordonner les actions de manière à éviter redondances et lacunes graves (Chauvet, 1991).

La protection de la nature n'est plus, si elle l'a jamais été, un domaine réservé. Avec l'approche de la biodiversité, elle est devenue un enjeu de société qui intègre le souci d'une conservation en vue d'une utilisation durable.

Beaucoup de recherches restent à entreprendre mais d'ores et déjà, les connaissances accumulées sont loin d'être négligeables. Leur synthèse et leur valorisation constitueraient des outils précieux pour les gestionnaires d'espaces naturels et pour la mise en oeuvre des stratégies conservatoires.

Les chercheurs doivent aussi s'intéresser aux espaces qui font déjà l'objet d'une protection à quelque titre que ce soit. Bien que dans leur grande majorité, ils aient été créés dans le but de conserver des paysages remarquables ou les biotopes de grands mammifères, ils rassemblent une certaine diversité de milieux susceptible d'héberger des taxons intéressant le chercheur, et notamment des parents sauvages d'espèces cultivées ou potentiellement utilisables par l'homme.

Il convient aussi de ne pas perdre de vue que la mise en protection d'un espace naturel est une opération compliquée ayant nécessité la mobilisation d'une quantité d'énergie considérable pour vaincre les obstacles administratifs et politiques, transformer l'hostilité d'une certaine fraction des populations locales en neutralité bienveillante, et mobiliser les crédits nécessaires à la gestion et au gardiennage.

Il faut au moins dix ans pour qu'un projet d'espace protégé aboutisse et se traduise sur le terrain par des mesures concrètes de gestion. Enfin, un espace naturel existant puise ses ressources financières à une ou plusieurs sources dont les potentialités sont forcément limitées. A l'évidence, ces espaces sont le fruit d'importants investissements de la part des collectivités publiques qui les soutiennent. Ces investissements se doivent d'être optimisés


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au maximum de leurs possibilités et en particulier en tant qu'espaces de conservation de la biodiversité en général et plus particulièrement des espèces potentiellement utiles à l'homme qui y sont présentes.

Afin de mettre en oeuvre cette politique, il nous faudra mieux organiser les relations entre structures de recherche et structures de conservation autour de la biologie de la conservation. Les chercheurs ont su prendre les moyens de répondre à la demande sociale dans les secteurs de l'agriculture, de la santé et de l'industrie. Il leur reste à répondre au nouveau défi de l'écologie.


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